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En finir avec les pesticides (6/6) : « Je voulais sauver la bio, aujourd’hui je veux sauver ma peau. »

actualisé le 08/12/2016 à 10h51

Ces viticulteurs en ont marre de la came qui tourne dans les vignes du coin. Avec leurs armes, ils luttent. Certains depuis le début de leur métier, d’autres après des années plongés dans les pesticides. Il y a les réussites, les doutes, les échecs et surtout une grande dose de détermination. Christian et Sylvie Pueyo ont produit du vin bio sur leurs 15 hectares à Mourens pendant plus de 30 ans. La retraite est là : le terrain va être divisé en trois et le bio devenir minoritaire. Suite et fin de notre série de portraits signés Baptiste Giraud et Xavier Ridon.


« Je ne faisais pas partie de la famille des bios mais je ne m’entendais pas non plus avec les autres »

Les autres, les conventionnels, Christian sort pourtant de leurs rangs lorsqu’il prend la suite de ses parents en 1975. Marqué par l’écologie des années 1970, il assiste au congrès du label bio (et exigeant) Nature et Progrès en 1977. Encore quelques années de réflexion et il passe en bio :

« En 1982, je me suis dit : « Mon sol, c’est mon assiette ». Mais à l’époque, on était livrés à nous même car les bios étaient très très peu nombreux et il n’y avait pas des structures les regroupant. »

Et puis il a du mal à faire digérer l’idée à son entourage. Pourtant, avant d’adhérer à l’agriculture chimique, son père, tel Monsieur Jourdain, « faisait du bio sans le savoir », raconte Christian :

« Puis il a adhéré à l’agriculture chimique, c’est beaucoup plus reposant. Ça facilitait le travail comme le tracteur l’a facilité. La bio demande beaucoup d’interventions humaines. Rien n’est acquis et ce qui a marché une année ne fonctionnera peut-être pas l’année d’après, même si on va s’en inspirer. »

L’homme est timide, toujours un petit sourire gêné au coin des lèvres. Sa compagne, Sylvie, l’est encore plus. Les deux produisent le raisin et vinifient à leur château Birecourt.

Médaille et dopage

Quinze hectares et en 40 ans de carrière, seulement 30 ares achetés en deux fois, des enclaves au milieu de leur propriété. L’expansion à tout prix, ce n’est pas leur truc – selon eux, un plafond interdisant la constitution d’empire viticole devrait être mis en place. La compétition, aussi, ils s’en passent facilement.

Christian, viticulteur dans le Sauternais (XR/Rue89 Bordeaux)

Christian Pueyo, viticulteur dans le Sauternais (XR/Rue89 Bordeaux)

Ils abhorrent les concours pour les vins, une des causes du recours aux pesticides ajoute Christian :

« Pour avoir une médaille d’or, il faut se doper, les sportifs le savent. »

La bio devrait donc sortir de cette course à la médaille, y compris dans la phase de vinification qui n’indique pas les additifs ajoutés (copeaux de bois, levures…). D’autant qu’au-delà des années 2010 à 2012 rendues rudes à cause du mildiou envahissant, il assure que le marché est porteur pour qui devient bio :

« Le prix de vente est passé du simple au double. »

Mais c’est bien la propriété qui pourrit la fin de sa carrière. Il veut céder ses terres depuis 2011. La soixantaine passée, sans enfant, il faut trouver un repreneur après une « épreuve » personnelle dont il ne dira pas plus.

Allo la Safer ?

Un jeune voisin débutant dans le métier prend un bail en fermage fin 2012. La bio serait conservée. Cette transition, « je la trouvais trop belle » dit aujourd’hui Christian en faisant la moue, car en novembre 2015 le jeune se dédit sans coup férir. Il ne saura pas pourquoi.

Il ne reste plus qu’une solution : « Allo la Safer ? » dit-il un mimant un téléphone à son oreille. La société d’aménagement du foncier et d’établissement rural s’occupe d’un tiers des transactions agricoles. Celles qui ont besoin d’être mise sur le marché (les autres sont des transitions familiales ou des arrangements directs). Seulement, quand la Safer s’occupe d’une vente, il n’y pas de case « bio » à cocher pour les repreneurs.

Plus des deux tiers de son exploitation repartent en conventionnels. Christian se console comme il peut :

« Je me suis séparé de mes vignes… Peut-être pas comme je le souhaitais, mais il fallait que je prenne une décision rapide et efficace faute de temps. D’un autre côté, heureusement qu’ils étaient là [la Safer et les acheteurs en conventionnels, NDLR] car sinon je faisais quoi des vignes ? Il y a trois ans, j’étais dans la position de sauver la bio, mais en 2015 et 2016, j’en étais plutôt à sauver ma peau. »

C’est sûr qu’avec en moyenne les deux tiers d’un Smic en guise de retraite pour les agriculteurs, Christian espère juste ne pas descendre trop sous le seuil de pauvreté.

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