Politique 

Pierre Carles : « Alain Juppé est présenté comme The Revenant »

En 1995, Pierre Carles sortait son premier documentaire critique, « Juppé Forcément », qui analysait le traitement médiatique de la première campagne municipale bordelaise du ministre des affaires étrangères. Vingt ans plus tard, le coréalisateur d’ « Opération Correa » (actuellement en salles) se penche à nouveau pour Rue89 Bordeaux sur le cas Juppé.

Rue89 Bordeaux : En 1995, sortait Juppé Forcément. Alain Juppé faisait campagne pour gagner la mairie de Bordeaux. Vingt-et-un ans après,  il veut quitter Bordeaux pour l’Elysée. A-t-il changé ?

Pierre Carles : Juppé, sa personne, je m’en fiche. Sa politique est connue. C’est du néolibéralisme, réduire l’état social, étendre l’état punitif. Rien de nouveau sous le soleil du libéralisme sécuritaire. Simplement, les autres sont tellement des fous-furieux qu’il peut apparaître comme modéré, ce que la presse ne se prive pas de mettre en avant.

Pierre Carles face à la presse (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Pierre Carles face à la presse (XR/Rue89 Bordeaux)

Juppé est présenté comme un banni, comme The Revenant [film d’action où le trappeur laissé pour mort, traverse les glaces, brave les obstacles pour se venger, NDLR]. Mais il n’y a rien sur le programme. Tout est sur l’homme et sur les épreuves traversées. Là, les grands médias s’inscrivent dans les mythes du cinéma américain de l’homme qui se relève. Et ça lui donne une aura.

Il y a deux ans, en décembre 2014, Sud Ouest se demandait en Une « Alain Juppé séduit-il seulement à gauche ? ». Comment l’analysez-vous ?

Ce qui est drôle c’est qu’ils sous-entendent qu’il attirerait les électeurs de gauche. Les électeurs de gauche seraient donc des néo-libéraux. Ce sont les sous-entendus de cette fausse question. C’est un coup de force symbolique. C’est de la propagande. Pourquoi pas. Je ne suis pas contre. Mais il faut que ce soit étiqueté « Propagande politique ».

Idéalement, il faudrait que tous les candidats portant des programmes différents puissent avoir des espaces de propagande dans la presse, à la télévision, à la radio où ils peuvent l’exposer. En face, ils pourraient y avoir des émissions ou des articles d’informations où on enquêterait sur les résultats et les effets produits par les programmes des candidats en question.

« Leur vision de la gauche »

[Il se saisit de L’Obs du 20 octobre où on retrouve en Une : « La tentation Juppé – Pourquoi il affole la gauche »]

Déjà, sous-entendu, ce serait une évidence. La gauche, pour eux, ce n’est pas Poutou ou Mélenchon. La gauche, c’est Macron, Hollande, Valls, Cambadélis. C’est leur vision de la gauche. Ils ont cette capacité d’imposer cette division droite-gauche et de nous avoir fait croire en 2012 que François Hollande était un homme de gauche. Ils auraient dû dire « Pourquoi il affole le centre-droit ». C’est ce qu’on avait montré dans « Hollande, DSK, etc. »

A la Une de la presse, beaucoup de questions (rhétorique ?) autour d'Alain Juppé (XR/Rue89 Bordeaux)

A la Une de la presse, beaucoup de questions sur Alain Juppé (XR/Rue89 Bordeaux)

Si tu l’appelles candidat de centre-droit et qu’au deuxième tour de l’élection il y a un duel entre Hollande et Sarkozy donc entre un candidat de centre-droit et un candidat de droite décomplexée, il y aura un taux d’abstention très élevé. Donc ça délégitime l’élection. Si un candidat est élu avec 30% des voix, qu’elle est sa légitimité pour gouverner le pays ? Ils ne peuvent donc pas raconter la vérité.

