Société 

Un Bordelais a traversé l’Amérique qui a voté Trump

Photo-reporter bordelais, Manuel Caballero a traversé cet été les États-Unis à vélo. Durant son périple de 6200 km, qui a duré trois mois, ses rencontres et ses échanges lui ont permis de se faire une idée de cette Amérique qui vient d’élire le sulfureux Donald Trump, 45e président de la plus grande puissance mondiale.

Quand l’idée de cette publication a été évoquée avec Manuel Caballero, il a prévenu d’emblée :

« Je ne veux pas que les personnes photographiées soient pointées du doigt comme le “mal”, les “idiots” qui n’ont pas compris pour qui il fallait voter. J’ai bien trop de respect pour eux ; ils ont fait de mon aventure une expérience mémorable. »

Pour cette aventure, l’ancien de Sciences Po a quitté son poste dans un cabinet de conseil en stratégie d’entreprises pour ausculter « le rapport des Américains à leur élection présidentielle » à travers un projet qu’il a nommé : 56 degrés.

Des semaines plus tard, cette aventure résonne avec l’actualité qui a surpris la terre entière : l’élection de Donald Trump comme 45e président de la plus grande puissance mondiale. Une surprise ? Pas vraiment, surtout quand on suit le parcours de ce Bordelais dans les fins fonds d’une Amérique en proie aux doutes quant à l’avenir de ses citoyens les plus ordinaires. Entretien et galerie photos.

Rue89 Bordeaux : Comment est né le projet « 56 degrés » ? Pourquoi ce nom et quelle est sa finalité ?

Manuel Caballero : L’idée est née il y a 18 mois lorsque j’ai fait un premier voyage à vélo entre Paris et Amsterdam. Dès le lendemain de mon arrivée, le vélo et l’expérience du voyage lent me manquaient. Alors quand j’ai quitté mon travail dans un cabinet de conseil en innovation en novembre 2015, je me suis consacré à la préparation de cette traversée continentale.

« 56 degrés » est le cap qui détermine la direction entre San Diego, point de départ et Montréal, point d’arrivée de cette traversée des USA à vélo. Je me rends tous les ans à Montréal, une ville dans laquelle j’ai habité en 2012, pour y trouver l’inspiration auprès de mes amis qui sont à la pointe de l’innovation sociale et culturelle. J’ai par exemple co-animé avec Syrian Eyes of the World un atelier photo dédié aux enfants dans un camp de réfugiés syriens au Liban en décembre dernier.

J’avais envie aussi de mener mon propre projet innovant, que je m’apprête en ce moment à proposer à certains candidats à la l’élection présidentielle française. L’objectif à l’origine était plus modeste : revenir avec un livre photographique de mes rencontres, « illustré » par nos discussions. Il sera publié en 2017 par la maison d’éditions bordelaise Bijoux de Famille.

En combien de temps a été bouclé le parcours de San Diego à Montréal (6200 kms) ?

Manuel Caballero, au bout de son périple à Montréal (photo Dorothée de Collasson)

Manuel Caballero arrivé à Montréal (photo Dorothée de Collasson)

En 3 mois exactement, avec des étapes de 60 à 190 km et des haltes au gré des rencontres que je pouvais faire sur la route. Il m’est souvent arrivé de rester plus longtemps à un endroit car une belle connexion se réalisait avec mes hôtes et que nous voulions prolonger la découverte.

On me demande souvent si j’ai eu des soucis techniques ou des envies d’abandon. Je suis parti modeste face au défi et parfois face au vent en Californie ou aux collines dans le Kansas. J’ai posé le vélo pour finir parfois les derniers kilomètres d’une étape en stop ou en plantant ma tente dans un bosquet à proximité. L’objectif n’était pas la performance physique mais l’expérience humaine. Jamais les difficultés ne m’ont atteint et je ne garde aucun mauvais souvenir.

Bien au contraire, j’encourage tout le monde à tenter ce genre d’expérience. Partir ne serait-ce qu’une semaine sur la route à pied ou à vélo, c’est le vrai road trip, que j’oppose au « gaz trip ». Cela se mérite mais offre des récompenses uniques.

