Billet 

Le 16 juin 1940 : une république est morte à Bordeaux

Le 25 juin 1940, devant le Monument aux morts, Marquet (à droite) avec (de gauche à droite) Édouard Herriot, Pierre Laval, Philippe Pétain et le président de la République, Albert Lebrun. (DR)

A Bordeaux, Adrien Marquet (à droite) avec (de gauche à droite) Édouard Herriot, Pierre Laval, Philippe Pétain et le président de la République, Albert Lebrun. (DR)

A peine le 70e anniversaire du Débarquement terminé, Jean-François Boulagnon, féru d’histoire, nous ramène à l’une des pires journées de l’histoire de la France. Le dimanche 16 juin 1940, à Bordeaux, le naufrage de la république fut annoncé dans l’indifférence quasi générale…

Avec la débâcle militaire, des millions de civils, originaires de Belgique, du Luxembourg, de Lorraine, du Nord et de la région parisienne fuient sur les chemins de l’exode, venant s’ajouter aux réfugiés espagnols arrivés en Gironde depuis 1936, aux émigrés juifs du IIIe Reich internés dans les camps de Bassens et de Libourne, aux évacués de Lorraine accueillis en septembre 1939.

En quelques semaines, la population bordelaise passe de 300 000 à 1 million d’habitants. La ville se transforme en une cohue indescriptible. Des milliers de véhicules, de voitures à cheval, de charrettes à bras et de bicyclettes, surchargés de valises, de cartons, de baluchons mal ficelés surmontés de matelas fixés tant bien que mal pour protéger des mitraillages, traversent l’unique pont de Bordeaux.

Ils envahissent les rues, le port ou stationnent 400 bateaux et bivouaquent dans les parcs et sur les trottoirs. Plus d’un million de repas sont distribués quotidiennement. Mais la pénurie menace, l’eau est rationnée, les hébergements, même de fortune, font défaut.

La débâcle frappe également les entreprises : on trouve les 4 000 employés de Peugeot de Sochaux, le personnel de la banque de France avec les réserves en devises, or, titres et valeurs…


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Bordeaux, capitale de la France

A partir du 14 juin, le gouvernement et l’appareil d’état arrivent de Touraine, de moins en moins sûre. Après la Commune en 1870-1871 et 1914, Bordeaux s’improvise capitale de la France pour la 3e fois de son histoire. Plus de 1 100 fonctionnaires s’établissent dans la cité où 300 bureaux sont réquisitionnés.

Le président de la République, Albert Lebrun, s’installe dans l’hôtel de préfecture et le président du Conseil, Paul Reynaud, également ministre des Affaires étrangères, de la Défense nationale et de la Guerre, dans l’hôtel du commandant de la XVIIIe région militaire, deux bâtiments situés rue Vital-Carles, « seule voie calme, barrée par la police ».

Les autres ministères sont hébergés dans divers hôtels particuliers du centre-ville tandis que la Chambre des députés et le Sénat sont éloignés dans des immeubles périphériques et inadaptés.

Les gouvernements en exil de Pologne, du Luxembourg et de Belgique trouvent refuge dans le département. Les ambassades et les légations étrangères font escale dans 70 châteaux vinicoles du Bordelais à l’exception de l’Ambassadeur anglais qui a négocié de résider dans son Consulat bordelais.

D’interminables files d’attente se forment devant les consulats des pays neutres (Etats-Unis, Espagne, Portugal) et de Grande-Bretagne, lesquels, de toute manière, ne délivrent les visas qu’au compte-gouttes.

La capitulation ou l’armistice

Le sort de la France se joue entre moins de 25 personnes !

Les ministres présents, plus le Général Maxime Weygand qui participe indument à leurs débats, s’affrontent, fatigués, épuisés nerveusement.

Georges Mandel, le ministre de l’intérieur, formule simplement l’opposition. « Le conseil est divisé, il y en a ici qui veulent se battre et d’autres qui ne le veulent pas ». Deux lignes, incarnées par des clans et des hommes, s’opposent sur l’ « issue » de la guerre : la capitulation militaire sur le sol français avec la poursuite de la lutte dans l’Empire ou l’armistice.

D’un côté : la résistance faible

Ceux qui veulent résister sont faibles. Pour entraîner, proposer une stratégie et l’emporter, personne ne s’impose.

Albert Lebrun, le Président de la république à l’autorité personnelle quasi nulle, terne et craintif, n’exerce que des pouvoirs formels. De gaulle écrira cruellement que « comme chef d’état, il ne lui a manqué que 2 choses : qu’il fut un chef et qu’il y eut un état ».

Paul Reynaud, le Président du Conseil, brillant avocat, remarqué avant la guerre pour son courage, son indépendance d’esprit et sa lucidité, excellent Ministre des finances de Daladier en 1938, dont la nomination a soulevé un vrai espoir en mars 1940, s’est englué.

Au lieu du gouvernement concentré, efficace, composé d’hommes compétents et résolus espéré, Reynaud a dû se résoudre à composer un gouvernement « à l’ancienne », subtilement dosé entre les courants qui le soutiennent. Pas de purge de tous les éléments douteux, soupçonnés de mollesse mais des maintiens en poste : Camille Chautemps, radical , champion du compromis, comme Vice-Président du Conseil, l’ondoyant De Monzie et l’ultra pragmatique Charles Pomaret comme ministres.

