Politique 

Ils racontent le Juppé de 1995 et d’aujourd’hui

actualisé le 20/11/2016 à 13h42

Ce premier tour de la primaire de la droite sera-t-il la première marche d’Alain Juppé vers l’Elysée ? Depuis son arrivée à Bordeaux en 1995, son maire n’a jamais été en aussi bonne position pour prétendre à la fonction suprême. La parole à quatre témoins qui ont travaillé avec lui, ou s’y sont opposés.

Hugues Martin : « Heureux et solidaire de son action »

Adjoint puis premier adjoint d’Alain Juppé de 1995 à 2004, Hugues Martin lui succède comme maire de Bordeaux pendant sa période d’inéligibilité, jusqu’en 2006. A 75 ans, il ne fait aujourd’hui plus partie de l’équipe municipale. Et il appelle à voter François Fillon.

martin« Maire depuis 1947, Jacques Chaban-Delmas me dit en 1994 : Hugues, je voudrais un grand format pour me succéder. Je connaissais bien Alain Juppé, avec lequel j’avais milité dans les réseaux gaullistes. J’ai répondu à Chaban : « Je suis votre homme », et je suis allé voir Juppé, qui était à l’époque ministre des affaires étrangères. Je lui ai indiqué qu’on était ravis de se mettre à sa disposition, ainsi que le RPR dont j’étais le patron local.

Au début, cela n’a pas été très facile pour lui et les Bordelais. Il était Premier ministre, avec tous les ennuis inhérents à sa fonction. Pendant les grandes grèves de 1995, il y avait sans cesse des sittings, la ville était bloquée, il ne pouvait pas se déplacer sans avoir une armada de policiers autour de lui. Cela l’écartait un peu des Bordelaises et des Bordelais. Mais il a mis à profit cette période pour sentir le pouls de la ville et préparer ses grandes réformes.

Il s’est placé dans la continuité de Chaban. Il est arrivé au moment où le projet de métro avait déjà du plomb dans l’aile avec le jugement du tribunal administratif et le vote négatif à la Communauté urbaine de Bordeaux. Et il a bénéficié des réserves faites pour le métro : le financement des premières lignes de tramway était totalement bouclé. Moi j’étais plutôt favorable au tram, comme beaucoup de gens à l’époque. Je reconnais que si on avait eu à l’époque de meilleurs outils et études pour les prises de décision, on aurait lancé le chantier du tram plus vite.

Je partage totalement son bilan, dont je suis heureux et solidaire. Il a fait de cette ville ce qu’elle est devenue, il n’y a pas photo. Que ce soit l’aménagement des quais ou le patrimoine mondial, que j’avais lancé, je n’ai rigoureusement rien à reprocher. A Bordeaux je n’ai pas l’ombre d’un problème avec Juppé.

Pas assez radical

Par contre, sur un plan politique, je considère que François Fillon est plus adapté à la situation actuelle. La France a besoin d’un électrochoc, qu’on lui redonne confiance. Tous les candidats de la primaire ont à peu près le même programme, mais la position de Fillon est peut-être plus radicale et c’est ce que les Français attendent.

Nous sommes nombreux à penser que le poids de François Bayrou auprès d’Alain Juppé risque de freiner ce désir de réforme. Si j’ai une confiance absolue, de l’amitié et de l’affection pour Juppé, j’ai donc un petit faible pour Fillon.

Cela n’a rien à voir avec ma déclaration sur Facebook l’an dernier, où je préconisais l’inéligibilité des élus ayant un casier judiciaire. J’ai fait une connerie, je l’assume, mais pas un instant je n’ai pensé à Alain Juppé en l’écrivant, et je m’en suis excusé platement. Je pense que pour prétendre à des responsabilités, les élus doivent être droits dans leurs bottes, rigoureusement honnêtes, et c’est le cas d’Alain Juppé. »

Gilles Savary : « Le bilan positif d’un assigné à résidence »

Député socialiste de Gironde, Gilles Savary s’est mesuré deux fois à Alain Juppé, lors des élections municipales de 1995 et de 2001. Selon lui, le maire de Bordeaux n’a pas été très créatif, mais a su s’entourer et faire preuve d’autorité.

