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Ford fermera-t-il son usine à Blanquefort en 2018 ?

Les élus locaux ont dû s’emparer à nouveau du dossier Ford Blanquefort. Pressés par les salariés, ils interpellent le gouvernement et la direction du géant automobile. Comme en 2007, les menaces de fermeture planent sur l’usine girondine et ses 950 emplois.

En deux semaines, les salariés de Ford Aquitaine Industrie ont remis le dossier de l’avenir de leur usine en haut de la pile. Pour évoquer les inquiétudes sur l’avenir du site girondin, les représentants des collectivités (région, département, métropole et mairie de Blanquefort) se sont réunis ce lundi à l’initiative du préfet de Nouvelle-Aquitaine, Pierre Dartout.

A la sortie, Veronique Ferreira, maire de Blanquefort et conseillère métropolitaine, se réjouit de voir des politiques unis. Présente aussi, la députée Pascale Got soumettra une question au gouvernement ce mardi à l’Assemblée nationale afin de demander une rencontre entre Bercy et Ford Europe.

« Je veux alerter sur le risque de la fermeture de l’usine pour ses 1000 salariés et leurs familles, mais aussi pour la sous-traitance. Ce qui était annoncé dans le comité de suivi de juillet dernier n’a pas été respecté. Et le contexte n’est pas favorable pour garder le seul site en France avec le pourrissement de la situation », accuse la socialiste, faisant référence à la politique industrielle du président américain Donald Trump, ayant entraîné la non-réalisation d’une usine Ford au Mexique.

Le matin même, le président de région Alain Rousset a fait part de ses craintes que le plan industriel et stratégique défini en 2013 ne soit pas suivi d’effet par la direction. La semaine passée, Alain Juppé, en qualité de président de Bordeaux Métropole, souhaitait une « politique ferme » contre cette même direction qu’il fallait mettre « face à ses responsabilités ».

Les promesses « jamais atteintes »

Bref, les élus ont enfilé leur gants de boxe. Un nouveau match se dessine entre la direction du géant auto et les salariés et élus locaux. Ces tensions ravivées viennent de craintes qui certes existent depuis plusieurs mois mais ont été récemment réveillées chez les salariés.

Et la mobilisation générale a été sonnée par les cadres de la boite. La CFE-CGC a en effet eu accès à des documents internes. Les nouvelles n’y étaient pas bonnes. Décembre 2016, ils écrivent au préfet. Janvier 2017, ils réunissent ceux de la CGT, de la CFTC et de Force Ouvrière.

Ils constatent d’abord que les productions actuelles de boite de vitesse (6F35), d’enveloppe protectrice de moteur (carter Fox) et de double embrayage (DCT) ne sont à la hauteur des promesses.

La 6F35 n’a « jamais atteint » les volumes prévus de 130000 à 160000 boites produites par an, explique le délégué GT Gilles Lambersand qui parle d’environ 107000 boites produites l’année dernière. Le marché des nouveaux carters (Front Cover Fox) filerait en Turquie.

(Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

La CGT Ford s’était invitée en juin dernier sur le stand du groupe aux 24h du Mans (XR/Rue89 Bordeaux)

Enfin, l’entreprise Valeo récupérerait la fabrication du DCT pour alimenter le site voisin Getrag Ford Transmission (GFT). Cette usine, historiquement sœur et cliente de FAI, à Blanquefort, en profite elle aussi pour s’autonomiser et fabriquer seule la nouvelle transmission MX65.

Pour l’intersyndicale, l’avenir semble bien gris, comme ils l’ont mentionné dans leur lettre ouverte :

« Les projections de productions pour 2017 sont loin des engagements partagés avec les pouvoir publics en juillet 2016 [lors du dernier comité de suivi, NDLR]. »

La boite de vitesse 6F15 est promise à l’usine pour 2019. Seulement, la prévision de 120000 boites produites par an est passée à 50000 d’après la CFE-CGC. Pourtant, la demande en Europe est dix fois supérieure mais le reste de la production s’effectue sur le continent américain.

Regarder dans le rétroviseur

1000 emplois dans le baba ?

Cet objectif des 1000 emplois ne serait pas tenu selon la CGT qui, pour en parler, s’invite sur les stands du groupe lors des Salons de l’auto ou dernièrement aux 24h du Mans. Le syndicat avance en effet d’autres chiffres : 950 emplois sont présents ; la moyenne d’âge est de 50 ans ; aucune embauche prévue (si ce n’est d’intérimaires) contre 43 départs à la retraite pour 2017 sans doute pas remplacés.