6200 km de San Diego à Montréal (capture écran)

6200 km de San Diego à Montréal (capture écran)

Comment a été suivi votre voyage en France ?

Avant mon départ j’avais lancé une campagne de souscription à mon travail qui a été soutenue par plus de 50 personnes. Cela consistait en différentes formules d’abonnement à mes photos, que j’ai envoyées par la poste au fur et à mesure de mon avancée. J’ai eu la chance de rencontrer aussi un journaliste cycliste du journal Sud-Ouest qui a fait quelques articles lors de ma progression. Je pouvais aussi être suivi sur Facebook avec environ 1200 followers ces jours-ci.

Comment les Américains que vous avez rencontrés ont accueilli votre démarche ?

La réaction générale est la surprise, mais je dois avouer que c’est aussi la même chose avec les Français qui ont eu connaissance de mon projet. Une différence qui m’a interpelée lors de ce voyage est de nature sémantique : les Américains utilisent l’expression « safe travels » pour dire bon voyage. C’est selon moi assez révélateur de leur état d’esprit quant au voyage, lié souvent au risque et pas à la découverte, l’étonnement ou la sérendipité. Alors tout au long de mes rencontres, j’essayais de les convertir à l’expression « happy travels ».

En règle générale, j’ai été stupéfié par le générosité des Américains, quel que soit leur bord politique, religion ou État. Je me souviendrai toujours par exemple de ma rencontre avec Rick (mais je pourrais en citer des dizaines !) sur le bord du lac Michigan, en face de Chicago. Il est venu à ma rencontre lorsqu’il m’a aperçu avec mon vélo chargé en train d’étudier la possibilité de planter ma tente sur la plage.

Pas plus de 5 minutes après le début de notre discussion, il me proposait de dormir chez lui. Lors de notre soirée passée à discuter à bâtons rompus, j’ai découvert qu’il était l’animateur d’une communauté religieuse qui m’était inconnue : la Science chrétienne, qui pense que la maladie est la conséquence de pensées négatives.

Cette expérience m’a permis de toucher du doigt une grande différence entre nos approches de la notion de la « communauté » qui est un sujet très sensible ici comme là-bas. Traditionnellement en France, il n’y a qu’une seule communauté, les Français, quelle que soit leur origine ou leur religion. Souvent, l’allusion à une autre communauté est liée à une critique sous-jacente que les Américains ne comprennent pas.

Aux USA, la notion de communauté est à géométrie variable : le quartier, la ville, le pays, une religion, et toutes les communautés vivent ensemble avec parfois un niveau d’interactions proche du néant. Ce qui n’est pas pas sans poser problème non plus, par exemple dans le cas du traitement de la communauté afro-américaine par la police à majorité blanche, probablement le grand échec des mandats de Barack Obama. Combien de fois ai-je entendu la comparaison du nombre de meurtres de noirs par des policiers et du nombre de noirs tués par des noirs pour minimiser ce problème !

Après ce chemin parcouru, ces rencontres et ces échanges, l’élection de Donald Trump paraît-elle aujourd’hui comme une évidence ?

Comme beaucoup, j’imaginais une victoire d’Hillary Clinton. Hier (mardi) encore le New York Times la donnait gagnante à 85%. Comment expliquer un si grand raté d’un journal aussi prestigieux ? Mais cette surprise s’explique.

Ce que j’ai perçu aux USA c’est exactement la même désynchronisation entre les électeurs et les candidats à laquelle nous assistons en France. Lorsque Jean-François Copé pense qu’une chocolatine coûte 10 fois moins que ce qu’elle coûte vraiment, il imagine qu’avec un SMIC, on peut en acheter 10000 ! Imaginez alors les conséquences dramatique sur sa conception de la vie de millions de Français.

Aux USA, le camp Clinton incarne cette désynchronisation, entre mensonge sur l’affaire des courriels, sur le financement de la fondation qui porte leur nom, et l’utilisation de leur pouvoir politique pour leur usage personnel. Les scénaristes de la série House of Cards ont très bien expliqué cela.

