Société 

14-18 : les malades psychiques, « soldats de la honte »

actualisé le 05/08/2014 à 09h35

L'une des centaines de croix du cimetière des oubliés de Cadillac (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

L’une des centaines de croix du cimetière des oubliés de Cadillac (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

Pour Jean-Yves Le Naour, le lien entre la guerre et la naissance d’un traumatisme a été longtemps occulté, jusqu’à ce que le débat resurgisse ces dernières années. Cet historien et spécialiste de la première guerre mondiale, qui prépare un documentaire pour France 3, pense que les traumatisés de la guerre comme les oubliés de Cadillac, seront bientôt reconnus.

Rue89Bordeaux : Le sort réservé au cimetière des oubliés de Cadillac et à son carré militaire sont représentatifs au traitement fait à la folie des militaires ?

Jean-Yves Le Naour  : Le projet de suppression du cimetière pour le remplacer par un parking était symbolique. Mais cet abandon appartient au passé depuis la mobilisation des Amis du Cimetière de Cadillac et grâce aussi à l’inscription du lieu à l’inventaire des monuments historiques. Ce cimetière oublié est revenu à nos mémoires et a créé une forte mobilisation. Les choses changent. La guerre 1914-1918 est désormais vue comme un grand traumatisme de notre société. On s’intéresse donc aussi à ces soldats traumatisés qui sont exemplaires de cette Grande Guerre. On ne voulait pas les voir, mais aujourd’hui ils sont à l’honneur car ils disent quelque chose de notre société et de notre histoire.

Ce thème du traumatisme de la guerre a d’ailleurs émergé depuis seulement une dizaine d’années…

Après les gueules cassées, ce sont effectivement aux soldats traumatisés de sortir de l’oubli. Les gueules cassées, on n’en parlait pas avant les années 1990. Ce sont les premiers à avoir incarnés ce traumatisme. Nous avons eu une réaction d’horreur face à leur visages traumatisés. Par le passé, on ne voulait pas que la guerre ait cette sale gueule, cette gueule cassée.

Les premiers travaux sur les traumatisés, les fous, apparaissent en 1998 avec Hubert Bieser. Il était infirmier à l’hôpital de Ville-Evrard [Hôpital psychiatrique de Neuilly-sur-Marne en Seine-Saint-Denis, NDLR] et a retrouvé les dossiers, les archives dans une cave ravagée par l’humidité. Il n’a pu utiliser que les dossiers en haut des étagères. Les autres étaient en bouillie. Ça montre bien l’intérêt que porte la société sur ces archives. Cependant, il est vrai que depuis quelques années, le thème s’impose.

« Le cerveau inventait inconsciemment une maladie pour être retiré du front »

Vous-mêmes vous préparez pour novembre prochain un documentaire pour France 3 tiré de votre livre « les Soldats de la Honte »…

Il existe une quantité d’images impressionnante. Avec Grégory Laville, le coréalisateur, on a trouvé quatre heures d’images qui nous ont retourné. Ces images obtenues avec l’Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense sont terrifiantes. On en avait déjà vu. Mais, souvent elles ne sont pas accompagnées d’explications et évoquent juste les ravages de la guerre. En fait, il existe tout un discours médical et politique autour. Ces images étaient destinées aux médecins, donc ils filmaient les traumatisés, les différents affections. C’était des films d’apprentissages, pas des films destinés au public…

Qu’y voit-on ?

Il y a des trembleurs, des hallucinés, des paralysés de la main, du bras. On voit des astatiques aphasiques qui n’arrivent plus à se porter ou qui marchent en équerre. Les médecins sont démunis. Il faut bien se rendre compte : le cerveau du soldat invente une maladie inconsciemment pour être retiré du front. Il rend aveugle ceux qui voient. Il paralyse les jambes. Certains ont le pouce replié dans la paume, ce qui empêche de tirer avec son fusil. Les médecins regardent ces soldats d’un drôle d’air : sont-ils des lâches ? Ils n’en reviennent pas.

Car personne n’y était préparé ?

Non car la guerre devait être très courte. En plus, on s’imaginait que la guerre serait régénératrice, émancipatrice. Le poilu est alors le représentant d’une race héroïque, l’homme viril par excellence. La maladie psychique renvoie à un côté féminin. Il faut rappeler qu’hystérique vient du mot « utérus ». Ce seront les faibles, les débiles, les efféminés. Il est donc impensable au début de la guerre que les valeureux soldats qui vont défendre le droit et faire régner la civilisation puissent tomber ainsi malades.

L’association du Souvenir Français se déchire (voir notre article) pour savoir si elle doit intervenir pour honorer des militaires morts internés à l’hôpital de Cadillac sans être déclarés « Mort pour la France ». Quel regard portez-vous sur cet épisode ?

Le souvenir français se cache derrière la loi. Il faut dire que la loi est éminemment restrictive en disant que sont déclarés « Morts pour la France », ceux morts au front ou un an après la guerre. Mais en se figeant sur ce principe, le Souvenir Français oublie sa principale mission c’est-à-dire honorer ceux qui se sont battus pour la France. Le Souvenir Français ne se soucie pas de ceux qui ont perdu la raison car la guerre était trop horrible. Tant pis, d’autres le feront.

Comment changer les choses ?

Il faut avouer que la France est un pays très centralisateur. Il faudrait un discours du ministre des Anciens combattants, Kader Arif. J’ai bon espoir que ce cimetière des oubliés ne le soit plus lui-même.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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