2016_05_31_bordeaux_cite_du_vin_gilles_savary« En 1995, Alain Juppé à Bordeaux, c’est l’arrivée d’un gouverneur de la France d’outre mer prenant les clés d’une colonie. Tout un symbole : lors du premier conseil municipal, il n’a pas donné la parole à l’opposition ! En seigneur et homme très pressé, il prenait Bordeaux pour se faire un fief lui permettant d’aspirer à un destin national.

Son bilan est incontestablement positif, même s’il n’est guère sorti des boulevards. S’il a transfiguré la ville, c’est le bilan d’un assigné à résidence, car il n’avait pas prévu dans son programme d’être soumis à des épreuves aussi improbables que sa condamnation judiciaire ou sa défaite contre Michèle Delaunay à la législative de 2007.

Ces épreuves l’ont obligé à reporter sur cette ville son savoir faire et son sens de l’action publique. Toutefois, les vaincus sont les bannis de l’histoire : il faut rappeler que le tramway, l’Unesco et le pont levant, c’était notre programme ! Alain Juppé n’a pas fait preuve de créativité, mais il a une grande capacité de mise en œuvre et d’autorité. Il a su s’entourer, en particulier de Michel Corajoud, le paysagiste concepteur des quais, et d’architectes et d’urbanistes comme Francis Cuiller (ancien directeur de l’a’urba)

Mais il a un caractère de chien. C’est un homme très seul et très surplombant, avec une espèce de timidité refoulée et des nerfs fragiles. Il ne supporte pas la contradiction, et je  me suis toujours dit qu’il aurait du mal à mener une campagne présidentielle complète car il est très réactif, et il a du mal à se contenir.

Enfant gâté de la République

Extrêmement intelligent, il ne supporte pas la médiocrité, et a beaucoup de mal à discuter avec des gens moins intelligents que lui. Le fait qu’on puisse ne pas le comprendre le crispe. Ainsi, alors que nous défendions la création ouvrant, il me disait, « Savary, il n’y a que vous qui aimez les caisses à savon ! ». Il n’aimait pas les paquebots de croisière, et nous traitait avec mépris.

Intimement, Juppé pense que ses malheurs l’ont formé. C’était un enfant gâté de la République, sorti directement de l’appareil RPR et chouchouté par le patron, Jacques Chirac. Il n’avait pas l’ombre d’un regard pour la plèbe ou des gens comme Hugues Martin qui lui ont apporté avec abnégation l’ensemble de l’appareil politique bordelais

Puis, si sa prédestination à être président de la République l’a toujours dominé, il a été formé par des réunions houleuses dans les mairies de quartier, par une opposition vigoureuse n’ayant pas peur du crime de lèse-majesté, par les rapports de la chambre régionale des comptes…

Tout ceci l’a renforcé et enrichi. Le Juppé de 1995 n’aurait pas pu aller jusqu’au bout. Aujourd’hui son problème est simple : il s’appelle François Fillon, si ce dernier passe au second tour. »

Jacques Valade : « Il a su rassembler une équipe »

Premier adjoint de Jacques Chaban-Delmas en 1995, et en lice pour sa succession, Jacques Valade s’est effacé devant Alain Juppé. Il dirige la région Aquitaine jusqu’en 1998, et sera sénateur de la Gironde jusqu’en 2008.

valade« En 1995, je suis Premier adjoint de Jacques Chaban-Delmas, et nous sommes en concurrence pour sa succession avec Alain Juppé. Moi j’incarnais la continuité de l’action, lui arrivait avec sa personnalité, ses talents et son expérience à des postes importants.

Cette période à duré jusqu’à quelques mois avant les élections municipales, et nous nous sommes accordés l’un avec l’autre, personne ne s’est substitué à nous pour régler ce problème. Un conflit inutile n’aurait fait qu’affaiblir notre camps.  Et notre accord n’a jamais été transgressé. J’étais en deuxième position sur la liste municipale, et déjà sénateur de Gironde et président de la région Aquitaine.

