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Les transports gratuits en sursis pour les chômeurs

Si elle est plus juste, la tarification solidaire des transports risque de pénaliser les plus précaires bénéficiant de la gratuité. Des associations ont protesté ce vendredi lors du conseil de Bordeaux Métropole, qui expérimentera ces tarifs en 2017.

« La gratuité on s’est battu pour l’avoir, on se battra pour la garder ! »

Depuis les tribunes du conseil de Bordeaux Métropole, une vingtaine de militants de mouvements des chômeurs et précaires interrompent par des cris la séance. Les élus doivent en effet voter ce vendredi la délibération sur la nouvelle tarification solidaire de TBM (Transports Bordeaux Métropole), qui entrera en vigueur le 1er juillet 2017.

Or celle-ci se conforme à la loi SRU de 2000, qui prévoit que la gratuité ou les réductions des titres de transports ne soit plus liées aux statuts individuels des usagers (à l’exception des demandeurs d’asile et des anciens combattants), mais à leurs ressources, calculées en fonction du quotient familial. Les réductions tarifaires représenteront jusqu’à 90% pour tous les membres des foyers les plus modestes, y compris les enfants.

« Vous allez exclure les pauvres des transports »

Mais ce système a priori plus juste – des retraités gagnant 6000 euros par mois ont aujourd’hui droit à des réductions, au même titre que des seniors fauchés -, pourrait compliquer la vie de certains bénéficiaires actuels, dont les chômeurs, comme l’a reconnu Alain Juppé en amont du conseil :

« Une famille de deux adultes au RSA et deux enfants de moins de 11 ans, dont le quotient familial est de 538 euros, paye aujourd’hui 60 euros par mois d’abonnements à TBM pour toute la famille. Ils paieront deux fois moins », s’est félicité le président de Bordeaux Métropole. « En revanche, un chômeur seul et sans enfant, qui bénéficie aujourd’hui de la gratuité, devra verser 4,57 euros par mois. Pour eux la situation ne bougera pas jusqu’à fin 2017 et après avoir testé le système au deuxième semestre, nous ajusterons les tarifs pour que personne n’y perde ».

Ses propos, également tenus aux manifestants d’AC ! Gironde (agir contre le chômage) et du Mouvement des chômeurs et précaires, entre autres organisations représentées, ne convainquent pas ces derniers. Très remontés contre ce qu’ils estiment être un retrait de la métropole par rapport à des engagements, ils sont alors reçus plus d’une heure ce vendredi par Christophe Duprat, vice-président en charge des transports.

Lors de cette réunion à laquelle a pu assister la presse, les échanges sont vifs, mais enrichissants.

« Vous remettez en cause la gratuité pour les plus démunis, qui passé le 15 du mois, n’arrivent plus à vivre, attaque Joëlle Moreau, d’AC! Gironde. Même les 10% qui resteraient à payer, c’est trop pour beaucoup d’entre eux, et vous allez exclure les plus pauvres des transports. Si on est capable de faire 90% de réduction pour certains, on doit pouvoir passer à 100%. »

Une mesure encore non budgétée

Combien de personnes seraient lésées ? Si 45600 usagers bénéficient actuellement de mesures tarifaires, Bordeaux Métropole assure ne pas être en mesure de l’évaluer aujourd’hui, du fait des nouvelles modalités pour faire valoir ces droits. Un smicard gagnant 1200 euros par mois pourrait par exemple bénéficier de 50% de réduction, s’il fait valoir ses droits.

« C’est pourquoi la délibération est prise à titre provisoire, et n’est pas budgétée, car nous ne savons pas combien de personnes pourront en bénéficier, veut rassurer Christophe Duprat. Nous nous engageons à regarder avec vous à partir du mois de septembre le résultat des courses, voir qui seront les gagnants et les potentiels perdants. Il ne faut pas que les plus précaires aient une situation encore plus précaire à cause de la tarification solidaire. »

Le maire de Saint-Aubin souligne que des mairies « pas spécialement de droite comme Rennes, Strasbourg ou Nantes » ont instauré la tarification solidaire, et que Bordeaux est la seule à le faire avec une évaluation.

Il martèle les effets bénéfiques du nouveau système. A une retraitée gagnant 800 euros par mois et affirmant ne pas pouvoir s’acquitter des 30 euros d’abonnement TBM mensuel, il répond :

« Vous pourrez  me dire merci, car vous paierez désormais 3,60 euros par mois ! »

Des transports gratuits pour tous ?

La dame lui rétorque qu’elle fraude, et que la gratuité devrait s’appliquer à tous.  Plusieurs militants interviennent en ce sens, comme celle de Jacques, ouvrier retraité :

« On ne demande pas la charité, mais des droits. Si les chômeurs, les salariés, les retraités, n’ont pas assez pour vivre à cause de la politique de vos amis à Paris, alors élargissez le champ de la gratuité. »

D’autres soulignent que plusieurs villes en France (Chateauroux, Aubagne, Niort…) et dans le monde (Talinn, capitale estonienne de 400 000 habitants) appliquent la gratuité des transports. Ils auraient également pu citer Libourne, un exemple sur lequel Rue89 Bordeaux s’est penché.

Christophe Duprat leur répond qu’il « n’existe pas de majorité politique à la métropole » pour cela. Il souligne que si la billetterie ne représente que 31% des recettes de TBM, la métropole ne peut se passer des 72 millions d’euros qu’elle représente.

« Si on faisait les transports gratuits, on ne pourrait pas faire le tram. Vous connaissez beaucoup de villes qui ont investi 2 milliards d’euros pour améliorer le confort des gens ? »

En fait, le prix de la gratuité des transports ne représente pas exactement 72 millions d’euros, puisqu’il convient de défalquer le coût du contrôle – frais de fonctionnement de la billettique (matériels pour distribuer et valider les billets, dont le coût va augmenter) et masse salariale des 120 contrôleurs, notamment.

Sollicités par Rue89 Bordeaux, Bordeaux Métropole et Keolis, gestionnaire du réseau TBM, n’ont pas été en mesure de nous fournir ces chiffres. Selon le groupe communiste de Bordeaux Métropole, qui défend cette idée, le coût réel de la gratuité des transports à la métropole s’élèverait entre 30 et 40 millions d’euros.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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