Billet  Politique 

Comment la machine socialiste girondine a implosé

actualisé le 12/05/2014 à 10h31

Vincent Feltesse pendant la campagne, aux Bassins à flot (Photo SB/Rue89 Bordeaux)

Vincent Feltesse pendant la campagne, aux Bassins à flot (Photo SB/Rue89 Bordeaux)

Un leader qui aura vite brisé son image de marque, un parti victime de son féodalisme et de ses conseillers, un décalage avec la « France des petits »… L’historien Hubert Bonin dresse un bilan sans concession du PS girondin, devenu aux yeux des citoyens une « machine de pouvoir » au service de quelques uns.

Dimanche 23 mars, vers 22 h, le candidat Vincent Feltesse est apparu à la télévision, sur France 3-Aquitaine, défait, abattu, blême, encore plus que le premier ministre une heure et demi auparavant sur les chaînes nationales. C’est que sa déconfiture est complète ! Non seulement il ne sera pas maire de Bordeaux, mais il va perdre la présidence de la communauté urbaine. Le jeune loup socialiste aura eu la nuque brisée par le vieux briscard gaullo-chiraquien…

Une image de marque dévalorisée

Une première explication est évidente : alors qu’il se présentait en animateur de groupes d’idées (les « ruches »), en fécondateur d’un renouveau de concepts de la « métropole », en auteur ou parrain d’ouvrages voulant réinventer la vision de « la ville », bref, comme une sorte de « Chaban » de la Nouvelle Société, Vincent Feltesse a brisé son image de marque en 2012.

En effet, il a quitté Blanquefort pour Bordeaux, tout comme NKM a délaissé Longjumeau pour Paris ; il a voulu « contrôler » le choix de la candidate socialiste dans la circonscription du Sud-Médoc ; et, enfin, il a fait pleurer publiquement la suppléante sortante de la députée Michèle Delaunay en l’évinçant soudainement à son propre profit, avant de devenir lui-même député quand celle-ci a été promue miraculeusement ministre.

Bref, homme neuf, symbole de l’avenir, d’une nouvelle génération, Vincent Feltesse aura sombré dans la « politicaillerie » la plus traditionnelle. Je crois que, dans un monde aussi sensible que la vie politique, qui plus est titillée sans cesse par les réseaux sociaux et les medias de l’instantané, la « pollution » de la perception cognitive de « la marque Feltesse » aura été durable.

Dans le même temps, comme de Gaulle aura réussi en 1958 à faire oublier son action de politicien de « droite dure » entre 1947 et 1953 et à réhabiliter son image d’acteur de la France libre, pour apparaître comme un « recours », et même à nouveau le sauveur de la République, Alain Juppé sera parvenu à un miracle : figure emblématique de la droite chiraquienne organisant les réseaux de la conquête puis du maintien au pouvoir, de la corruption parisienne et des conflits d’intérêt, puis symbole d’une droite rigide et « anti-sociale » dans la conduite des réformes en 1995-1997, il se sera métamorphosé en « sage », apaisant la gestion de la municipalité bordelaise et conduisant les affaires extérieures du pays (Défense, Affaires étrangères) au nom de l’intérêt général, tandis que Nicolas Sarkozy suivait sa double trajectoire le long de l’idéologie ultra-droitière et selon les méandres d’intérêts financiers louches.

Contre la machine socialiste

Une deuxième explication est elle aussi banale.

Mal conseillée, me semble-t-il, par des experts issus du même bord, flattée par des politologues se faisant commentateurs sur les médias locaux (TV7) et entretenue par un grand quotidien se contentant le plus suivant d’accompagner l’actualité politique locale sans guère de sens critique – d’ailleurs en contradiction avec ses excellentes pages sur la vie politique et sociale nationale –, ce qu’on peut appeler sans risque « la classe politique socialiste » de l’agglomération bordelaise s’est assoupie dans son ronron de « caste » et de « réseaux » d’appareil.

Heureusement sans les phénomènes de corruption qui ont caractérisé les Bouches-du-Rhône et le Pas-de-Calais, et, à une moindre échelle, l’Hérault, le Parti socialiste de Gironde aura néanmoins été victime de son « féodalisme ». Des barons (Philippe Madrelle, Michel-Sainte-Marie, entre autres), des réseaux de népotisme (la famille Madrelle), des apparatchiks s’auto-promouvant chefs d’appareil et candidats (Alain Anziani, etc.), des batailles de clans lors de la désignation des candidats en 2007 puis en 2012 – comme les bruits n’ont pas manqué de se répandre, dans la presse et les « échos » –, des relents d’amertume exprimés par tel ou tel « recalé », ce sont autant de facteurs qui ont brisé l’élan de rénovation.