« Mensuellement, le cumul de tous les emplois – CDD, CDI, apprentissage – on est au-delà des 1000 », corrige Frédéric Devanlay, directeur de la communication de Ford France.

La direction peut en plus s’adosser à la justice, qui en août 2015 avait conclu sans rire qu’un objectif ne tenait pas pour engagement. « Hypocrisie » clamait alors l’ouvrier CGT Philippe Poutou. Gilles Lambersend confie que ces conditions de travail sont aujourd’hui détériorées :

« Avec les départs, les postes sont restructurés avec une augmentation de charges. Il y a des convocations de copains pour dire qu’ils n’allaient pas assez vite. Il y a beaucoup de mutation interne entre les postes de productions. »

Ces conditions de travail s’ajoutent, selon lui, à l’âge des ouvriers provoquant un taux d’absentéisme supérieur à la moyenne.

Pour les syndicats, l’usine est vidée de toutes ses composantes. Elle ne fait d’ailleurs que perdre des salariés. La CGT dénonce ainsi, depuis plusieurs années, le non-respect de l’accord-cadre signé en 2013 par la direction de Ford, des élus locaux et nationaux.

Celui-ci actait le retour du logo Ford sur ce site, vendu en 2009 et racheté en 2011 par l’américain après une imposante mobilisation ouvrière. Surtout, il fixait sur 5 ans l’objectif de 1000 emplois sur site (contre près de 2000 emplois en 2008) et le retour de projets structurants. En contrepartie, les autorités locales et nationales promettaient des aides financières : 12 millions d’euros « proratisés au nombre d’emplois » aime à rappeler la direction de Ford.

Mais les inquiétudes sont montées d’un cran après le comité d’entreprise extraordinaire convoqué en urgence le 10 janvier. L’intersyndicale découvre alors que la mission du directeur général de l’usine « se réduit à la gestion quotidienne de l’usine et non la recherche d’activités futures », bien que ce rôle faisait partie de sa mission de départ. La CGT en conclut que leur directeur est devenu « un interlocuteur inutile ».

A la direction de la communication de Ford Europe, on semble loin de ce tumulte. Son responsable, Frédéric Devanlay affirme ne pas avoir vu les documents consultés par la CFE-CGC. Les baisses de productions ? Il s’en remet à la loi du marché :

« La versatilité de certains marchés, comme la Russie, affecte les prévisions de vente. En Europe, les volumes de marché de la boite de vitesse sont inférieurs à la moyenne. Tout cela est une science inexacte basée sur des prévisions. »

Des annonces au printemps ?

Faute d’une science exacte, l’usine est-elle alors vouée à fermer ? Dans sa lettre ouverte début janvier, l’intersyndicale craignait la fin de toute production pour 2018, « voire avant » – donc dès cette année. Jean-Michel Caille, de la CFE-CFC, temporise mais n’en reste pas moins alarmiste :

« Il n’y a pas de risque cette année mais le timing est tellement court… Il faut absolument que dans les 3 mois à venir, Ford s’engage sur la 6f15. »

Le dir’ com’ admet qu’une annonce doit être faite au deuxième trimestre de cette année. Gilles Lambersend avance avec la CGT quelques souhaits :

« Un investissement normal serait d’au moins 200 millions d’euros, mais aujourd’hui on nous parle de 50 millions d’euros pour la nouvelle boite, l’éventuelle 6f15. La Chine c’est 2,5 milliards. L’Espagne c’est 2 milliards. Quand je dis 200 millions, je n’en demande pas trop. Quand ils sont revenus [en 2011, NDLR], c’était 125 millions. C’était déjà peu pour maintenir l’emploi. »

L’intersyndicale réclame un comité de suivi, initialement prévu en décembre par le Préfet, qui n’avait finalement pas donné suite.

« C’était la même attitude en 2007, avant qu’on se mobilise et qu’on secoue tous ces gens-là », indiquait le 8 décembre dernier la CGT dans son journal de l’usine.

Fin février 2007, les ouvriers débutaient effectivement leur lutte (qui sera victorieuse) pour éviter la fermeture du site et sauver leur emploi. S’en était suivi une « bataille de longue haleine » que raconte encore les tracts du syndicat majoritaire.

« Nous avons bousculé les directions FAI et Ford Europe, nous les avons contraint à modifier leur calendrier mais aussi leurs objectifs à court terme », racontait l’un d’entre-eux en octobre 2008.

Dix ans plus tard, les salariés savent toujours bousculer les calendriers et modifier les agendas. Un ultimatum a été fixé au lundi 23 janvier où une journée d’actions et/ou de grève se profile. Rue89 Bordeaux a appris ce lundi que le vice-président de Ford Europe était attendu début février à Blanquefort.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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