Culture 

Ocean Climax : musique et politique, un bon mix ?

actualisé le 06/10/2016 à 01h00

Les Bordelais d'Odezenne sur la scène d'Océan Climax (SB/Rue89 Bordeaux)

Les Bordelais d’Odezenne sur la scène d’Océan Climax (SB/Rue89 Bordeaux)

De Nicolas Hulot à De la Soul, la programmation du festival Ocean Climax, jusqu’à ce dimanche à Darwin, est de haute volée. Mais entre les conférences et les concerts, pas simple d’accorder les violons.

« On s’amuse bien, il y en a d’autres qui ne s’amusent pas ». Le lancement par Odezenne de sa chanson « Chimpanzé », dont le clip signé Arthur Muller est un reportage sur les réfugiés à la frontière hongroise, est le seul moment où la politique s’est invitée sur la grande scène d’Ocean Climax. Et ce samedi, on voit mal Air ou Cassius (De la Soul, peut-être) sortir les étendards.

Plutôt curieux : l’éco-festival, où doit être lancé ce samedi l’ « alerte de Darwin » visant à « mettre en mouvement la société civile pour accélérer la transition énergétique et l’accueil des réfugiés », ne profite pas de ses moments de plus forte affluence – près de 8 000 spectateurs vendredi soir – pour diffuser son message. Comme l’an dernier, celui-ci est cantonné aux « talks » – les débats, en bon français -, et aux dizaines (centaines, quand Nicolas Hulot est présent) de convaincus qui y assistent en journée.

« Il y a vraiment deux temps, plaide Philippe Barre, le patron de l’écosystème Darwin, coorganisateur du festival. Un temps pour écouter et comprendre et un temps festif. Il n’est pas question d’aller faire une conférence sur une scène, c’est le meilleur moyen pour faire un flop et dégoûter les gens. Mais des interpellations auront lieu sur scène, on laisse l’entière liberté aux artistes là-dessus, et on sait qu’il va y avoir des choses. »

Caisse de résonance

On pourrait rétorquer qu’il y a d’autres moyens plus efficaces de toucher le public que de longs discours. Toutefois, même si les organisateurs et les groupes se font discrets, cela ne dessert pas les propos défendus en plus petit comité, au contraire, poursuit Philippe Barre :

« Un cycle de conférences uniquement dédié au changement climatique ou aux réfugiés rencontrerait un gros problème : celui de la caisse de résonance. Ces thèmes peuvent être confidentiels, nous voulons nous les exposer au grand public, même si on est critiqués comme des opportunistes qui se servent de la bienpensance pour se faire plein de pognon. »

Pourtant, l’an dernier, Ocean Climax a financièrement failli boire le bouillon. Mais le festival a été un succès politique pour le coorganisateur, Surfrider Foundation, rappelle Antidia Citores, spécialiste lobbying de l’ONG :

« En 2015, Surfrider Foundation, qui fêtait ses 25 ans, a milité pour que la question des océans soit prise en compte par la COP21, qui allait se tenir à Paris, et nous avons obtenu gain de cause grâce à Ocean Climax. Et cette année nous lançons l’alerte de Darwin, pour mettre la pression sur les candidats aux élections de 2017 afin de sortir des énergies fossiles. L’événement est un écrin qui donne du rayonnement à notre action, et offre un rendez-vous à notre communauté. Il nous permet aussi de toucher un autre public, et incite certains à adhérer notre cause militante. »

Fête de l’Huma verte ?

D’autant que cette année, Darwin accueille un village des associations, avec une vingtaine de mouvements très différents, de Greenpeace à la Cimade en passant par Bizi ! ou le Collectif Zad. La caserne Niel n’est pas la Courneuve, mais Ocean Climax deviendrait-elle une fête de l’Huma verte ? Le parallèle est tentant avec le grand raout du Parti communiste, où la plupart des festivaliers payent plus pour les concerts que pour écouter Pierre Laurent. Qu’importe, juge Kévin Matz, chercheur en Science politique à l’Université de Strasbourg, et spécialiste des modèles économiques de la culture :

« Le public vient certes d’abord au festival pour entendre de la musique et voir des artistes. Mais si l’intérêt purement artistique de la programmation du festival agit comme un aimant à publics, c’est autant de personnes susceptibles d’être sensibilisées à la problématique environnementale. L’Ocean Climax devient dès lors un rouage dans ce processus d’éveil des consciences, qui s’insère dans un ensemble plus large d’actions menées par les associations et leurs militants, les universitaires, les pouvoirs publics… C’est peut-être une goutte d’eau dans l’océan, mais face à la montée des eaux, ce n’est pas rien. »

Et pour le politiste, également responsable des actions pédagogiques du label Deaf Rock Records, les spectateurs sont assez grands pour s’éveiller d’eux-mêmes à ces enjeux :

« La sensibilisation se joue sans doute plus au sein du public même, entre ceux qui sont engagés, maîtrisent les débats et leurs problématiques, et ceux qui, intéressés mais peu sensibilisés, bénéficient et apprennent de ces interactions. On peut faire l’hypothèse que le festival de Darwin engagera ce genre de phénomènes spontanés de sensibilisation, en dépit de la programmation qui, pour des raisons pratiques compréhensibles, distingue les conférences publiques des périodes de concert. »

Entre Woodstock et Live Nation

Ocean Climax pourrait même faire école, veut croire Philippe Barre :

« Nous sommes un des rares festivals hybrides, comme Solidays, qui a mis en avant la lutte contre le sida, une cause portée en premier lieu par les artistes, très touchés par la maladie. Et les maisons de production étaient extrêmement réticentes à nous voir aborder ces questions – l’écologie, les réfugiés. Mais ce nouveau modèle fait plus sens et a plus d’avenir qu’un festival traditionnel. Nous mettons autour de la table autant des musiciens que des artistes visuels, des vidéastes, des sportifs, des ONG des entreprises… Et on nous regarde à la loupe dans les grosses maisons. »

Au-delà de l’utilisation de gobelets consignés et de toilettes sèches, que mettent en avant de plus en plus de festivals, la politique en général, et l’écologie en particulier, pourraient-elles donner le la des événements culturels ? Cela semble utopique ou anachronique, tant Woodstock et le Larzac semblent avoir cédé le pas à de grosses machines capitalistes, comme Morgane Groupe ou Live Nation. A moins que Darwin n’en réussisse une improbable synthèse ?

« Tout est politique, conclut Kévin Matz, et il est nécessaire de créer des passerelles entre les combats environnementaux et sociaux pour faire de tous les festivals des lieux d’engagement, d’éveil des consciences et pourquoi pas de convergence des luttes. C’est ce que semble avoir entamé l’Ocean Climax. »

Pour mesurer sa portée réelle, on pourra toujours scruter l’évolution de l’ « alerte de Darwin ».

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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