Economie 

Mon radiateur est un data center (et chauffe gratis)

actualisé le 07/12/2015 à 10h12

Paul Benoit, le Q.Rad, Jean-Luc Gleyze et Martine Jardiné (SB/Rue89 Bordeaux)

Paul Benoit, le Q.Rad, Jean-Luc Gleyze et Martine Jardiné (SB/Rue89 Bordeaux)

[Remis à jour le 7 décembre à 10h] En 2017 à Bordeaux, un immeuble de logements sociaux et de bureaux sera chauffé gratuitement par des radiateurs numériques, de mini data centers capables de recycler l’énergie dégagée par les ordinateurs. Le nouveau Q.Rad de Qarnot Computing a été présenté jeudi au département de la Gironde.

Bonne nouvelle en pleine COP21 : pour se chauffer, on va bientôt pouvoir compter sur les nuages. Pas les cirrostratus ou les cumulus, mais les « clouds » de données numériques. Envoyer un mail, faire une recherche sur Google, regarder une vidéo en streaming… chaque clic sur Internet fait tourner un serveur dans un data center. Et, tout comme un ventilateur refroidit votre ordinateur, il faut une énergie folle pour climatiser ces derniers H24.

Résultat : un data center construit récemment à La Courneuve (30000 habitants) utilise autant d’énergie qu’une commune de 50000 âmes. Les 130 data centers recensés en France consommeraient 9% de l’électricité du pays. Un vrai gâchis : si on récupérait la chaleur d’un data center, elle pourrait chauffer 10000 personnes. Des projets de quartiers raccordés à ces équipements sont en cours.

Mais la société française Qarnot Computing a une autre idée : plutôt que de redistribuer la chaleur, pourquoi ne pas directement dispatcher les serveurs informatiques dans des radiateurs ? Relié à Internet par fibre optique, son Q.Rad, un radiateur high tech, a la puissance de calculs de 4 gros ordinateurs, de quoi chauffer entre 15 et 20 m2. En lieu et place de résistances, comme dans un radiateur traditionnels, ce sont les processeurs qui sont la source de chaleur.

49 logements équipés à Bordeaux

Et ce gratuitement : Qarnot se paye en louant ses prestations de calcul à des entreprises, comme BNP ou Disneyland, « 2 à 4 fois moins cher que les meilleures offres du marché », selon son fondateur, Paul Benoit. Sans risque pour la sûreté de leurs informations : les radiateurs ne contiennent pas de disques durs, ils se contentent de mouliner des données chiffrées.

Après avoir notamment équipé 110 logements sociaux dans un immeuble parisien, Qarnot débarque à Bordeaux : ses radiateurs high-tech vont chauffer un nouveau bâtiment du département de la Gironde. Situé au Grand Parc, il comprendra un Pôle de solidarité sur deux niveaux, et sur deux autres, 49 logements sociaux de Gironde Habitat.

Un radiateur « intelligent »

Sa construction démarrera l’an prochain, pour livraison fin 2017. Une personne sera affectée à la maintenance du dispositif.

« C’est de l’innovation technologique au service de l’innovation sociale, se réjouit Jean-Luc Gleyze, président du conseil départemental. Cela répond à cette logique selon laquelle l’énergie qui coute le moins est celle que nous ne consommons pas. Et nous soutenons ainsi une start-up française prometteuse ».

Pour le département et Gironde Habitat, l’investissement s’élève à 865000 euros, qui seront amortis en 9 ans. Le bâtiment sera pourvu de 346 radiateurs (made in France), ce qui double le parc de Qarnot Computing. Et il sera le premier à expérimenter la dernière version du Q.Rad, encore plus « intelligente » : elle est pourvue de capteurs intégrés (qualité de l’air, CO2, humidité…) et du wifi, peut se piloter par smartphone, recharger la batterie de celui-ci par induction…

Précarité énergétique

Alors que la dépense moyenne de chauffage est de 1800 euros par an, et qu’en Gironde 14% des ménages sont en situation de précarité énergétique (88098 ménages dépassant plus de 10% de leur budget en dépenses d’énergie), Martine Jardiné, vice-présidente du Conseil départemental et présidente de Gironde Habitat salue cette avancée technologique :

« Elle va fournir une énergie gratuite à des publics modestes. Nous réduisons notre empreinte carbone, mais aussi  le nombre de personnes susceptibles de venir nous demander des aides à cause de leurs dépenses de chauffage » (14808 demandes d’une aide réévaluée à 391 euros).

Selon Paul Benoit, ses radiateurs permettent de diviser par quatre le bilan carbone par rapport à des data centers traditionnels. Et s’ils doivent être branchés au réseau électrique, la société se fournit auprès d’Enercoop, un fournisseur d’électricité 100% renouvelable.

« Les intérêts écologiques et économiques convergent, poursuit le fondateur de Qarnot. Un de nos clients, un petit studio d’animation norvégien de quatre salariés, a été stupéfait d’apprendre que la réalisation d’un film de 10 minutes permet de chauffer 3,5 personnes toute une année ! »

Oui, mais l’été ?

Seul inconvénient : s’ils restent branchés, les radiateurs continuent (un peu) à chauffer en été – au maximum à 30% de leur capacité, soit « la chaleur imperceptible dégagée par une personne ou un ordinateur portable dans une pièce », selon Qarnot Computing, qui ne peut évidemment empêcher les détenteurs d’appareils de les débrancher.

La société, basée à Montrouge, assure donc dimensionner son parc de radiateurs pour pouvoir honorer tous ses contrats avec ses clients, sans que la puissance de calcul vendue n’excède cette proportion de 30%. Des clauses avec de gros comptes, comme la BNP, leur garantissent qu’au moindre problème sur la plateforme, la puissance sera basculée vers un data-center classique – dont ne dispose pas Qarnot, qui n’a donc aucun intérêt à ce que cela arrive.

A l’inverse, pour garantir la production de chaleur en période de pointe, l’hiver, Qarnot offre sa puissance de calcul à des organisations non lucratives, à des étudiants ou des centres de recherche, par exemple pour des travaux contre la mucoviscidose.

Bordeaux, une étape avant Vegas

Qarnot Computing compte se développer à l’étranger, et va notamment présenter son radiateur en janvier au Consumer Electronics Show de Las Vegas. Mais la start-up voit Bordeaux et la Gironde comme « une étape intéressante : le potentiel de développement économique est important, il y a des écoles, des centres de recherche, des sociétés de jeu vidéo… »

Paul Benoit voit des opportunités dans les maisons de retraite, tandis que le département rêve déjà d’équiper ses collèges de radiateurs numériques. En tous cas, Qarnot compte surfer sur un marché des data centers en pleine croissance, notamment grâce à la démultiplication des objets connectés, et qui pourrait peser 80 milliards d’euros dans le monde en 2020. Pour répondre à cet appétit inextinguible de data, Qarnot Computing compte proposer ses radiateurs aux particuliers à l’horizon 2017.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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