Culture 

Les artistes de l’Opéra de Bordeaux craignent un coup de balai

Le syndicat des artistes musiciens-CGT dénonce les suppressions progressives de postes à l’Opéra de Bordeaux, et saisit le tribunal administratif sur le renouvellement de CDD du ballet pour un an seulement. Il tacle au passage la nouvelle direction.

« Pauvre danse, pauvre France, pauvre Louis. » Ce lundi soir, sur la scène de la salle Ambroise-Croizat, à la Bourse du travail, Guillaume Debut est lyrique. Alors que « le reste de la France doit se contenter des tournées d’obscures compagnies russes où les danseurs sont exploités dans des conditions effroyables », le danseur rappelle que « Bordeaux est la seule ville de province en mesure de proposer l’authenticité de la danse classique à la française », celle qui s’est codifiée à l’époque de Louis XIV. Et l’autre ville après Paris capable de programmer « Le lac des cygnes » ou « Roméo et Juliette », des spectacles qui font toujours le plein.

Mais combien de temps encore durera cette idylle entre la cité et son opéra ? « Un vent de précarité souffle sur le ballet », rappelle Guillaume Debut lors de la conférence de presse du Snam-CGT – le syndicat des artistes musiciens.

Le danseur avait aussi pris la parole sur la scène du Grand Théâtre le 31 décembre dernier. A la fin de la dernière représentation de « Coppélia », il expliquait les raisons du préavis de grève déposé par les artistes, qui avaient finalement choisi de jouer ce soir là : la volonté de l’Onba de réduire le ballet de de 39 à 21 danseurs (ce que réfute la mairie, qui pilote l’opéra), et les statuts fragiles de ces derniers – au Grand Théâtre le 31 décembre, 8 seulement étaient en CDI, sur 33 artistes en scène…

« Aujourd’hui, l’Opéra de Bordeaux se meurt, lâche à la Bourse du travail le ténor Pierre Guillou. 58 emplois ont été supprimés ces dernières années à l’Onba, passant notamment de 106 à 98 musiciens… Des intermittents sont recrutés au coup par coup. Mais est-ce qu’une équipe de foot va recruter 5 joueurs la veille d’un match ? »

Déclaration des artistes du Ballet le 31 décembre (capture d’écran)

Label

Aussi, le Snam-CGT réclame l’embauche de 7 postes en CDD lors d’une prochaine audition pour le Ballet, le 25 février. Et le syndicat a annoncé ce lundi son intention de contester devant le tribunal administratif la décision de l’Opéra – régie municipale présidée par l’adjointe d’Alain Juppé, Laurence Dessertine –, de renouveler sept autres postes CDD pour un an seulement, alors que le règlement intérieur de l’Opéra suppose selon eux que ce soit deux ans.

Administrateur général de l’Opéra, Olivier Lombardie assure qu’il n’y a là ni entorse au règlement intérieur, ni suppression de poste :

« Nous avons 32 danseurs, aucun poste n’a été supprimé à ce jour, 3 d’entre eux sont même passés en CDI en janvier. Mais nous devons faire face à des difficultés financières et à des subventions en baisse (la mairie de Bordeaux réduit sa subvention de 3 millions sur 4 ans, sur un budget total de 30 millions, NDLR). Par prudence, on ne propose que des contrats d’un an pour ne pas surcharger les coûts et engager l’institution au delà de juin 2018. »

Olivier Lombardie rappelle que l’institution est en pleine « période de réflexion sur l’avenir de ce ballet et de l’opéra en général », mais qu’elle a toute l’année pour mener celle-ci à bien : l’Onba doit renouveler d’ici fin 2017 sa convention quinquennale avec l’Etat lui conférant le label d’Opéra national, et les travaux devraient démarrer avec la remise prochaine d’un rapport de l’inspection générale des affaires culturelles.

« L’avenir artistique décidera de la taille des effectifs, poursuit Olivier Lombardie. Les artistes se rendent compte que la réflexion s’engage dans un contexte compliqué avec un changement de direction et le départ de Charles Jude (directeur du Ballet) en 2019. Ce manque de visibilité crée de l’émotion et de l’angoisse, c’est compréhensible. »

Baroque’n’roll

« Nous n’avons aucune visibilité à long terme de ce que notre directeur général veut pour notre maison – un ballet classique ? contemporain ? pas de ballet ? des opéras ou des concerts symphoniques ?… » résume ainsi Stéphanie Bourlot.

