Billet  Culture 

Toulouse-Lautrec, le « nabot » nudiste sur le bassin d’Arcachon

actualisé le 27/07/2015 à 16h41

Lautrec se baigne nu, au large du bassin d'Arcachon.

Toulouse-Lautrec se baigne nu, au large du bassin d’Arcachon (DR)

Le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, qui a contribué à la renommée du Moulin Rouge et dépeint l’univers des maisons closes parisiennes, est venu souvent passer ses vacances sur le bassin d’Arcachon. Sylvain Smague lui consacre un ouvrage qui a reçu le prix de l’Académie d’Arcachon. Il en livre les grandes lignes pour Rue89 Bordeaux.

La découverte d’Arcachon dès l’enfance

Henri de Toulouse-Lautrec avait huit ans, en 1872, quand il séjourne à Arcachon avec sa mère Adèle et d’autres membres de sa famille issue de la noblesse ancienne. Il a déjà appris à nager dans la Méditerranée l’été précédent. Turbulent, il n’est pas très assuré sur ses jambes qui ne se développent pas normalement. Une maladie dégénérative des os, due à une forte consanguinité de ses parents, lui atrophie et déforme les membres, plus particulièrement les jambes.

Il ne dépassera pas 1,52 mètre. Mais cela ne l’empêche pas d’être actif et de batifoler dans l’eau où il reprend l’ascendant sur les autres enfants.

Son oncle Ernest Pascal est Préfet de la Gironde et possède, à l’est de Langon, le château Respide et les vignobles associés. Profitant de la présence à Bordeaux des Pascal, le jeune Henri avec ses trois cousins, retrouve avec plaisir les bains de mer les années suivantes. Il peut encore chevaucher des ânes ou des petits chevaux sur la plage principale de la nouvelle station estivale à la mode, mais ne parvient plus à grimper dans les arbres de la villa de location.

Les apprentissages de jeunesse

Henri effectue plusieurs séjours à Arcachon en compagnie de ses cousins, excellents tireurs et amateurs de voile. Il loge au Grand hôtel, à l’hôtel de France ou dans une villa louée en ville d’hiver. Il gagne un concours de tir aux (vrais) pigeons, lui, le myope, le nabot.

Henri a appris avec son père, un authentique maître fauconnier, à dresser des cormorans pour la pêche. C’est dans les eaux du Bassin, dans les étangs au nord d’Arès ou bien, en 1896, dans le courant de Sainte-Eulalie-en-Born qu’il expérimentera cette technique originale. Mais il apprend également la pêche au filet et à la ligne avec des marins du port de l’Aiguillon ou avec des plaisanciers, qui l’initie aussi à la voile.

Ses classes de rapin terminées, il dessine pour les revues parisiennes, expose avec l’avant-garde, crée des affiches qui le font connaître à Montmartre.

Mais l’été, dès qu’il est libre, il dit qu’il « a soif d’eau salée », et s’empresse d’emprunter le chemin de fer ou parfois le bateau à vapeur pour rejoindre « au sud » cette grande rade arcachonnaise qui l’attire, bordée de plages de sable fin qui conviennent à ses faibles jambes et dont l’air s’avère salutaire pour ses poumons fragiles.

Malromé, un point d’ancrage en Gironde

Sa mère, qui ne s’entend pas avec son mari trop préoccupé de chasse à courre et un peu extravagant, a acheté en mai 1883, au nord de Langon, pour se rapprocher de sa cousine Pascal, le château de Malromé. Elle se montre une bonne gestionnaire du domaine en replantant son vignoble sur des porte-greffes américains insensibles au ravageur phylloxéra.

En revanche les Pascal vont subir des revers de toutes sortes : le père ne réussit pas en politique et investit sans succès en Tunisie dans la fibre végétale, se ruine et finit par se suicider à Paris en mars 1888. Les vignes des Pascal sont attaquées par le méchant parasite, la famille se retrouve complètement ruinée en 1892.