Au lieu de faire appel à De Gaulle au poste clé de secrétaire du comité de guerre restreint, constitué sur le modèle anglais, c’est Paul Baudouin, Inspecteur des finances, pacifiste convaincu et bienveillant avec l’Italie Mussolinienne, qui est nommé. Dans son cabinet les pacifistes dominent et ils sont relayés par la compagne de Paul Reynaud, Hélène Portes, femme du monde, exaltée, aussi décidée à servir l’ambition de l’homme dont elle partage la vie qu’inapte à distinguer l’intérêt véritable de ce dernier, comme celui du pays d’ailleurs.

Georges Mandel aurait pu représenter un ultime recours. D’un patriotisme vibrant, opposé aux mouvements fascistes, sa personnalité et sa combativité lui donnent une véritable aura mais son appartenance à la communauté juive, et une violente campagne antisémite le visant depuis des années, le paralyse.

D’un autre côté : les fossoyeurs

En face, on trouve Pétain, 84 ans, gloire de la Grande Guerre, ambassadeur chez Franco chez qui il a muri son projet personnel, qui est nommé vice-président du conseil le 19 mai.

Ultra pessimiste, et convaincu qu’il faut refonder un régime nouveau, il s’exprime peu, par prudence, en Conseil des ministres n’hésite pas à livrer le fonds de sa pensée à des interlocuteurs choisis, comme l’Ambassadeur espagnol.

A l’extérieur du gouvernement, le Général Weygand, 73 ans ministre de la guerre, un « bon second » dira encore De Gaulle, qui exècre la république, et dont le refus de la capitulation procède à l’évidence d’arrières pensées politiques. Ce catholique intégriste, proche de l’action française, pense que l’armée sera la colonne véritable de la nation pour reconstruire sur les ruines du régime maudit qui a renié Dieu.

Weygand est suivi par l’Amiral de la flotte, Darlan, qui ne veut pas être un « émigré ».

Waygand et Darlan entrainent dans leur sillage plusieurs ministres : Chautemps, Queuille, Baudouin, Bouthilier… Et il ne faut pas oublier Laval, en dehors du gouvernement, qui a la certitude d’être le seul à voir clair et se pose en maitre de l’intrigue. Habile tacticien, il cache son jeu et dissimule son objectif : porter Pétain au pouvoir.

De l’Hôtel de Ville, dirigé par son ami Adrien Marquet, lui aussi ardent pacifiste, Laval a fait son quartier général. Tous ceux qui, comme lui, espèrent profiter de l’occasion pour se venger du régime s’y donnent rendez-vous, à commencer par un singulier personnage, Raphael Alibert, théoricien d’extrême droite dont les ambitions électorales n’ont pas rencontré l’aval du suffrage universel et qui, amer et déçu, s’est mis au service de Pétain.

Que s’est-il passé le le 16 juin ?

Extraordinaire journée, unique heureusement dans l’histoire du pays : Trois conseils de ministres en 24 heures, conduits successivement par deux chefs de gouvernement, Paul Reynaud et le maréchal Pétain, l’un à bout de résistance, l’autre usé par l’âge et décidé à arrêter les combats, mais aussi à profiter de l’occasion pour imposer un ordre nouveau.

La France s’est réveillée au matin du 16 juin avec un gouvernement de combat ; elle se couche, trois conseils des ministres plus tard, avec Pétain et ses séides qui engagent la France sur le chemin de la compromission. Dès le matin, c’est un Reynaud exténué qui arrive.

Dans l’après-midi, alors que les mauvaises nouvelles s’accumulent, arrive une proposition inouïe de traité de fusion franco-britannique en un seul pays, préparée par Monnet et accepté par Churchill.

De Gaulle, qu’un séjour de quelques heures à Londres a fortifiée dans sa résolution de continuer la lutte, revient avec cette proposition pour apprendre au soir, à l’aérodrome de Bordeaux-Mérignac, la démission du gouvernement Reynaud. Celui-ci, qui a convoqué un nouveau Conseil à 22 h, a, entre-temps jeté l’éponge. Il laisse la place au Maréchal Pétain, ce que De Gaulle lui reprochera.

Si De Gaulle « avait pour son intelligence une vive admiration », et avait « été un des rares à voir venir la guerre, à en mesurer l’enjeu… », il ne pouvait « oublier » que c’est lui, Reynaud, qui avait laissé Pétain prendre le pouvoir « alors que la lutte devait et pouvait continuer hors de France ».

Laval arrive aux affaires étrangères.

Vers 14h, le 17 juin, c’est dans un message radiodiffusé du lycée Longchamp (Montesquieu de nos jours) que Pétain prononce son célèbre : « C’est le cœur serré que je vous dis qu’il faut cesser le combat. »

Un monde s’écroule au milieu d’un immense exode et d’un chaos indescriptible. Une république se meurt dans une indifférence quasi générale.

L'AUTEUR
Jean-François Boulagnon
Jean-François Boulagnon
Partage son temps entre l'éducation et le journalisme. A été chroniqueur à France Culture et France 3 Aquitaine.
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