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La Palabre #1 : l’éco-système d’une culture « directe » et « indirecte »

Guillaume du Boisbaudry face au public pour la Palabre #2 (WS/Rue89 Bordeaux)

Guillaume du Boisbaudry face au public pour la Palabre #2 (WS/Rue89 Bordeaux)

3voix_blog_Gramsci, Marcuse, John Cage, Duchamp, le Bus des Curiosités, les Bornes de musique libre, la culture directe et indirecte, les dispositifs d’écoute et d’orientation vers l’inconnu… La Palabre #1 a pris des tournures radicalement plurielles ce 12 octobre à l’occasion d’Alternatiba Gironde.

La Palabre #1 s’est tenue le 12 octobre, dans le cadre d’Alternatiba Gironde, à l’Atelier du conservatoire dans le quartier Sainte-Croix à Bordeaux. Malgré l’esprit participatif de la démarche, le public d’une cinquantaine de personnes a subi le rapport qu’imposait la configuration de cette salle de spectacle qui dispose les spectateurs d’un côté et la scène de l’autre.

De plus, une expérience était proposée, avec l’intervention du philosophe Guillaume du Boisbeaudry, qui s’est présentée en contresens de la volonté de « discuter ensemble autour de choses concrètes ». En fait, après une Palabre #0 saluée par l’ensemble de ses participants (en juin au Café Pompier), la numéro 1 débutait avec toutes les apparences d’un défi à relever.

L’engagement contre l’indifférence

Guillaume du Boisbeaudry a saisi la thématique pour laquelle il avait été invité, de manière très libre, et, à son image, très réfléchie.

A la fois botaniste, architecte, critique d’art et donc spécialiste des penseurs comme Mallarmé jusqu’à l’Ecole de Francfort, il choisit deux angles d’approches à priori inconciliables : la critique marxiste de l’indifférence des artistes envers la chose politique, en face des expérimentations artistiques cherchant à démontrer la force de l’imprévisibilité. Gramsci et Marcuse contre Duchamp et Cage ; une tradition de pensée férocement portée par la croyance en l’engagement, face à une autre définissant le cadre de « dispositifs d’écoute », où le monde n’est révolutionnable que « si l’on ne touche à rien » (Cage).

« Le mot refuse l’ordre raisonnable, unitaire de la phrase », disait Mallarmé rappelé par du Boisbeaudry. Et en effet, à écouter celui-ci, les marxistes prérévolutionnaires semblent dans l’incapacité d’appréhender la langue des plasticiens et performers postmodernes, qui pourtant partagent la même vision politique du monde : la chute des hégémonies culturelles, de la prédominance de la culture des dominants sur celle des dominés.

Or, c’est dans ce langage qu’il faut puiser pour retrouver une histoire commune possible. C’est regarder du côté d’activités sensiblement éloignées, comme l’agriculture : la « culture directe » et la « culture indirecte ». Ne serait-ce pas là, le vrai débat ? Comment associer une pratique de culture par l’homme, volontariste et intensive, avec une autre, qui se développe sur le passage de l’homme, mais sur laquelle il n’intervient pas ?

Curiosité, désir et agriculture

Une trentaine de minutes éclairantes, mais qui semble étourdir l’assitance qui peine à se replonger dans une réalité locale de professionnels de la culture. Alors place aux illustrations.

La première est le Bus des Curiosités. Sa fondatrice, Véronique Pommier, raconte le projet de proposer à des habitants de zones rurales et péri-urbaines des explorations à l’aveugle des propositions culturelles bordelaises. Malgré les demandes de l’auditoire, elle repousse l’idée « d’évaluer sociologiquement » ces publics. S’il est à comparer à un « culture directe », Véronique Pommier affirme sa volonté de le penser comme un espace d’incertitudes.

Si les palabreurs vont affirmer tour à tour leur compréhension individuelle de la dialectique entre « mécanismes d’harmonie » et « mécanismes d’imprévisibilité », ils vont revenir souvent sur un préalable, qui apparaît comme capital : savoir d’où l’on parle. Que l’on soit sur des projets « alternatifs », « institutionnels », de la « recherche [artistique] appliquée » ou « fondamentale », il faut s’arrêter un moment sur sa « formation ».

Qui est-on, pour dire que cette culture est à saisir, plus qu’une autre ? Qui est-on pour proposer une légitimité à des propositions artistiques, au détriment d’autres ?

Gramsci rode sur le débat. Il a été appelé par l’invité, il n’est pas reparti. L’hégémonie culturelle, l’hegemon, cette entité globale qui nous façonne et nous force à croire que nous avons des leviers d’actions contre elle, alors que nous ne faisons que l’alimenter, est palpable dans les échanges…

L’hégémonie nous oriente-t-elle ?

Néanmoins, les échanges explorent la piste de la communication. Qu’elle soit travaillée, manipulée, afin de « créer le désir », ou tout simplement une cause d’inégalités, elle est incontournable. Communication « marketing » – plaquettes, programmes de saisons, flyers en tout genre –, communication d’affinités culturelles entre individus… La communication va être le centre de l’attention des palabreurs jusqu’à la dernière intervention d’Emmanuel Sargos, ancien fondateur du site de partage de musique libre Dogmazik, et aujourd’hui concepteur et développeur des bornes doob, que l’on trouve notamment dans les médiathèques girondines.

Emmanuel Sargos ne cache pas ses convictions, et les constats frustrants qui découlent de ses projets :

« Il y a une prescription qui se fera toujours derrière. Il y a des sensibilités aussi. Mais hélas, c’est comme dans le commerce, on a besoin d’être dirigés. »

Quand Guillaume du Boisbeaudry, à la suite d’une intervention du public optimiste quant à la complémentarité des propositions culturelles sur le territoire, imagine la possibilité actuelle d’une « forme de continuité de la culture indirecte, mais au sein même du politique, des acteurs politiques », une autre intervention s’inscrit en faux avec un exemple bordelais :

« En fait cet inconnu dont vous parlez, il me semble qu’il est un peu orienté justement. Moi je me suis un petit peu promenée dans la ville au moment de l’Agora 2014, et partout j’ai vu inscrit qu’en fait, le mot d’ordre, c’était “le ludique, le créatif et le participatif”. C’est une tentative d’orienter le public – je ne sais pas si elle est intéressante ou pas –, et de lui dire dans quel état d’esprit il doit être. »

Gramsci et Marcuse ont le sourire aux lèvres. Les artistes et acteurs culturels ne sont peut-être pas si « indifférents », mais ils ne semblent pas capables de permettre la fin de l’hegemon au sein de leur éco-système. Par contre, n’ont-ils pas sensiblement cligné quand a été évaluée la question de la « culture indirecte » ? Les Palabreurs n’auraient-ils alors esquissé les contours d’un engagement pour trouver les moyens de le rendre émancipateur ?

Le temps imparti était trop court… Il va falloir en reparler à la Palabre #2.

Rendez-vous

La Palabre #2 aura lieu le 15 janvier à 17h30 au Polarium.
Fabrique Pola – Cité Numérique, 2 rue Marc Sangnier, 33130 Bègles

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