Billet  Politique 

Et maintenant, que va faire Alain Juppé ?

De retour à Bordeaux après sa défaite à la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé va se consacrer à sa ville durant les 4 années qui restent de son mandat de maire.

Toute la presse a montré comment Alain Juppé avait été accueilli avec ferveur par les salariés de la Ville de Bordeaux : c’est plutôt réconfortant que l’ambiance sociale soit bonne dans cette institution publique. Et les résultats de la primaire de la droite et du centre auront indiqué une popularité certaine sur le territoire de Bordeaux Métropole et dans une majorité de territoires de la Gironde : ainsi consacré « duc de Bordeaux », dans le sillage du « Chaban duc d’Aquitaine », Alain Juppé va pouvoir méditer sur sa vie politique désormais confinée dans le local, avec pour le moment deux postes clés, jusqu’au printemps 2020, à la Mairie et à la Métropole.

La première réunion du conseil municipal de Bordeaux a d’ailleurs été marquée par un affrontement verbal entre l’opposant Mathieu Rouveyre et le maire, le premier pratiquant le sarcasme vis-à-vis du second, plutôt piqué au vif, comme s’il devait endurer quelque honte d’avoir perdu la primaire de la droite et du centre et d’être relégué – comme le susurrait M. Rouveyre – au simple niveau de maire bordelais.

C’est qu’il faut dorénavant tenir quatre années comme cela, à contrer les attaques politiciennes du leader du groupe socialiste et à répondre pied à pied sur les critiques de chaque ligne du budget et de la dette de la Ville ! Comme Martine Aubry, Gérard Collomb et Jean-Claude Gaudin, il fait partie de ce cercle de maires de grandes cités qui sont en marche vers la fin de leur carrière d’élu local, vu leur âge respectable, encore que plusieurs exemples passés ont montré qu’on pouvait repiquer pour un ultime mandat en tenant le cap vers les 80 ans !!!

Ça sent la « routine » ?

Au-delà des considérations sur la succession elle-même, on peut se demander ce que va/veut faire Alain Juppé pendant ces quatre ans. En effet, son action efficace, malgré ses lacunes et la part qui revient à Vincent Feltesse pendant son propre mandat à la tête de la Communauté urbaine de Bordeaux, aura permis d’avancer sérieusement dans de nombreux secteurs.

Les grandes décisions stratégiques ont été prises et sont en cours de réalisation pendant une dizaine ou une douzaine d’années, le temps de mener à bien, entre autres, le déploiement d’Euratlantique, de Bacalan, des lignes de tramway ou tram-train, le remodelage du cœur de ville autour de la place Gambetta, la remise à niveau du stade Chaban-Delmas. Bordeaux est désormais doté d’un Grand Stade – aussi controversées que soient ses finances et son partenariat public-privé –, d’une Cité du Vin ; d’ici peu, la nouvelle gare Saint-Jean exprimera l’arrivée d’un super-Tgv ; et même le Frac disposera de son « temple culturel » en amont, à Paludate, même si la Région y a joué un rôle clé. Et nous aurons la pudeur de ne pas évoquer les nouveaux immeubles de Kedge et de Sciences Po Bordeaux sur le campus, symboles de l’évolution du pôle universitaire…

Bref, que faire ? Voit-on Alain Juppé s’occuper seulement dorénavant de la rénovation des écoles élémentaires et maternelles, voire de leur digitalisation ? de la conception des nouvelles salles du Musée d’Aquitaine dédiées au XXe siècle ? du suivi du recarénage des conduites d’eau amont ou aval avec l’appui de la Lyonnaise des Eaux-Suez ? du respect du contrat de Keolis, alors que la firme avait gagné son renouvellement grâce à un nouveau schéma des réseaux de bus qui semble performant ? du respect des engagements en matière de construction de logements sociaux, question sans cesse abordée ? Re-bref, que faire ? Ça sent quelque peu de la « routine » pour un homme d’envergure qui, pendant plusieurs mois, a visé l’Élysée…

Cap Ferret et Venise

On pourrait suggérer qu’il pourrait, comme le Président, inviter deux journalistes du Monde à recueillir ses souvenirs, témoignages et analyses, et, lui aussi, révéler secrets, indiscrétions, critiques, etc. Mais Alain Juppé n’est (heureusement) pas homme à mettre à nu tous les cahots qu’il aura traversés depuis son retour dans la vie politique active, de retour du Québec. Et rompre son lien de fidélité avec Jacques Chirac semble impensable !

Il pourrait, comme Jean-Louis Debré, fréquenter le Cap Ferret pour y rédiger des romans policiers mettant en scène la place politique parisienne. Il pourrait superviser de « beaux livres » mettant en valeur son œuvre à Bordeaux, avec moult images – et les éditeurs girondins ne pourraient manquer s’en réjouir (et s’en enrichir). Visiter Venise une nouvelle fois constituerait une occasion d’actualiser son capital culturel, notamment en visitant la Fondation Pinault ; et cela pourrait en sus reconstruire le romantisme du couple Juppé.

