Culture  Société 

Les acteurs girondins du jeu de société avancent leurs pions

Du succès croissant des éditeurs locaux, Ferti Games et Purple Brain, au lancement d’un resto ludique à Bordeaux, et de la sortie « Elysez-moi ! » ou de « Sbires », les acteurs locaux du jeu de société s’illustrent.

« Citez quatre candidates à une élection présidentielle depuis 1995. » « En visite dans un club senior, donnez le montant mensuel du minimum vieillesse versé pour une personne »… Les joueurs d’ « Elysez-moi ! » doivent gagner la présidentielle en répondant à des questions, mais aussi en inventant un slogan de campagne ou en débattant sur un sujet donné (« pour ou contre le statut de fonctionnaire », par exemple) avec leurs adversaires.

« C’est un jeu dans lequel on est assez actif, ça ne se résume pas à un Trivial Poursuit de la politique », explique son inventeur, Emmanuel de Lestrade.

Cet ancien journaliste et actuel chargé de com’ de la mairie de Langon voulait « un jeu d’ambiance mais ayant du fond ; qu’il permette aux gens de passer un bon moment et s’intéressent de cette façon à la politique. Voire se décident à aller voter ! »

Emmanuel de Lestrade, créateur du jeu "Elysez-moi !" (SB/Rue89 Bordeaux)

Emmanuel de Lestrade, créateur du jeu « Elysez-moi ! » (SB/Rue89 Bordeaux)

Il y a 20 ans, Emmanuel de Lestrade imagine avec sa femme un premier jeu, « Tohu-Bohu », qui rencontre un certain succès (plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus), et se fait même racheter par Ravensburger, un des leaders du jeu. Le couple continue de créer des jeux avec leur maison d’éditions, « Papote », dont un sur l’univers du vin, et l’autre sur le foot.

Faites vos jeux

Puis les de Lestrade passent à autre chose. En 2007, ils imaginent le concept d’ « Elysez-moi ! », qui mettra quelques années à voir le jour, et sous une forme modeste – un livret dont il faut détacher les 90 cartes, financé par une campagne sur Ulule, et vendu 10 euros via la page Facebook d’Emmanuel de Lestrade.

« Ce n’est pas dans un grosse boîte avec des centaines de cartes, car je n’avais pas le temps ni les moyens pour un tel investissement, reconnait-il. Mais il y a quand même de quoi jouer, mais si on ne peut pas faire 20 parties avec. »

Le secteur du jeu de société, actuellement très prospère – les ventes ont progressé l’an dernier de 13% en France, dans un marché pèse 366 millions d’euros – donne des idées aux créateurs qui tentent un come-back, à l’image des éditions Papotes, comme aux entrées en scène fulgurantes.

En mars dernier, pour financer leur premier jeu, « Sbires » (« au style médiéval, à mi-chemin entre Game of Thrones et Kaamelott »), deux Bordelais – un ancien de CDiscount et un spécialiste de la gamification des visites à Cap Sciences -, ont demandé 12000 euros sur Ulule. Ils en ont obtenu 72319, soit 602% de l’objectif ! Autant dire que leur nouvelle maison d’édition, Jocus, a d’emblée les reins solides. D’autant qu’une nouvelle campagne de crowdfunding réussie va lui a permettre de sortir « Sbires » aux USA et en Angleterre…

Cédric Huet, de Ferti Games (à droite) (DR)

Cédric Huet, de Ferti Games (à droite) (DR)

Du sourire à table

Elle s’ajoute aux success stories girondines du jeu de société : en 2001, Cédric Huet, joueur de Dames émérite, crée le « Passe-Trappe », un jeu d’adresse avec élastique et palets en bois, qui d’emblée cartonne. Sa société, Ferti Games (5 salariés), le fait fabriquer à Mérignac, tout comme d’autres jeux en bois, « Crokinole », « PitchCar » ou « Tumblin Dice ».

« En 2010, on a racheté l’usine, une tabletterie surtout spécialisée dans la fabrication de coffrets en bois, raconte Cédric Huet. Car c’est compliqué de bien faire faire par des sous-traitants “Crokinole”, qu’on produit à 3000 exemplaires par an. On est d’ailleurs en rupture de stock et on s’attelle pour réapprovisionner avant Noël », nous expliquait-il il y a une semaine.