Or une nouvelle génération était apparue ; des femmes dynamiques avaient percé (comme la maire d’Eysines et conseillère départementale, Christine Bost) ; du punch avait été montré (y compris par Vincent Feltesse ou Marion Paoletti, par exemple).

On avait même vu Gilles Savary, figure de proue cohérente, parvenir à vaincre les magouilles de l’appareil madrelliste qui voulait l’empêcher d’être le candidat aux législatives de 2012 dans le Sud-Ouest girondin, à gagner de quelques voix la primaire devant un maire du Teich trop timoré pour défendre son mandat de sortant sur le Bassin d’Arcachon.

Bref, le citoyen de base avait l’impression que les socialistes étaient devenus, ici comme souvent ailleurs, une simple « machine de pouvoir » et un outil de défense de ses « intérêts bien compris », c’est-à-dire la gestion des budgets de fonctionnement des municipalités, des communautés de communes, des syndicats intercommunaux de services collectifs ou des sociétés de gestion sociale, comme le logement social (Gironde Habitat) – et cela malgré les discours souvent gauchisants d’un Philippe Madrelle se positionnant sans cesse en défenseur des valeurs de la gauche républicaine issue du mitterrandisme. Or seuls quelques élus ont échappé à cette vague de morosité, tel Alain David à Cenon ou Christine Bost à Eysines, par exemple.

Malgré parfois leur valeur personnelle et toute l’estime que les citoyens pouvaient leur porter (comme pour Ludovic Freygefond au Taillan), on peut prétendre que c’est bel et bien cette « machine socialiste » girondine qui a conduit à cette implosion, comme si des failles souterraines avaient soudain creusé un fossé d’effondrement.

On se croirait dans les dernières années de la SFIO, dans les années 1960, quand on condamnait le « social-molletisme », c’est-à-dire les socialistes dirigés par Guy Mollet entre 1946 et 1969…

La « peur sociétale » stérilise l’intelligence républicaine

Malgré des foyers d’expertise pointus à Sciences Po Bordeaux ou à l’Université de Bordeaux, tout semble converger pour laisser croire que les dirigeants et candidats socialistes n’ont pas mis à jour leur corpus de données sociologiques et socio-mentales. Ils auraient dû lire Christophe Guilluy (Fractures françaises, collection « Champs essais », Flammarion, 2013 ; première édition, 2010) et suivre plus souvent l’émission C dans l’air, si riche en débats entre experts.

Les médias locaux de complaisance et les réseaux de connivences intellectuelles et idéologiques ne suffisent pas en effet à stimuler l’esprit d’ouverture sur les changements de la société et des mentalités.

Or tout laisse accroire que le recul dans nombre de communes (Artigues, Carbon-Blanc, au premier chef) est d’abord provoqué par les inquiétudes – si l’on accepte d’utiliser ce mot, car on pourrait aller jusqu’à parler d’angoisses sociétales – de couches sociales petites-bourgeoises et populaires de toutes ethnies et croyances devant la fragilité des rapports sociétaux de communautés de proximité.

Quelle que soit la validité de cette perception chez elles – et l’intellectuel moyen-bourgeois est bien mal placé pour porter des jugements de valeurs républicains –, elle est bel et bien une réalité, « un fait ».

Peur de rater les chances de l’ascenseur social, craintes de la compétition sur le marché de l’emploi, des diplômes, sentiment de l’incapacité de « l’école publique » de se réformer suffisamment vite pour réparer la « boîte à outils » de la lutte contre l’analphabétisme, le décrochage d’un petit cinquième des élèves en CM1-CM2/Sixième et Cinquième, craintes devant l’hyper-fluidité et flexibilité d’un monde du travail en pleine recomposition dans sa nature même à cause de la crise structurelle du système productif globalisé et de la mise en compétition des entreprises, des agglomérations, des pays, et donc de chaque travailleur, au nom de la fameuse « performance » : ce sont autant de leviers de cette « peur sociétale », qui brasse les cœurs individualistes et familiaux, et stérilise les intelligences républicaines, ou plutôt donne la priorité à « l’intelligence des cœurs ».