Donner du sens

Tout cela n’est guère à la hauteur de l’envergure et de l’intelligence d’Alain Juppé, admettons-le ! Aussi crois-je que le temps est venu de méditer non plus sur « l’identité heureuse » de la France, mais sur l’identité sereine de l’agglomération bordelaise. Puisque tous les grands chantiers sont en marche, il serait temps de « donner du sens » à cette œuvre, bien au-delà de la froideur du simple constat de l’efficacité et de la modernité. Il y a peu, Vincent Feltesse avait eu de bonnes idées, comme animer des sortes de « ruches » où la « démocratie participative » prônée par Ségolène Royal devait trouver à prendre corps, en vue de nourrir le programme d’action socialiste, un peu comme l’avait fait la « nouvelle gauche » à Grenoble dans les années 1960-1970 (celle des Gam-Groupes d’action municipale et d’Hubert Dubedout).

Or je suis convaincu qu’il faut aller (beaucoup) plus loin et, surtout, insuffler quelque « intellect » dans un corpus de valeurs et de pensée structuré et orienté vers les décennies proches. C’est plus facile pour Anne Hidalgo, car elle peut tirer parti de tous les niveaux d’interaction entre sa propre action, celle de l’État, de la Région et le rayonnement international et culturel de Paris. Aussi Alain Juppé doit-il consacrer une bonne partie de ces quatre ans de mandat à « donner du sens » aux programmes d’action qu’il anime avec ses équipes municipale et métropolitaine.

Qu’est-ce que Bordeaux ? Quelle est son image de marque ? Quelles sont ses images de marque ? Peut-on se contenter de parler de modernité, de numérique, de jeunes pousses ? En quoi Bordeaux se différencie-t-elle des autres métropoles françaises, voire européennes ? Il faut brasser tout cela, lancer des commissions, des débats, des livres même peut-être, que sais-je ?

Une philosophie

Et pour en faire quoi, in fine ? C’est que chaque grande métropole, confrontée à l’européanisation et à la mondialisation, cherche à définir son identité, à insister sur ses valeurs, son héritage culturel, sa stratégie touristique, ses cheminements culturels pluriels, son positionnement technologique – et, sur ce registre, l’agglomération doit se différencier de la Région Nouvelle-Aquitaine, comme d’ailleurs Virginie Calmels s’en fait le héraut –, sa relation avec la mer (ou même la forêt), le bassin garonnais, l’Europe, l’outre-Atlantique, etc. Il faut écrire de nouvelles pages du (fameux) « roman de l’Histoire », mais en se concentrant sur Bordeaux.

« Cité du vin », n’en doutons pas ! Mais quid de la diversité culturelle, du choc, de la complémentarité et de l’enrichissement réciproque des cultures ? Quid des populations de cadres moyens et supérieurs venus d’autres régions, voire d’autres pays, afin de consolider l’assise des branches d’activité innovatrices (comme dans l’aéronautique, l’électronique de défense, etc.) ?

Oserais-je suggérer, dans ce petit essai de réflexion, que, comme pour sa campagne présidentielle nationale, pour le même, le dessein d’Alain Juppé manque de substance à propos de Bordeaux. On voit bien se dessiner les programmes d’action ; leur carte concrète est claire et riche. Mais, au-delà de quatre ans d’inaugurations successives des réalisations devant aboutir d’ici peu, quelles idées forces, quelles valeurs, quelle philosophie – et, après tout, Alain Juppé est, tout comme moi-même, un ancien élève d’une École normale supérieure… – pourraient-elles contribuer à donner du sens à l’histoire de Bordeaux dans le quart de siècle à venir.

Et, sur ce champ de la méditation stratégique, on se situerait bien au-delà des simples considérations à propos de l’image touristique, bien gérée, de la communication autour de l’image de marque technologique et managériale – bien conduite, par exemple, par la Chambre de commerce ou Invest in Bordeaux-Bordeaux Gironde Investissement.

Pour conclure, exprimons une formule : « En marche » vers des idées structurantes ! En quatre ans, Alain Juppé aura tout le temps puisqu’il sera désormais dégagé d’ambitions nationales, même s’il souhaite participer aux débats d’idées qui ne manqueront pas de surgir pendant les campagnes électorales de mai-juin prochain puis lors des grands projets de loi que ne manquera pas de lancer le nouveau président, quel qu’il soit.

L'AUTEUR
Hubert Bonin
Hubert Bonin
Professeur d’histoire économique, Sciences Po Bordeaux et UMR CNRS 5113 GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]
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