Lautrec, très compatissant mais désormais sans copains pour aller en vacances, va trouver d’autres « combinaisons », selon son expression.

Taussat, un point de fixation près de la mer

Il a découvert le bourg de Taussat près de Lanton en 1885 par l’intermédiaire d’un ami et colocataire parisien, le médecin hygiéniste Henri Bourges qui rejoint un confrère, le docteur Robert Wurtz.

Il profite, pour la première fois en 1892, de l’hospitalité du magistrat agenais Fabre, héritier sans emploi à qui il a fait acheter à Taussat la villa Bagatelle au bord de la mer, ainsi qu’un voilier et son annexe nommée Belle Hélène, en hommage à sa fiancée, ancienne chanteuse lyrique mezzo-soprano.

Lautrec la peint avec son petit chien, en guise de remerciement. Il s’incrustera sans complexe chez les Fabre jusqu’en 1901. Un écornifleur, notre petit bonhomme !

Lautrec, amateur de voile

Henri, introduit dans le milieu de la voile, trouve toujours un moyen pour naviguer sur les bateaux des autres. Il ne possèdera qu’une vieille baleinière de la douane, et seulement en 1899. Plus tôt, il a navigué sur le Cocorico et peint deux petits tableaux le représentant pour remercier son propriétaire Davoust.

Le cercle des connaissances du peintre s’est élargi sur le Bassin car il a beaucoup d’entregent. Il est reçu par le maire d’Arcachon, le Comte Denys de Damrémont, au cercle du Yachting Club que ce dernier préside, ainsi que dans son chalet près de la jetée d’Eyrac, baptisé Constantine, en l’honneur de son grand-père, le général Damrémont tué à Constantine. Et Lautrec gagne une régate sur son voilier « Petite vitesse » !

Il attire aussi de Paris sur nos côtes en 1890 un ami célibataire fortuné, Maurice Guibert, propriétaire d’immeubles dans le 16e arrondissement et représentant de champagne. Il lui fait acheter en 1897, deux bateaux : un voilier à coque très effilée et le petit vapeur Olifan(t) ayant appartenu au maire, décédé en mai.

Le joyeux drille Guibert

Lautrec déguisé en muezzin (DR)

Lautrec déguisé en muezzin (DR)

Guibert pratique la photographie en amateur averti. Considéré comme un fêtard et un farceur, il fixe parfois sur ses plaques les blagues auxquelles se prête volontiers son compère Henri. C’est ainsi qu’en 1894, un cliché nous montre un Lautrec déguisé en muezzin, à l’aide d’un drap de lit et d’une serviette de toilette, appelant à la prière des fidèles depuis le balcon d’une villa.

Ce balcon surplombe le temple protestant autrefois église anglicane. Imaginez les têtes des ladies et des gentlemen se rendant à la messe en contrebas devant cette apparition incongrue !

En 1896, nos deux compères ont loué tout l’été le chalet Delis-Moureau près du Grand hôtel d’Arcachon. Guibert assure le reportage de ces vacances dans un de ses albums conservés à la Bibliothèque nationale de France.

Au cours d’une balade en bateau, Lautrec se laisse photographier se baignant tout nu au large, pour faire le clown devant ses amis. Pas question de porter un maillot rayé jugé ridicule, et puis, il est fier de ses attributs virils : vive la liberté, vive la mer !

Plus tard, en 1899, sortant d’une cure de désintoxication alcoolique, il recommencera cette facétie, mais avec moins d’assurance. En revanche, il ne s’est jamais exhibé nu sur la plage centrale contrairement aux rumeurs insensées.

D’autres personnages apparaissent dans l’entourage de nos estivants : cyclistes, plaisanciers, futurs pionniers de l’automobile et même de l’aviation de tourisme. Pour plaisanter et obtenir un souvenir photographique original, ces jeunes gens pendent sous l’auvent du chalet le plus sportif d’entre eux, Etienne Giraud, qui participe volontiers cette mise en scène truquée par Guibert.

