Société 

La Manif pour tous, vitrine de la droite extrême bordelaise

actualisé le 10/10/2014 à 10h54

(Dessin de Coq)

(Dessin de Coq)

Dimanche, Bordeaux sera la seule ville de province à accueillir un cortège de la Manif pour tous. Ce mouvement, qui se dit apolitique et aconfessionnel, y ratisse large, de l’extrême droite à certains élus de la majorité municipale, en porte à faux avec la position d’Alain Juppé en faveur du mariage homosexuel. Mais surtout chez les cathos traditionalistes. Enquête.

La Manif pour tous défilera donc dimanche contre le mariage homosexuel, la GPA (gestation pour autrui), la PMA (procréation médicalement assistée) ou l’« idéologie du genre ». Et le mouvement a choisi deux villes pour faire sa rentrée : Paris et Bordeaux. Pourquoi ? La raison avancée est avant tout logistique : tout le monde ne peut pas se permettre un déplacement à Paris. Mais il existe d’autres motifs.

« Peut-être qu’à Bordeaux, on sent une motivation plus marquée pour défendre l’intérêt supérieur de l’enfant et de la famille », avance Jean-Marie Simon, responsable de la communication de La Manif pour tous 33.

 

« En effet, la région bordelaise concentre un certain nombre de sympathisants de La Manif pour tous », ajoute Albéric Dumont, coordinateur général de La Manif pour tous au niveau national, sans toutefois avancer de chiffres.

Il est vrai que Bordeaux s’est déjà nettement illustrée depuis le début des débats sur le mariage lors de la présentation du projet de loi en Conseil des ministres le 7 novembre 2012. Une première manifestation des opposants à ce texte a ainsi lieu dans la capitale girondine dès le 8 décembre 2012. En avril 2013, cinq rassemblements de La Manif pour tous s’y déroulent, alors même que la loi est définitivement adoptée le 23 avril 2013, puis validée par le Conseil constitutionnel et promulguée le 17 mai 2013. Ces mobilisations attirent quelques centaines à plusieurs milliers de sympathisants.

Le « Grenelle des familles » politiques, du centre au FN

Le 16 octobre 2013, c’est depuis l’Athénée municipal de Bordeaux que la Manif pour tous lance son « Grenelle de la Famille ». En décembre 2013, un nouveau défilé des anti-mariage pour tous emprunte les boulevards. Et le 24 juin dernier, l’Athénée Municipal accueille une conférence de Ludovine de La Rochère, la présidente de La Manif pour tous nationale. Signalons encore l’alerte lancée par la Manif pour tous 33 lors de l’inauguration en mars 2014 de l’exposition « des elles, des ils » sur la question des stéréotypes de genre proposée par Cap sciences. La branche locale du mouvement s’élève alors contre une « initiative inutile, dangereuse et subversive qui cherche à prendre la place des familles, et risque de semer le trouble chez nos enfants dans l’acquisition de leur identité sexuée ».

Comment expliquer cet activisme des anti-mariage pour tous à Bordeaux, qui a même ses adeptes au sein de la municipalité ?

Le dernier en date, Edouard Du Parc, a été élu conseiller municipal aux dernières élections sur la liste d’Alain Juppé. Fondateur de la Manif pour tous 33, il n’en fait officiellement plus partie aujourd’hui et se consacre dorénavant à une autre association qu’il vient de créer : l’association IDEH (Initiative pour le développement humain), dont la prochaine actualité est d’organiser une formation sur le thème « Un Etat pour quoi faire ? » dans laquelle interviendra Jean-Baptiste Fayet, l’ex porte-parole de la Manif pour tous 33, le 7 octobre prochain à l’Athénée municipal…

Mais bien sûr, Edouard Du Parc se rendra ce dimanche à la manifestation « pour exprimer son mécontentement par rapport à la politique menée par le gouvernement sur le thème de la famille ».

Affiche de la Manif pour tous du 2 février dernier (DR)

Affiche de la Manif pour tous du 2 février dernier (DR)

Des adjointes entre deux feux

Avant lui, quatre membres de la précédente équipe municipale – à savoir Hugues Martin et Véronique Fayet (qui ne se sont pas représentés aux dernières municipales), Anne Brézillon et Brigitte Collet (toujours adjointes aujourd’hui) – avaient publiquement exprimé leur opposition au mariage pour tous. Tous les quatre sont signataires de la pétition des maires pour l’enfance contre le mariage homosexuel. Brigitte Collet avait participé aux défilés organisés par la Manif pour tous en 2013 et Anne Brézillon apparaissait assise aux côtés de Jacques Colombier du Front national au « Grenelle de la famille » organisée par la Manif pour tous en octobre 2013.