En un sens, l’engouement lors des primaires pour un candidat alternatif de gauche comme Bernie Sanders est un autre symptôme du même mal du personnel politique. A l’époque la victoire d’Hillary avait été perçue comme une défaite du camp du renouveau progressiste.

Enfin pour revenir à la notion de communauté, je crains que les réseaux sociaux n’aient accentué les effets de polarisation de communautés de pensées avec par exemple des phénomènes de suppressions de relations Facebook, favorisant l’entre soi. Je pense que ce qu’on appelle les rednecks aux USA en on assez d’être pris pour des idiots et que les médias mainstream ont totalement laissé de côté la puissance de renforcement des opinions par les réseaux sociaux. Ce phénomène est une conséquence de la façon dont Facebook, par exemple, présente à ses utilisateurs du contenu en corrélation avec leurs contributions, commentaires et « j’aime ».

C’est un très grand enjeu démocratique, notamment pour les médias mais aussi pour nous les individus : « Pourquoi ne vois-je pas toutes les publications de toutes mes pages aimées et de tous mes amis ? » Facebook propose des articles dans les flux de ses utilisateurs d’une façon absolument totalitaire. Même si c’est une entreprise privée, on voit bien qu’elle a un rôle qui va bien au-delà de cela et qui lui donne des responsabilités dans le jeu démocratique.

Les politique commencent d’ailleurs à s’en inquiéter puisque récemment Angela Merkel a demandé aux géants de l’internet Google et Facebook de publier leur méthodes de sélection des publications affichées dans leurs applications.

Ma conclusion est un peu pessimiste. Nous avons de nombreuses illustrations de la frivolité intellectuelle de Trump, il ne croit en rien et il risque de décevoir ses électeurs… La vraie catastrophe n’est elle pas à venir finalement ?

Dans les pages qui suivent, Manuel Caballero rapporte des portraits légendés d’Américains qui ont pu être séduits par le programme de Donald Trump pour l’élection présidentielle des États-Unis.

Chauffeur Uber souhaitant rester anonyme • Long Beach • 14 juin 2016 (© Manuel Caballero)

Chauffeur Uber souhaitant rester anonyme • Long Beach • 14 juin 2016 (© Manuel Caballero)

« I left Egypt 8 years ago, this is paradise here »

Appelons-le Mon Sauveur. C’est le chauffeur Uber qui m’a ramené de Paramount dans le nord vers Longbeach alors que je m’étais totalement trompé d’itinéraire pour me rendre chez mes hôtes Warmshowers. Il était si étonné par tout ce que je lui racontais à propos du voyage, dormir gratuitement chez des inconnus, dans la nature, faire du vélo pendant plus de 6000km, Paris.

Il était vraiment très gentil mais semblait si effrayé par les musulmans. Il avait quitté l’Egypte parce qu’il est Copte (les coptes sont une très vieille minorité catholique en Egypte). Il me parlait de la vague d’immigration en Europe et il était vraiment inquiet pour nous. Le surlendemain de notre rencontre, je lui ai envoyé la photo en lui demandant pour qui il allait voter et je n’ai pas eu de réponse.

Robin et J’Lanna • Pollock Pines, Ca • 7 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

Robin et J’Lanna • Pollock Pines, Ca • 7 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

« This is the day the Lord has made we will rejoice and be glad in it »

Extrait du jour de la page Facebook de Robin, à gauche sur la photo. Elle et J’Lanna, une amie, sont ce que l’on appelle aux USA des Redneck, l’équivalent de nos « beaufs » à ceci près que c’est une communauté américaine plus clairement identifiée qui revendique ce statut réel, historique et qui défend les valeurs proches du Tea party : « In god we trust », la patrie, anti-homo, anti-avortement, pro-armes.

J’ai rencontré Robin et J’Lanna pendant ma pause déjeuner. Après leur avoir expliqué mon projet, elles ont voulu faire des photos avec moi comme si j’étais une vedette. Alors bien évidement j’ai du les photographier !