La danseuse ne cite pas le nom de Marc Minkowski, et pour cause : fraîchement nommé par la mairie à la tête de l’Onba, le chef d’orchestre parait susciter la défiance chez les artistes présents ce lundi à la Bourse du travail. Certains évoquent le refus d’une majorité de musiciens de l’Onba de jouer sous sa direction, et son style surtout branché baroque. D’autres évoquent ses absences fréquentes pour diriger son propre orchestre, Les Musiciens du Louvre, partout en Europe. D’autres encore  attaquent franchement ses émoluments :

« M. Minkowski avait affirmé qu’il ne venait pas à Bordeaux pour diriger l’orchestre, accuse Philippe Gautier, secrétaire général du Snam-CGT. Alors quand on entend que les budgets sont grevés, qu’il faut faire des économies sur le ballet, les orchestres et le chœur parce qu’il dirige et qu’il a une enveloppe pour cela, c’est une politique de gribouille. »

Le contrat du directeur général prévoit en effet un montant plafonné à 85 000 euros par an pour un minimum de sept directions d’orchestre, qui s’ajoute à son salaire mensuel de 14000 euros brut – à titre de comparaison, un danseur étoile peut gagner à Bordeaux jusqu’à 3500 euros en fin de carrière.

« Il ne touche pas un euro de plus que son prédécesseur, rétorque Olivier Lombardie. Et comme tout salarié de l’opéra qui a à la fois des fonctions de management et des fonctions artistiques, le directeur général est normalement payé pour les prestations exceptionnelles. »

Explication du préavis de grève sur la scène du Grand-Théâtre (capture d’écran)

Tandem, c’est idem

Les syndicats pointent aussi la nouvelle organisation de l’Opéra, qui a dédoublé le poste de direction – l’artistique à Marc Minkowski, l’administratif à Olivier Lombardie. Mais là aussi rien que de très normal, selon ce dernier :

« Ce changement d’organisation est totalement assumé, et ce tandem n’est pas d’une originalité extrême, la plupart des administrations culturelles partagent leur direction entre l’intendance et l’artistique. Ce qui ne génère pas plus de frais car on a certes créé mon poste, mais supprimé celui de directeur administratif et financier. Et c’est vrai que nous avons un directeur général plus porté sur l’artistique, cela doit permettre d’avoir des projets qui rayonnent davantage. Et c’est un bon choix car on n’a jamais autant parlé de l’Opéra depuis que Marc Minkowski est là. »

Les remous de l’Opéra se sont toutefois invités la semaine dernière au conseil municipal de Bordeaux, où l’élue socialiste Michèle Delaunay a fait part de son « extrême inquiétude » :

« Aujourd’hui, la seule alternative proposée pour maintenir le personnel en place et la qualité du projet artistique est l’appel au mécénat. C’est dans cet objectif que l’actuel directeur a été recruté. Son talent, sa notoriété et son carnet d’adresse devaient permettre à l’Opéra de Bordeaux de bénéficier de recettes nouvelles liées au mécénat. Or, les résultats n’étant pas à la hauteur des espérances, la solution retenue semble être celle de la réduction du personnel artistique au risque de réduire de façon irréversible la dimension artistique et prestigieuse de l’Opéra qui pourrait être condamné à n’être qu’un lieu d’accueil d’opéras produits par d’autres grandes institution. »

Si Alain Juppé a reconnu qu’il y avait « des ajustements à faire », il a dit sa confiance en Marc Mikowski pour concevoir le nouveau projet de l’Opéra, face à des « conservatismes aux aguets ».

Les artistes syndiqués ont pour leur part prévenu qu’ils n’hésiteraient pas à déposer des préavis de grève avant chaque représentation si leurs revendications ne sont pas entendues et s’ils ne sont pas pleinement associés à la réflexion sur l’avenir de l’Opéra.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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