A propos du titre de L’Obs, L’Express avait fait presque le même pour les municipales de 1995 avant qu’Alain Juppé ne se déclare candidat : « La tentation de Bordeaux »…

C’est toujours la même idée. Les électeurs seraient tentés par Juppé. Il y aurait un désir de Juppé. Ce n’est jamais lui qui s’impose avec un agenda politique et avec un désir de prendre le pouvoir et de l’exercer. Non, ce serait les gens qui iraient le chercher. C’est toujours le sous-entendu dans ce genre de titre. C’est le candidat qui se sacrifie, se dévoue. On l’a appelé, alors il débarque pour nous sauver.

« Tu ne votes pas pour le moins pire d’entre eux »

Que dire de la Une des Inrocks « Juppémania – le moins pire d’entre-eux ? »

Ils disent un peu la vérité. Par rapport à Sarkozy, Copé ou Fillon, Juppé est peut-être le moins pire d’entre eux mais tu ne votes pas pour le moins pire d’entre eux. Tu votes pour le candidat qui semble porter un programme qui te convient, mais à condition d’avoir pu prendre connaissance de tous les programmes qui existent et pas seulement des personnes. Mais à la primaire de la droite, c’est le même programme avec des différences de personnalités politiques.

Plus de 20 ans après « Juppé Forcément », le traitement médiatique et ses ressorts seraient les mêmes ?

Il y a toujours ce processus de présélection des candidats qui se met en marche avec des gens considérés comme dignes d’exercer le pouvoir : plutôt des libéraux, des pro-atlantistes… Et il y a l’autre catégorie appelée les « petits candidats ». Ils ne seraient pas dignes d’exercer le pouvoir, ne seraient pas suffisamment prêts à gouverner la France. Il y a Philippe Poutou, Nathalie Artaud ou Eva Joly lors de la précédente élection. Mélenchon a un statut un peu intermédiaire, à cause de ses 15 % dans les sondages. Ils lui accordent un certain crédit malgré tout. Sinon ils se coupent de leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs.

Pour le Front national, certaines choses plaisent aux grands patrons de médias et aux responsables de l’information comme la politique ultra-sécuritaire, la répression, l’extension de l’état punitif, de la main droite de l’État comme dirait Bourdieu. En revanche, le programme économique les embête, notamment le protectionnisme économique qui était prôné par le Parti communiste jusque dans les années 1990, jusqu’à la gauche plurielle et la catastrophe de Robert Hue à la tête du PC. Le FN, très malin, est venu s’en emparer, donc leur programme économique est un programme de gauche : la souveraineté, le protectionnisme.

Pas de primaire des décroissants

Les primaires qu’elles soient de gauche, écologistes ou de la droite et du centre changent-elles le traitement médiatique ?

On le voit dans Le Parisien qui titre : « Un dernier débat qui ne tranche pas » [édition du vendredi 18 novembre, NDLR], comme s’il y avait de grosses différences entre ces 7 candidats. Il y a des  nuances. Certains veulent baisser de 300000 le nombre de postes de fonctionnaires, d’autres c’est 500000. C’est ça le débat.

Il est intéressant de voir comment ils exagèrent ces micro-différences de programme. On avait interviewé Jean-Michel Apathie [journaliste de RTL, Canal + et depuis sur France Info] en 2012. Il disait clairement : « Pourquoi deux candidats trotskystes à une élection présidentielle ? C’est insupportable ! » Ce serait intéressant qu’il dise : Pourquoi sept candidats portent le même programme à une primaire des Républicains ?

En réalité, il y a toute une série de sensibilités politiques qui ne font pas l’objet de primaires et qui sont donc écartés du système médiatique, que l’on ne voit pas apparaître dans les grands médias.

Lesquelles ?

Il n’y a pas des primaires avec des décroissants où certains voudraient aller un peu plus vite, d’autres un peu moins vite. Le point de vue communiste fait lui aussi largement l’objet d’une stigmatisation. Ce serait intéressant d’avoir tous les gens qui sont d’accord pour dire qu’il faut nationaliser avec des nuances s’il faut nationaliser beaucoup, à moitié, reprendre totalement le contrôle des entreprises du Cac 40 ou avoir une minorité de blocage. Cette primaire, on ne la verra pas.