Restaurant décoré à la gloire de Donald Trump (© Manuel Caballero)

Restaurant décoré à la gloire de Donald Trump (© Manuel Caballero)

Jerry • Austin, Nv • 7 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

Jerry • Austin, Nv • 7 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

Les « Fly Over States »

De nombreux californiens m’avaient prévenu que j’allais rencontrer beaucoup de Rednecks et de Républicains lors de ma traversée des « Fly Over States », les « états que l’on survole en avion » parce qu’il n’y a rien à y faire.

Cela fait 5 jours que je suis au Nevada et je n’en reviens toujours pas de la générosité des gens que j’y croisais.

Je me suis fait offrir le petit déjeuner par la patronne du The Courtyard Cafe & Bakery. Elle a même contacté un ami pour m’aider à regonfler mon pneu arrière suite à une crevaison (la seconde), qui lui-même m’a offert un adaptateur pour utiliser toutes les pompes automobiles. J’ai pu planter ma tente et prendre une douche gratuitement dans cet endroit improbable qu’est Middlegate Station.

Le matin de cette photo, à Austin, Jerry (sur la photo), vétéran de la guerre du Vietnam et fervent motard, m’a payé mon petit-déjeuner dans ce restaurant improbable tout entier décoré à la gloire de Donald Trump.

Jesse Hughes • Salt Lake City, Ut • 22 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

Jesse Hughes • Salt Lake City, Ut • 22 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

« I want to be in LA »

Quand je débarque à Salt Lake City et que je constate que Eagles Of Death Metal joue le soir même, ni une ni deux, je file les voir !

Dans le contexte de l’annulation de leurs concerts à Rock en Seine et au Cabaret Vert, peu importe les convictions de Jesse Hughes, pro-avortement, pro-armes, soutien de Donald Trump… Et puis ce n’est que de la musique après tout, pas un meeting politique !

Depuis ma traversée solitaire du désert, je comprends mieux le rapport aux armes des américains. C’est un pays d’anciens pionniers, de fermiers, qui devaient assurer seuls leur sécurité dans une territoire à la taille inimaginable. Si cela n’excuse rien du présent, cela aide à l’expliquer. Mais ce soir-là à SLT, les conditions d’accès étaient drastiques, finalement les armes ne semblent pas si utiles pour assurer sa sécurité !

Jesse Hughes a beau être le leader d’un groupe de rock très cool, il est aussi le prototype d’un américain Redneck moyen. Dans la salle, c’est d’ailleurs rigolo de voir la différence de public entre le concert parisien et le concert de Salt Lake, moins de hipsters, de bobos ou de Yuppies mais un bon nombre de vrais tatoués, de bikers, un punk à crête et des Rednecks.

Win • Steeamboat Springs, CO • 27 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

Win • Steeamboat Springs, CO • 27 juillet 2016 (© Manuel Caballero)

« He will do less harm than Hillary »

Alors que je sortais d’ « Eggs & I », le restaurant dans lequel j’avais pris mon petit-déjeuner, Win m’a interpelé au sujet de mon voyage avant de me proposer de m’inviter à déjeuner. Je l’ai remercié mais je n’avais plus faim, alors nous avons poursuivi notre discussion.

Il a 81 ans et a traversé les USA à vélo il y a 11 ans, c’était son cadeau d’anniversaire et tenez-vous bien… en 39 jours ! Autant dire qu’il ne s’arrêtait pas comme moi flâner, parler, photographier ! Nous nous sommes séparés non sans nous être pris respectivement en photo. Après avoir fait un petit réassort d’eau et de soda dans le supermarché local, je suis parti gravir ma longue montagne quotidienne.

Et après environ 500 m d’ascension, je vois une voiture et un conducteur à casquette jaune fluo s’arrêter quelques dizaines de mètre plus loin. C’était Win ! Il m’attendait avec un grand verre de Coca bien frais. Jamais je n’aurai pensé à faire ça, quel geste inspirant.

Et nous avons poursuivi notre discussion pendant 45 minutes sur le bord de la route, et bien sûr j’ai évoqué la politique.