Juppé est devenu maire de Bordeaux avec l’énergie, le talent et les résultats connus et appréciés de beaucoup. Si la ville est dans la situation qu’elle est aujourd’hui, c’est grâce à son impulsion. Il n’a pas fait cela tout seul, mais a su rassembler une équipe dont je faisais partie.

Pour la primaire de la droite, je soutiens Alain Juppé. Compte tenu de sa personnalité et de ses capacités, il constitue un excellent candidat pour la présidence de la République. »

Denis Teisseire : « Le rayonnement mais l’hiver démocratique »

Fondateur en 1988 de l’association Trans’Cub, conseiller municipal d’opposition de 1995 à 2001, Denis Teisseire a donné du fil à retordre à la Ville de Bordeaux, luttant sous Chaban contre le projet de métro, puis sous Juppé contre le pont aux Bassins à flot et la ligne D du tram. 

« Lorsqu’Alain Juppé est arrivé pour se présenter à Bordeaux, je l’ai rencontré chez Hugues Martin Je me suis assis sur un siège à côté de lui, qui était installé dans un canapé, sans me rendre compte que j’étais beaucoup plus haut que lui. Pendant tout notre entretien, il tentait de se hisser avec son bras, et ripait de l’autre côté du canapé pour s’éloigner de moi et compenser le fait qu’il était assis plus bas que moi, j’ai trouvé ça très drôle.

Il m’a alors proposé de faire partie de son équipe, tout en me prévenant qu’il ne voulait pas d’électron libre. Je me demandais s’il allait être en rupture avec l’équipe qui l’avait précédé, ce qui aurait pu me conduire à accepter, mais cela n’a pas été le cas.

De plus, au fond, je disais qu’à l’époque il se comportait comme un administrateur des colonies. Lorsqu’il est arrivé, il défendait un projet de pont aux Quinconces, qui aurait eu pour effet de relier en voiture la place Tourny et aurait constitué une petite rocade dans Bordeaux. Gilles Savary voulait un pont ouvrant au niveau du cours du Médoc. Et avec Trans’Cub, nous nous étions battus contre le métro pour avoir un bon réseau de tramway, et nous opposions à ces deux options.

L’opposition a pris, y compris parmi des membres de l’équipe d’Alain Juppé. Ce dernier n’a pas voulu ferrailler, et nous avons gagné le combat presque sans bataille.

C’était un combat très important, qui a changé l’avenir de Bordeaux, comme celui sur le métro. Mais Juppé en a retenu l’expérience que des associations avaient obtenu de lui ce qu’il ne voulait pas donner. A partir de là, l’avenir de Bordeaux a été dérobé aux Bordelais, qui n’ont jamais eu leur mot à dire sur l’aménagement de la ville.

Sur la place Pey Berland, par exemple, un des trois projets présentés était entièrement planté d’arbres, soit l’inverse de ce qu’elle es aujourd’hui. Il y avait un vrai choix à prendre, pour lequel il aurait été légitime de consulter les Bordelais.

« Les Bordelais pas associés aux prises de décision »

Personne ne conteste le caractère extrêmement positif de l’action d’Alain Juppé à Bordeaux, mais il n’a pas été dans le sens d’une vraie intégration des Bordelais à la prise de décision. Pour moi, c’est l’hiver démocratique. La municipalité se vante d’avoir été une des premières à instaurer des conseils de quartier, mais le but de ces réunions était surtout de calmer la population.

On est consultés sur les modalités des projets, pas sur les éléments essentiels de la décision.

C’est pourtant à notre demande que, par exemple, Bordeaux Métropole a fini par étudier l’option d’un bus à haut niveau de service pour desservir l’aéroport, étude qui a montré toute la pertinence de cette option, finalement rejetée.

On avait aussi proposé l’enterrement de la circulation automobile de la place de la Bourse au cours Xavier Arnozan, ce qui aurait coûté l’équivalent de 2 ou 3 kilomètres de tram, et offert un espace immense au passage des vélos, des piétons et des trams. Mais cela a été très vite écarté, alors que cela aurait pu changer la face de la ville. Alain Juppé lui a donné son rayonnement, mais on aurait peut-être pu faire beaucoup mieux en faisant participer les Bordelais. »

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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