Economie 

Grippe aviaire : le foie gras du Sud-Ouest, malade de l’agro-industrie ?

Près de 700 communes du Sud-Ouest sont encore touchées par la grippe aviaire et les questions planent toujours sur les causes du retour et de la propagation de l’épizootie, causée notamment par les transports d’animaux. La filière foie gras, dominée par les coopératives et les fournisseurs de la grande distribution, pourra-t-elle s’exonérer d’un certain droit d’inventaire ? Enquête.

Une quinzaine de producteurs, membres des « Canards en Colère », campent depuis hier matin devant la Direction des Territoires de Mont-de-Marsan… Au début du mois, ils étaient une soixantaine à déverser des plumes, du foin et des pneus devant la MSA de Pau, quelques manifs ont été organisées également à Agen et dans le Gers… Depuis le retour de l’épizootie de grippe aviaire en novembre dernier, les acteurs de la filière foie gras du Sud-Ouest se mobilisent sporadiquement pour dire leur désarroi.

Devant l’ampleur de la crise, ils demandent des aides urgentes face aux euthanasies massives de canards, opérées de manière préventives bien souvent dans les  départements les plus touchés : Landes, Gers , Pyrénées Atlantiques et Hautes-Pyrénées.

3,7 millions de canards ont été abattus depuis fin 2016. Plus de la moitié de la filière foie gras, qui fait vivre 30 000 familles et représente environ 100 000 emplois en France, est touchée. Le Cifog (comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras) estime les pertes à plus de 250 millions d’euros.

Ce lundi, le gouvernement a pourtant déclaré envisager la possibilité d’une reprise de l’activité en mai prochain, et s’est félicité de sa gestion de la crise avec des indemnisations à venir.

Jusqu’ici cependant, pas de démonstration de force spectaculaire ni d’actions d’envergure… Il faut dire que l’influenza aviaire a redémarré juste avant les fêtes de fin d’année et personne n’avait vraiment envie de mettre à mal l’image d’une filière d’excellence de la gastronomie française. Les Français n’ont d’ailleurs pas rechigné à consommer : en décembre, selon le Cifog, si 88% des Français avaient bien entendu parlé de la grippe aviaire, 91% confiaient que cela ne les empêcherait pas de consommer du foie gras et des volailles pour les fêtes.

Voler dans les plumes

Alors que l’épizootie semble gagner aussi les poulets, filière d’élevage bien plus grande que le canard, la colère va-t-elle éclater plus fort, la présidentielle en ligne de mire ? Pas sûr… « Il faut faire attention et ne pas faire peur au grand public » avance un responsable syndical. La grogne quasi-silencieuse n’en reste pas moins très forte chez les petits producteurs.

Le foie gras en chiffres

La France est le premier producteur, consommateur et exportateur de foie gras au monde. Notre pays produit environ 20 000 tonnes de fois gras de canard cru chaque année (chiffres connus avant la première crise de grippe aviaire de 2016).

Si les exportations de foie gras cru on baissé de 28% en 2016 en raison de l’épizootie, la France exportait 5000 tonnes en 2015.

70% des capacités d’élevages se concentrent dans le Sud-Ouest, 25% dans le Grand ouest (Pays de la Loire, Bretagne).

93% des français consomment du foie gras selon une étude CSA de 2015, à raison de 270g/habitant (chiffres 2013).

Si la France reste le premier exportateur mondial de foie gras, sa balance commerciale est de moins en moins excédentaire : le solde positif s’est écroulé, de 57 millions d’euros en 2015 à 23 millions en 2016, en raison de la chute de la production après l’épisode de vide sanitaire pratiqué lors de la première épizootie de grippe aviaire en 2016. Tandis que les exportations diminuaient de 18% entre 2015 et 2016, les importations, notamment de Bulgarie, augmentaient de 32% (source Cifog).

Le foie gras hexagonal se relèvera-t-il de cette crise majeure qui passe quasiment inaperçue ? Le modèle français de production industrielle est-il complètement à revoir comme le préconise le Ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, sur le départ ? Cette crise serait-elle l’occasion de réorganiser et de délocaliser la production, comme le redoutent certains ? Le malaise perceptible chez les acteurs de la filière laisse transparaître une autre interrogation : la grippe aviaire, toujours hors de contrôle, et ses conséquences, ne serait-elle pas, par certains aspects, le révélateur des errances d’un modèle agricole productif mondialisé ? Certains se gavent-ils sur le dos des canards ?

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le foie gras sans jamais oser le demander.

1 – Comment produit-on le foie gras en France ?

La France est le premier producteur de foie gras cru au monde selon les chiffres du Cifog (lire l’encadré ci-contre). Il existe deux filières :

– La filière longue organisée autour de « grands groupes coopératifs à fort degré d’intégration » selon France AgriMer. Ce secteur représente 90 à 95% de la production. Le modèle repose sur une multitude d’acteurs (on dénombrait en 2010, 4800 exploitations à dominantes palmipèdes gras) que sont les éleveurs, les gaveurs, les accouveurs (naissance des poussins), les découpeurs, les transformateurs.