Viaud et les autres amis à Taussat

Lautrec connaît depuis longtemps un certain Viaud, de 18 ans son aîné, un armateur bordelais ruiné, réfugié à Taussat en 1890 et dont le frère se suicide à Paris, veuf puis ruiné, victime de la mévente du vin. Viaud sera chargé en 1899 par la famille Toulouse-Lautrec de surveiller notre petit bonhomme devenu progressivement alcoolique, miné par l’absinthe et les cocktails qu’il confectionne à merveille.

À Taussat, Lautrec se lie d’amitié avec d’anciens officiers de marine devenus ostréiculteurs, comme Lesclide et Poncignon ou de simples matelots, comme Zacharie Labergerie et Pierre Raymond ; il fréquente le docteur Robert Wurtz, qu’il peint et son frère Henri, qui donnera les deux portraits réalisés au musée d’Albi, ou le professeur Albert Pitres, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux.

Les Fabre le reçoivent quasiment tous les ans chez eux dans leur villa Bagatelle. Ils se marient en avril 1899, alors que Lautrec est enfermé dans la maison de santé à Neuilly, et c’est Viaud qui prend sa place comme témoin.

Les habitants du village n’apprécient pas toujours le peintre : il les caricature et épingle ses dessins moqueurs sur la porte de la chapelle. En mer avec son marin Zacharie, il continue de produire des croquis qu’il offre au retour de pêche à sa femme, la pauvre Zélia, qui, embarrassée, ne trouve rien de mieux que de s’en servir pour raviver les braises.

Lautrec a pris l’habitude partout où il déjeune ou dine de griffonner sur les nappes ou les serviettes. La patronne de l’hôtel des voyageurs proche de la villa Bagatelle ne supporte pas du tout ces fantaisies, comme elle n’apprécie pas que le « nabot » tourne autour de sa fille, ni qu’il s’enivre régulièrement le soir. Mais comme tous les autres commerçants, elle accepte son comportement… et ses pièces d’argent.

C’est bien à Taussat, en août 1901, sur la plateforme cimentée de la véranda en construction de la villa Bagatelle que Lautrec apparaît sur un dernier cliché. Fortement amaigri, affaibli par une tuberculose contractée quelques mois auparavant, le peintre âgé de presque 37 ans est méconnaissable.

L’éthylisme a eu raison de ses commandes nerveuses : il subit des attaques de paralysie. Emmené en urgence à Malromé, il s’éteint par un soir d’orage le 9 septembre 1901.

Un peintre de renommée mondiale amoureux du Bassin

La production artistique de Lautrec en Gironde est mal connue. Il a travaillé huit mois à Bordeaux, où il s’est réfugié à la fin de sa vie : des scènes d’opéra essentiellement, quelques artistes, et même un cardinal.

À Malromé, en jeune homme de bonne famille, tenu financièrement par sa mère, il a réalisé par politesse plusieurs portraits de membres de la famille et d’amis, ou des pochades. Sur le bassin d’Arcachon, il a sorti ses pinceaux par reconnaissance pour les hôtes qui l’ont accueilli. Rien de comparable avec les sujets montmartrois qui ont fait sa renommée.

Sur nos plages et en mer, ce peintre original des lieux de plaisir parisiens venait « radouber sa carcasse », oubliait son handicap physique et retrouvait la joie de vivre. L’histoire reconstituée de ses villégiatures sur le bassin Arcachon nous donne une vision beaucoup plus saine de ce personnage.

Sylvain Smague est l’auteur de « Toulouse-Lautrec en vacances,
Bassin d’Arcachon – Château de Malromé » aux éditions L’Horizon chimérique.
Prix de l’Académie du Bassin.

L'AUTEUR
Sylvain Smague
Sylvain Smague
se consacre depuis 2001 à des recherches sur Toulouse-Lautrec et sur l’histoire d’Arcachon.
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