« A Bordeaux, il existe un certain nombre de familles classiques tout a fait respectables qui se sont vraiment senties bafouées lors de l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel, je le sais, j’y étais lors des manifestations de 2013 », explique Brigitte Collet, adjointe au maire en charge de la petite enfance et de la famille.

Mais l’élue n’ira pas cette fois-ci grossir les rangs du cortège :

« La loi sur le mariage pour tous a été votée démocratiquement et je ne trouve pas intéressant de raviver les conflits. Néanmoins, je comprends et je respecte les personnes qui défendent une position que je partage, d’autant que maintenant se pose la question du droit à l’enfant pour les couples homosexuels. »

Sa collègue, Anne Brézillon, adjointe au maire en charge de la vie associative, ne défilera pas non plus dimanche. Difficile en effet de manifester contre une loi sur laquelle leur boss Alain Juppé, maire de Bordeaux et candidat à la primaire, refuse de revenir s’il est élu président de la République.

De quoi peut-être motiver en revanche les catholiques « classiques », comme ils se définissent eux-mêmes, qui devraient être nombreux à battre le pavé dimanche, alors même que le diocèse de Bordeaux n’appelle aucunement ses fidèles à rejoindre le cortège.

« Je viens d’entendre Ludovine de la Rochère à la radio, commente Jean Rouet, vicaire général et chargé de la communication du diocèse de Bordeaux, ses revendications sont un peu générales et l’on voit bien que ce mouvement cherche à se positionner politiquement. »

Familles musulmanes introuvables

Mais les librairies catholiques de la capitale girondine servent pour leurs parts de puissants relais. Lionel Marcillaud, propriétaire de La Barque des apôtres et également fondateur et ex-président de l’association Oui à la vie, propose des tracts de La Manif à « tous (s)es clients ». Il fera partie des manifestants dimanche et compte sur une forte mobilisation.

« Des bus ont été affrétés de l’Aveyron, de Charente, de Toulouse ou du Périgord pour rejoindre Bordeaux », déclare-t-il.

La librairie Saint-Jacmes diffuse elle aussi les tracts et la bonne parole de la Manif pour tous.

Aux côtés de ces opposants « traditionnels » au mariage homosexuel, la manifestation de dimanche comptera aussi des participants beaucoup plus marqués politiquement. Jacques Colombier, conseiller municipal Front national à la mairie de Bordeaux fera partie des troupes. De même que des organisations clairement marquées à l’extrême-droite comme le Bloc identitaire Gironde, le groupe Action française, Le Printemps français ou Renouveau français, qui appellent eux aussi à manifester. Cette coloration ultra-droitière ne semble pas déranger outre mesure les organisateurs qui se targuent pourtant de représenter un mouvement qui se veut apolitique et aconfessionnel.

« Le Front national ou Bloc identitaire font ce qu’ils veulent, estime Jean-Marie Simon, de La Manif pour tous 33. Et l’intérêt supérieur des enfants et de la famille sont des sujets transverses (sic), ce n’est donc pas inimaginable d’avoir des positions en communs sur ces sujets. Nous avons aussi avec nous des personnes de confession musulmane, par exemple. »

En effet, sur le communiqué de presse de la Manif pour tous 33, on peut lire que plusieurs associations « défendant l’Enfant et la Famille », dont une dénommée « Familles musulmanes », soutiennent cette initiative. Seul hic : interrogé par Rue89 Bordeaux, La Manif pour tous 33 a été dans un premier temps incapable de nous dire ce qu’était cette association et qui la dirigeait, avant de nous fournir un lien vers un site internet inaccessible et un contact téléphonique jusqu’ici injoignable…

Fachosphère très organisée

Quant à l’homophobie clairement assumée par Bloc identitaire, par exemple, Jean-Marie Simon répond que La Manif pour tous s’en préserve, ajoutant même ne pas avoir connaissance d’actes homophobes à Bordeaux. Pourtant, en avril 2014, le tribunal de Bordeaux reconnaissait la dimension homophobe de l’agression qui s’était tenue le 18 avril 2013 dans le bar le Go West à Bordeaux, en plein débat sur le mariage pour tous. L’accusé, condamné à deux ans de prison, dont 14 mois avec sursis, est un membre du Renouveau français.