« Les médias fixent la norme de ce qui est pensable »

Les médias n’ont aucune envie de dire que nationaliser serait une chose bien, alors que réduire le nombre de fonctionnaires, oui. Ces débats ont été verrouillés. On a complètement oublié qu’en 1981, toutes les banques ont été nationalisées sous le premier gouvernement de François Mitterrand et de Pierre Mauroy.

Ils fixent la norme de ce qui est pensable et impensable. Ça n’a pas changé. Je pense même que ça c’est aggravé. Internet n’a pas changé grand chose même si des propos plus dissidents s’y trouvent. Ça reste marginal car l’accès à ces propos fait l’objet d’inégalités culturelles terribles. Les gens les plus démunis sont les principales victimes de ce système médiatique et de cette propagande pour des candidats libéraux et sécuritaires.

Lors de la précédente élection présidentielle vous aviez suivi la campagne et coréalisé « Hollande, DSK, etc » (avec Julien Brygo, Nina Faure et Aurore Von Opstal). Cette année, vous vous intéressez au président équatorien avec « Opération Correa 2 : On revient de loin » (actuellement au ciné). Pourquoi ?

Ça nous intéresse d’aller vers les points aveugles. Il n’y avait pas d’enquêtes sur ce qui s’était passé en Equateur depuis l’arrivée de ce président progressiste Raphaël Correa. Avec Nina Faure et C-P Productions, on est allé faire ce travail pour raconter de la manière la plus honnête possible ce qui se passait dans ce coin du monde, chose que n’avait pas fait notre grand système audiovisuel et par nos grands médias.

Je fais la même chose avec les Farc. C’est quoi cette guérilla communiste ? Quelle valeurs vont subsister quand elle va sortir du maquis, ce qu’elle fait actuellement ? Va-t-elle réussir à modifier la société colombienne très conservatrice ? Voilà quelque chose dont on entendra pas parler dans les grands médias français parce que le communisme est un gros mot pour eux. Ce manque de curiosité sur ces thèmes n’est pas anodin, ni fortuit. D’emblée, on considère que c’est inintéressant.

Le plus à gauche des candidats de droite

Dans le même temps, vous réalisez aussi un documentaire sur le candidat à la présidentielle, Jean Lassalle (ex-Modem)…

C’est un peu le hasard des choses qui nous a mis sur la voie de ce candidat improbable à l’élection présidentielle. C’est peut-être le candidat le plus à gauche des candidats de droite. Peut-être celui qui a le point de vue le plus humaniste notamment vis à vis des expatriés qui viennent chez nous, qu’on appelle aussi migrants ou immigrés.

Il défend un modèle de société, un peu semblable à celui qu’il connaît depuis sa naissance en Vallée d’Aspe. Cette paysannerie de moyenne montagne a su conserver quelques exploitations agricoles à taille humaine, comme celle de son frère qui était éleveur de brebis, comme l’était aussi leur père. Ce n’est pas un hasard si André Chassaigne, un communiste du Massif Central, région elle aussi confrontée à la disparition de services publics, a des connexions amicale et politique avec Jean Lassalle.

En défendant ce modèle où des valeurs de solidarité collective existent, on est plus progressiste que bien des gens qui défendent une idée de la modernité passant par la mondialisation, le libre-échange en matière économique et sociale.

Peut-être que ce conservatisme pourrait apparaître dans peu de temps comme quelque chose de plus progressiste que ça ne l’est présenté actuellement dans les grands médias. C’est le pari que l’on fait avec Philippe Lespinasse, co-réalisateur de ce film, en suivant cette candidature. Elle est présentée comme folklorique – le candidat se prête à ce folklore – mais porte une histoire et une vision du monde qui n’est pas inintéressante aujourd’hui.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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