Ce sont autant de membres (massifs) de la nouvelle « France des petits » qui veulent placer leurs enfants dans les écoles catholiques (comme le collège Sainte-Claire à Floirac), qui rêvent de déménagements dans des groupements de petites maisons ou de logements sociaux ou moyens dégagés des quartiers d’immigrés récents, qui imaginent quelque « redressement » territorial qui prendrait en compte ces aspirations sociétales en faveur d’un « mieux vivre » – donc sans parler ici des considérations sur la conjoncture économique et sociale, qui joue en sus, bien entendu.

Déjà, en région parisienne, nombre de communes de la célèbre « banlieue rouge » communiste avaient été conquises depuis une douzaine d’années par des maires de « droite dure ». On peut suggérer qu’un tel glissement vient de se produire dans certaines villes de l’agglomération bordelaise, donc aux dépens des socialistes, qui incarnaient trop la résignation, la complicité même, avec des situations de fait qu’ils ne semblaient plus trop vouloir ni pouvoir maîtriser ni bouleverser.

Le socialisme municipal de cette deuxième décennie du XXIe siècle ne semble plus correspondre à des aspirations imperceptibles peut-être de loin (= de haut, socialement ; de loin, territorialement), peut-être illégitime dans le cadre des « valeurs » de la République, mais réelles : plus de « fermeté », dans la vie scolaire, dans la gestion de l’ordre – trop d’incivilités ou de petites plaintes contre des larcins n’aboutissant pas –, dans la gestion des résidences de logements sociaux, etc.

Le Front national n’a guère profité de ces aspirations, en contradiction avec mon avant-dernier chapitre dans Les tabous de l’extrême droite à Bordeaux (Bordeaux, Le Festin, 2012) – encore que j’y insistais surtout sur les territoires rurbains plus que sur les proches banlieues.

C’est donc la droite classique qui a tiré les marrons du feu !

Des petits bourgeois guère pénétrés de « l’esprit de changement »

Dans le même temps, sur d’autres communes, ce sont d’autres changements sociaux et sociétaux qui ont pu provoquer le recul socialiste, sinon la déroute.

Sur Pessac, Le Taillan, Saint-Médard-en-Jalles, voire Mérignac, le développement de l’agglomération, la densification de l’habitat (en petits immeubles moyens ou en lotissements de villas), l’offre d’emplois dans le secteur tertiaire ou dans l’ingénierie industrielle innovante (aérospatial, pôle de Marcheprime, électronique) auront étoffé de nouvelles classes moyennes et moyennes-supérieures, ou des couches petites-bourgeoises aisées.

Or celles-ci ne sont guère pénétrées apparemment de « l’esprit de changement » socialiste, de Mitterrand et Jospin à Hollande. Au « Changer la vie » collectivement, elles semblent préférer l’ascension sociale individuelle et familiale.

Plus les maires socialistes y tenaient le discours (convenu) de leur soutien à l’innovation – dans le sillage du président de la Région, quant à lui tout à fait dans sa fonction, car la Région a comme fonction une politique de soutien à l’innovation –, plus ces nouvelles strates d’électeurs s’en détournaient puisqu’elles percevaient le décalage entre ces propos et la réalité de la « machine socialiste » (voir plus haut).

On peut prétendre par conséquent qu’un rééquilibrage est en cours, peut-être pas encore achevé, d’où ce sentiment de résultats moitié-moitié dans plusieurs communes (Pessac, Saint-Médard-en-Jalles), mais en tout cas puissant et durable. Encore faudra-t-il que les droites et centres sachent eux aussi se rénover (dans leurs pratiques, leurs idées, leurs candidats aux prochaines élections) pour répondre à une telle demande sociale et politique…

Bref, on aura connu d’amples changements en 1959/1965 (au profit des gaullistes), en 1971/1977/1983 (au profit des socialistes), une forte alternance en 2008. Ces élections de mars 2014 sont tout autant l’expression de mutations en profondeur des mentalités des citoyens et des couches sociales qu’une réaction à une crise politique nationale. Cela dit, j’ai conscience qu’un historien de l’économie, des entreprises et des banques manque de légitimité pour venir concurrencer sociologues, politologues et historiens du politique… Mais un site comme Rue89 Bordeaux est un champ de débats, et j’attends les critiques avec vaillance !

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]
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