Elu deux fois lorsqu’il était entrepreneur en Floride, il se qualifie de conservateur pour les sujets économiques et de libéral (au sens progressiste) d’un point de vue social. Lui aussi décrit Hillary comme une voleuse et une menteuse, citant les affaires des emails et la façon dont elle a financé sa campagne par des fonds venus de l’étranger par l’intermédiaire de sa fondation. Il ne veut pas non plus que les Etats-Unis deviennent un pays dans lequel l’Etat prend trop de place comme en France (il me dit ça avec un sourire un peu gêné mais très gentil).

Il qualifie Donald Trump de « mother fucker ». Mais il respecte la façon dont il a fait fortune (oubliant au passage qu’il a hérité de la fortune de son père et qu’il a fait faillite deux fois). Il estime aussi que n’étant pas politicien et n’étant pas apprécié du monde politique, même républicain, le Congrès et le Sénat l’empêcheront de faire n’importe quoi, il est donc persuadé qu’il fera moins de mal à son pays, il votera donc pour lui.

Becky • 3 août 2016 (© Manuel Caballero)

Becky • 3 août 2016 (© Manuel Caballero)

« Can I take a picture of your driver license to send it to my friends, just in case ? »

Après une journée contre le vent, passé le hameau de « Last Chance » qui porte bien son nom, j’ai renoncé et fait du stop. Becky est la première à s’arrêter. Après m’avoir questionné sur ma direction, elle demande mon permis de conduire pour le photographier et l’envoyer à ses proches, au cas où il lui arriverait quelque chose (sous entendu si j’étais un criminel).

Voilà bien un syndrome américain que je constate au cours de mon voyage : beaucoup de leurs comportements sont liés à des peurs, alors qu’honnêtement, il ne se passe pas grand chose dans ces régions du centre des USA.

Une fois en route, elle sort son téléphone et appelle le prêtre de sa paroisse pour lui demander conseil et me trouver un hébergement pour la nuit. Il la dirige alors vers un motel/camping tenu par d’autres paroissiens, la famille Skubal.

Après avoir planté ma tente, et montré mes photos aux 4 enfants de la famille, nous passons à table. Aaron, le père, prend l’initiative de dire la bénédicité. Avec une grande générosité, sa prière tourne autour des souhaits qu’il souhaite voir exaucés pour la suite de mon voyage : moins de vent, de crevaisons et de montées.

La discussion a ensuite vraiment commencé. L’une des premières questions qui m’ait été posée est sur ma foi.

Alors j’ai expliqué qu’en dépit de mon éducation catholique, je ne crois plus en Dieu depuis mon adolescence, que faire correspondre mes convictions, ma vision de la science et Dieu ne fonctionne pas dans mon esprit. Ils paraissent surpris de rencontrer quelqu’un qui ne croit pas en un Dieu quelconque.

Après la religion, il fallait bien que nous parlions un peu politique. Sans appel, Aaron a éliminé l’option Hillary Clinton. Mais il ne semblait pas non plus convaincu par Donald Trump. L’homme ne correspond pas à sa morale religieuse. Ce qui est drôle c’est que l’une de ses filles s’est amusée de ce doute.

Je l’ai senti ennuyé car il devra voter pour un homme dont il ne partage pas les valeurs. Il aurait souhaité que le candidat Ben Carson, prestigieux neurochirurgien, ultra conservateur et très religieux, créationniste, opposé à l’avortement, critique de l’homosexualité, défendeur du port d’arme soit le candidat républicain. Si sur les idées, il ne s’éloigne pas trop de la ligne contemporaine du parti Républicain, sur le style c’est très loin de Donald Trump.

Aaron est un typique représentant de la droite Chrétienne républicaine, il regrette par exemple que les Dix Commandements de la Bible ne soient plus affichés dans les salles de classe.