Par ailleurs, le comité Idaho, mobilisé contre l’homophobie et la transphobie, publiait en 2013 un palmarès des villes où Bordeaux se classait à la 26e position, c’est à dire en queue de peloton des villes où la lutte contre les discriminations est une priorité… De quoi motiver Alain Juppé à mettre sur pied un Observatoire des discriminations, qui sera officiellement présenté ce lundi, mais a déjà provoqué un clash entre le maire et Edouard du Parc, qui y est opposé, lors du dernier conseil municipal.

« La Manif pour tous est au fond une vitrine présentable pour une fachosphère très organisée à Bordeaux », résume Matthieu Rouveyre, conseiller municipal et premier secrétaire fédéral du PS.

Une épine dans le pied de Juppé ?

D’autant que les liens entre catholiques traditionalistes et extrémistes ne sont pas nouveaux à Bordeaux. Le scandale de l’école Saint-Projet, révélé par l’émission de France 2 Les Infiltrés en 2010, avait montré les liens avérés entre la paroisse Saint-Eloi, Dies Irae, un groupuscule d’extrême droite basé à Bordeaux, et l’école privée hors contrat Saint-Projet, située rue d’Ornano. L’établissement a ensuite été fermé, en 2011. Dans le reportage de France 2, on voyait notamment des élèves tenant des propos antisémites sous le regard bienveillant de leurs professeurs. L’église Saint-Eloi est une vieille épine dans le pied d’Alain Juppé. Propriété municipale, elle a été dévolue au prêtre intégriste et controversé Philippe Laguérie, par la mairie de Bordeaux, en 2002, contre l’avis de tous, y compris de l’archevêché de Bordeaux.

« Cela a permis de solidifier un foyer intégriste à Bordeaux, foyer qui cultive une grande proximité avec l’extrême-droite et je le regrette vraiment, explique Michèle Delaunay, députée socialiste de la 2e circonscription de Gironde. Quand Alain Juppé s’est exprimé en faveur du mariage homosexuel, cela a réveillé cette mouvance, qui malheureusement est à l’avant-garde dans notre ville. »

Quel sera l’effet sur les manifestants de la position défendue jeudi encore sur le plateau de France 2 par le candidat à la présidentielle ? « Je ne souhaite pas et je ne crois pas qu’on revienne sur le mariage pour tous, c’est un saut qui a été fait », a-t-il déclaré, tout en s’affirmant hostile à la PMA pour les couples homosexuels et à la GPA. Pour Alain Juppé, qui compte rassembler au centre, pas question de s’aliéner la majorité de l’opinion acquise au mariage pour tous. Et tant pis pour les franges les plus réacs de son électorat local.

Pas de contre-manifestation dimanche

Réunies vendredi 3 octobre à Bordeaux, plusieurs associations, dont FSU 33, Girofard, LGP, Osez le féminisme 33, le planning familial 33 ou encore Sos Racisme, entre autres, ont tenu à expliquer pourquoi elles n’appelaient pas à une contre-manifestation dimanche.

« Les contres-vérités, mensonges et amalgames véhiculés par La Manif pour tous, aujourd’hui, comme hier, désinforment, attisent les peurs et nourrissent les discriminations. Nous refusons de faire dans la surenchère. Loin des slogans réducteurs, des amalgames trompeurs, des raccourcis mensongés, véhiculés par La Manif pour tous, nos associations continueront, dans les mois à venir, à mener un travail et des analyses de fond sur les évolutions de la famille, les rapports de sexe et de genre et les formes diverses de parentalité. »

Le Girofard et LGP sont par ailleurs partie prenante de l’Observatoire bordelais de l’égalité mis en place par Alain Juppé, comme il l’a annoncé lors du dernier conseil municipal. « Nous espérons que les associations sollicitées pour y participer pourront s’approprier cet outil afin de le rendre vivant et qu’il ne reste pas à l’état de coquille vide ». Les représentantes des associations féministes présentes ce vendredi 3 octobre ont néanmoins fait remarquer qu’elles n’étaient pas représentées au sein de cet observatoire.

L'AUTEUR
Aline Chambras
Aline Chambras
Journaliste indépendante et réalisatrice sonore.
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