Economie  Politique 

Airbnb squatte les logements de Bordeaux

actualisé le 04/04/2016 à 23h34

(Capture d'écran)

(Capture d’écran)

[Réactualisé à 21h] 85% des 3095 logements proposés par Airbnb à Bordeaux seraient exclusivement dédiés à de la location saisonnière par internet, beaucoup plus rentable que le parc locatif traditionnel, dénonce dans une étude fouillée Matthieu Rouveyre. L’élu PS presse Alain Juppé d’intervenir.

« Je dois quitter mon appartement car le propriétaire va le mettre sur Airbnb ».

C’est sur la base d’un témoignage d’étudiant comme celui-ci, plus ceux de jeunes couples ou d’actifs de plus en plus nombreux galérer pour se loger à Bordeaux, que Matthieu Rouveyre a voulu savoir comment la ville était touchée par le phénomène d' »airbnbisation ».  Est-ce que le business de la plateforme américaine se fait aux détriments des besoins locaux pour trouver un toit ?

Interrogée par Rue89 Bordeaux, la filiale française de la société américaine, avait répondu que 5000 logements étaient répertoriés sur son site , et assurait à la Ville de Bordeaux que 89% des hôtes n’ont qu’un seul logement, dans lequel ils habitent en moyenne depuis 17 ans.

« Mais Airbnb ne communique officiellement pas ces chiffres et on ne peut accéder qu’aux 300 premières annonces sur le site, explique le conseiller municipal socialiste lors d’une conférence de presse, lundi à Bordeaux. Au delà, Airbnb identifie l’adresse IP et bloque la recherche. »

Pour comprendre, Matthieu Rouveyre s’est donc entouré d’une équipe d’informaticiens, et a sollicité l’hacktiviste canadien Tom Slee. Après avoir « craqué » les données d’Airbnb, ce dernier avait révélé qu’une large majorité des annonces sur le site ne concernent pas des chambres, apparts ou maisons loués ponctuellement, mais bien des logements dédiés.

Résidences secondaires

A Bordeaux, cette proportion représenterait 85% des annonces disponibles, révèle le vice-président du conseil départemental. Pour parvenir à ce chiffre, son équipe a analysé les fréquences de location de 800 logements bordelais, les a confronté à l’échantillon des 300 logements « actifs » visibles sur le site, à trois époques différentes. Conclusion : l’écrasante majorité des logements sont loués plus de 4 jours dans la semaine, et ce sur plusieurs semaines observées.

« L’image d’Epinal d’Airbnb est battue en brèche, affirme l’élu PS. Le site ne travaille pas avec des propriétaires qui mettent leur proprement en location pendant les week-ends ou les vacances pour arrondir leurs fins de mois. Ce sont des résidences secondaires dédiées à Airbnb, donc des logements qui sont confisqués au parc traditionnel. »

Pourquoi ? Parce que c’est beaucoup plus rentable, souligne l’étude : en louant seulement 10 nuits par mois, le propriétaire d’un T2 à Bordeaux gagnera plus sur Airbnb qu’avec un bail locatif traditionnel : 710 euros contre 558 le loyer mensuel observé en mars sur leboncoin.fr. En le louant 20 nuits, il double la mise : 1420 euros par mois ! Une étude du Journal du Net également parue ce lundi parvient à des conclusions encore plus importantes à Paris.

Taxer le séjour à la source

En outre, Airbnb « exerce sa pression la plus forte sur les petites surfaces », les plus rentables, mais aussi celles dont ont besoin les étudiants et les ménages jeunes et/ou modestes qui souhaitent vivre en centre-ville : 30% des offres sont des chambres, 16,64% des studios ou des T1, 33,93% des T2.

Le staff de Matthieu Rouveyre (au centre), ce lundi 4 avril 2016 (SB/Rue89 Bordeaux)

Le staff de Matthieu Rouveyre (au centre), ce lundi 4 avril 2016 (SB/Rue89 Bordeaux)

Alors que les Bordelais connaissent à la fois l’augmentation des prix des loyers (plus 53% en 15 ans) et une pénurie de logements (en 2014, sur 11588 demandes de logement social, 19% seulement ont été satisfaites), Matthieu Rouveyre demande l’intervention de la Ville de Bordeaux. S’étonnant que celle-ci « se laisse submerger par ce phénomène sans vraiment y réfléchir, alors que Paris ou Strasbourg ont pris des initiatives », il fait plusieurs propositions :

« Il faut d’abord s’assurer  que la taxe de séjour soit réellement payée par les loueurs. A Paris, cela représente plusieurs millions d’euros de manque à gagner, et la mairie a obtenu que Airbnb prélève directement les 83 centimes par nuitée, ensuite reversés à la ville. Nous souhaitons que Bordeaux Métropole et de la Métropole (désormais en charge de la collecte de cette taxe) fasse la même chose, et qu’Alain Juppé entame pour cela des négociations avec Airbnb. Cela fera rentrer de l’argent dans les caisses et permettra de corriger une petite distorsion de concurrence par rapport à l’hôtellerie. »

Le recommandé d’Alain Juppé

Alain Juppé « n’a pas attendu Matthieu Rouveyre pour intervenir », indique Stephan Delaux, adjoint au maire et président de l’Office de tourisme de Bordeaux Métropole :

« En tant que président club des villes hôtes de l’Euro 2016, il vient d’envoyer une lettre recommandée à toutes les plateformes de locations entre particuliers afin que les villes puissent bénéficier de la collecte de la taxe de séjour par ces plateformes dès le mois de juin. Une démarche confortée par l’Association des maires de France, qui a demandé à toutes les communes de fournir leurs barèmes de taxes de séjours, afin qu’Airbnb, Abritel et les autres se plient au code général des collectivités territoriales. Airbnb avait en effet accepté le paiement de la taxe de séjour pour Paris, mais a conditionné l’application dans les autres villes de France à la fourniture par l’Etat d’un fichier comportant tous les barèmes de taxation des différentes villes… Autant dire que cela repoussait cette extension aux calendes grecques. »

Alors que l’élu PS demande de « vérifier que les loueurs ont obtenu de la Ville une autorisation pour le faire, comme l’exige la loi du 27 mars 2014 dans les communes de plus de 200 000 habitants », Stephan Delaux reconnait qu’il n’existe pas de recensement des particuliers disposant ou non de ces autorisations.

Pour inciter les propriétaires à louer leur logement à l’année plutôt qu’aux touristes, Matthieu Rouveyre rappelle aussi que la mairie peut mettre en place une taxe sur les résidences secondaires, majorant de 20% la taxe d’habitation pour celles-ci.

« Cela ferait réfléchir quant à la rentabilité de se mettre sur Airbnb. Mais il ne faut pas être dans le tout répressif, et on pourrait envisager aussi des incitations, comme des déductions fiscales pour le logement dans les zones tendues, ou filer un coup de pouce aux loueurs de bail 3/6/9. »

Sans parler bien sûr de la création de nouveaux logements sociaux et de résidences étudiantes, dont, selon Matthieu Rouveyre, Bordeaux manque cruellement : 1500 logements étudiants sur la commune, pour 70000 étudiants dans la métropole.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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