L’un des autres thèmes de notre discussion a été le prix des universités. Il critique les Démocrates qui veulent rendre l’enseignement supérieur gratuit. Une année coute en effet jusqu’à 60000 dollars (mais il existe des bourses, des rabais), imaginez avec quelle dette les étudiants entament leur carrière professionnelle. Cela explique d’ailleurs pas mal la propension des américains à peu voyager et à travailler beaucoup, il faut payer ses études. Il défend le système actuel dans lequel chacun investit dans ses études en fonction de ses moyens, et lorsque je lui ai parlé du risque de reproduction sociale, il m’a confié que lorsqu’il était étudiant, il enchaînait quatre jobs pour payer son université en sciences sociales.

John Bays • Saint Francis, KS • 4 août 2016 (© Manuel Caballero)

John Bays • Saint Francis, KS • 4 août 2016 (© Manuel Caballero)

« Do you want to sleep at our place? »

Ce soir là, avant de me diriger vers le golf pour y planter ma tente, je suis allé dîner au restaurant. J’avais réalisé la veille un petit panneau que je balade sur mon vélo qui explique en quelques mots mon projet. Pendant mon dîner deux couples de clients sont rentrés pour commander une pizza et l’un des deux hommes m’a abordé en me demandant plus de détails sur mon voyage, étonné à la lecture de mon panneau. Après 10 minutes de discussion et de blagues, il me proposait de passer la nuit chez lui. Je n’ai même pas pu payer mon repas.

Trucker (Chauffeur routier), il était tellement différent de la famille de la nuit précédente, bon mangeur et buveur de bières, il n’a pas voulu me dire pour qui il allait voter mais il défendait les valeurs humaines du Kansas : travail, honnêteté par delà les orientations sexuelles ou religieuses.

La suite du Kansas s’est révélée plus proche de la conception de la famille Skubal : des panneaux anti-avortement sur toutes les routes, de multiples églises dans chaque ville ou village. C’est certain qu’ils sont plus fort pour construire des églises que des théâtres, des cinémas ou des musées d’art.

Doug et Jessica • Pontiac, Il • 19 août 2016 (© Manuel Caballero)

Doug et Jessica • Pontiac, Il • 19 août 2016 (© Manuel Caballero)

L’hymne et le drapeau, symboles intouchables

En me proposant d’embarquer dans leur voiture, alors que j’écoutais le 800 m du décathlon Olympique de Rio dans une station service, Doug et Jessica m’ont sauvé d’un orage violent typique de cette région des Etats-Unis qui m’aurait arrosé toute la nuit sous ma tente. Notre rencontre fut brève mais nous avons pu évoquer leur étonnement face à mon aventure, leur peur de l’étranger et leur patriotisme les incitant à voter pour D. J. Trump.

Et quelques jours plus tard lorsqu’un joueur de football a refusé de se lever lors de l’hymne qui est joué avant toute rencontre dans le pays, il m’a montré cette vidéo.

Doug est l’illustration parfaite de l’américain pour qui l’hymne, le drapeau sont des symboles intouchables à respecter, ils sont la manifestation de l’histoire du pays et des vétérans qui se sont battus pour le défendre et que les démocrates n’incarnent pas selon lui.

Kathleen • Chicago, Illinois (© Manuel Caballero)

Kathleen • Chicago, Illinois (© Manuel Caballero)

« He knows how to make a deal »

Nous nous sommes rencontrés alors que nous nous baignions dans le lac Michigan à Chicago. J’avais posé mon vélo sur la plage et alors que je testais la température de l’eau, elle m’a encouragé à plonger tête la première. C’est aussi simplement que nous avons engagé la conversation.

Coach sportive, elle faisait ses exercices quotidiens dans l’eau suite à une blessure. Habitant alternativement dans le Nevada et dans l’Illinois, elle se plaignait que les gens n’avaient plus assez d’argent pour faire appel à ses services, que l’immobilier était trop cher, que les jeunes ne trouvaient plus de travail et que le pays était mal géré. Elle attendait que D. J. Trump conduise les USA vers le renouveau économique comme une entreprise. Mes arguments sur les multiples faillites de l’homme d’affaires, qu’il ne pourrait pas se permettre de faire avec le pays, ne l’ont pas convaincue !