Des jeux peu made in France

Si Ferti fabrique ses jeux en bois à Mérignac, la société fait venir les pièces de ses autres jeux – cartes, plateaux, boîtes, jetons, règles… – des quatre coins de l’Europe. « Les gros spécialistes sont en Allemagne et en Pologne, explique Cédric Huet. Les fabricants français sont soit à la rue d’un point de vue tarifaire, soit ils n’ont pas les machines adéquates. On a toujours cherché à travailler avec des Français, comme Fournier, un atelier bordelais de cartes, mais il n’était pas assez spécialisé ».

« En France, nous n’avons aucune entreprise capable de fabriquer un jeu de A à Z, estime également Benoît Forget, de Purple Brain, qui produit ses jeux en Chine. Pour mes boîtes particulières en formes de livres, le savoir-faire n’est même pas présent en Europe. Même les gros fabricants allemands et polonais sous-traitent en Chine. De plus, je ne suis pas partisan de faire de la proximité si c’est pour faire moins bien. »

Le « made in France » était d’ailleurs le palier ultime du Ulule de « Sbires » : pour produire le jeu localement, il fallait débloquer 65000 euros. Objectif atteint.

Ferti Games a lancé d’autres titres de référence dans le milieu ludique : « Taluva », dans un style plus stratégique, et surtout « Déclic » et « Complots », des jeux d’ambiance « qui amènent le sourire à table », selon Cédric Huet, chercheur de « jeux compris en deux minutes, à l’intérêt ludique immédiat » :

« On a  vendu 20000 exemplaires de « Complots » cette année, alors qu’on n’est pas distribué dans les grandes surfaces type Toys’R’Us ou JouéClub, mais uniquement dans les magasins spécialisés, poursuit le fondateur de Ferti. Dans notre milieu, au delà de 3000 exemplaires, ce sont de très bons chiffres. »

Des éditeurs qui comptent

Ce que confirme Nicolas Soubiès, le patron de la Muse Café, un « restoludique » de Bordeaux où les gens peuvent tester plein de jeux différents en mangeant ou en buvant un coup. Pour lui, si Bordeaux compte peu d’auteurs de jeux très coté, ses éditeurs ont su se distinguer dans la masse de la production actuelle :

« Le monde du jeu a clairement changé. Fini le temps où on pouvait créer des trucs dans son garage, la façon de travailler est beaucoup plus optimisée, les produit sont très jolis et aboutis. Quand 1300 titres sortent par an, il faut se faire une place, d’autant que les boutiques ne peuvent pas tout prendre. Or nous avons localement deux éditeurs qui comptent en France, et qui exportent, Ferti et Purple Brain. »

Nicolas Soubiès salue en effet le travail de Benoît Forget, fondateur et seul salarié de Purple Brain, basée à Saint-Caprais-de-Bordeaux :

« Il a développé une gamme intéressante et pointue, en déclinant les contes pour enfants en jeux de plateau. Il fait désormais le pont entre la littérature jeunesse et les jeux de société, avec une deuxième gamme inaugurée avec “Le tour du monde en 80 jours”. »

Benoît Forget vient de lancer une déclinaison en jeu de l’œuvre de Jules Verne (DR)

Benoît Forget vient de lancer une déclinaison en jeu de l’œuvre de Jules Verne (DR)

Ancien d’un éditeur de Poitiers, Libellud, bien connu pour son jeu « Dixit », Benoit Forget a monté en 2013 son premier titre, « Les trois petits cochons », suivi des « Babayagas » :

« Ces premiers jeux ont reçu un très bon accueil, sur un marché en plein boom et de plus en plus concurrentiel, raconte-t-il. J’en suis depuis à mon septième jeu, qui sont distribués en France et à l’international, en 12 langues, dans des boîtes en forme de livres. Cela marche je pense parce que cette série ne s’adresse pas uniquement aux enfants, avec lesquels les parents s’obligent à jouer pour leur faire plaisir. On peut jour ensemble à tous âges sans s’ennuyer. »

Novices

C’est l’une des clés du regain actuel des jeux de société : « un loisir tous publics, intégré dans un panel possible d’activités, entre le cinéma, le karaoké ou les escapes rooms« , analyse Nicolas Soubiès qui dit observer depuis deux ans à la Muse Café « un changement de clientèle » :

« Nous voyons un engouement de novices : ils étaient l’année dernière 78%, selon une étude que nous avons réalisée. Ce sont des gens qui soit n’avaient jamais vu un jeu de société, soit gardaient vaguement de leur enfance un souvenir du “Monopoly” ou de la “Bonne paye” ».

Beaucoup de ces gamers fréquentent La Muse Café, Jeux Barjo et un nouveau resto ludique à Bordeaux, Food and the game, comme « showrooms » : venir tester avant d’acheter des jeux qui peuvent tout de même coûter jusqu’à 100 euros.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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