De nombreux autres métiers gravitent autour de la production de foie gras et canards gras : les attrapeurs, les laveurs, les transporteurs… Tous ces agriculteurs sont des chefs d’exploitation, à leur compte, mais ils travaillent quasiment exclusivement pour un seul donneur d’ordre : la coopérative ou le groupement. Certains agriculteurs sont intégrés à 100% et sont rémunérés au forfait.

Colère devant la MSA de Pau (© Canards en Colère)

–  La filière courte est composée d’éleveurs indépendants commercialisant directement leur production, du poussin à l’abattage en un même site.

Christian Crouzet est le porte-parole de la Confédération Paysanne en Lot-et-Garonne. Le syndicat agricole voit dans la crise aviaire une certaine validation de ses préconisations car les élevages dits « autarciques » ont été épargnés par l’épisode de 2016 – ils sont cependant cette année touchés par l’influenza dans les zones infectées.

« Ce mode de production industriel a atteint ses limites. L’avenir passe par un retour à une production à la ferme, en autonomie. Dans la filière industrielle, on élève d’un côté, on gave ailleurs, on transforme autre part… La dissémination actuelle du virus H5N8 est principalement due au système de production avec de nombreux intervenants extérieurs sur les exploitations et surtout les transports d’animaux. Dans un petit élevage à la ferme, l’aliment est le plus souvent produit sur place, il n’y a pas ou peu de déplacements, pas d’échanges avec l’extérieur. De plus, les animaux sont moins stressés, moins nombreux et plus résistants aux maladies. »

Clones

En effet, pour des raisons de productivité, les canards blancs (mulards) qui offrent de bonnes performances en foie gras ont été privilégiés, au moyen d’hybridation. Une seule espèce clonée, en quelque sorte, qui a perdu ses défenses immunitaires selon les éleveurs, d’où la mortalité importante dans les foyers infectés et la propagation fulgurante de la maladie.

Ma vie de canard

Pour comprendre le circuit de production dominant, il faut se figurer les couvoirs où naissent les poussins, en pipette. Ses lieux de naissance des canards appartiennent à  de grands groupes agro-industriels, Orvia, Grimaud Frères Selection et aux coopératives elles-mêmes. Ces groupes sont implantés partout dans le monde, si bien qu’il est difficile de savoir précisément d’où proviennent les canards élevés en France (des rumeurs et interrogations circulent actuellement au sujet de l’origine des poussins et d’éventuelles importations de pays de l’Est…).

Les poussins, âgés d’un ou deux jours,  sont transportés du couvoir chez un éleveur. Si ce dernier est également gaveur, ils resteront dans la même exploitation. Si ce n’est pas le cas, à 81 jours, ils seront de nouveau déplacés chez un gaveur avant d’être finalement amenés à l’abattoir où le foie gras, les magrets et le reste du canard seront prélevés et transformés ou vendus. Le transport à l’abattoir peut s’effectuer en plusieurs fois, selon le nombre d’animaux.  Il faut également savoir que plusieurs lots de canards coexistent dans une même ferme, à des âges différents.

Ce système de production implique donc de nombreux mouvements et une multitude d’intervenants extérieurs. « Je n’ai jamais compris pourquoi on m’amenait des canards prêts à gaver du Lot-et-Garonne alors que j’ai des éleveurs tout autour de moi ! »,  s’étonne une gaveuse des Pyrénées Atlantiques qui travaille pour un groupement d’Intermarché.

Face à la vitesse de progression de l’épizootie, cette question du transport est désormais  au cœur des préoccupations, au Ministère comme dans l’interprofession.  Présidente de la Coordination Rurale en Nouvelle Aquitaine (syndicat agricole minoritaire au niveau national, majoritaire en Lot-et-Garonne et dans le Calvados), et vice-présidente de la Chambre d’Agriculture de Lot-et-Garonne, Sylvie Girard siège au comité national de suivi de la grippe aviaire. Pour elle, c’est clair :

« La propagation du virus provient des mouvements. Il faut re-territorialiser la production et élever les canards prêts à gaver au plus près des gaveurs. C’est le bon sens ! Nous craignons dans les discussions actuelles que l’on privilégie un seul modèle, celui de l’’élevage industriel avec moins d’intervenants, de très grandes unités à très forte population, aux normes de biosécurité élevées. On ne va pas demander aux éleveurs de faire des investissements colossaux et de prendre tous les risques. »

Sollicité à plusieurs reprises par Rue89 Bordeaux, Christophe Barrailh, président du Cifog, président de la FDSEA des Landes, 1er vice-président de la Chambre d’Agriculture des Landes, administrateur d’Euralis,  président de l’entreprise Sabletursan et mandataire  de 11 autres sociétés, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Une enquête sur les causes du retour de l’épizootie

La chambre d’agriculture de Lot-et-Garonne et la Coordination Rurale (syndicat agricole majoritaire dans ce département) ont porté plainte contre x pour tenter de faire la lumière sur les raisons de cette nouvelle flambée de l’épizootie dans le Sud-Ouest. Début février, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour «tromperie aggravée par le danger sur la santé animale ».

Selon nos informations, le 25 novembre 2016, un éleveur du Tarn a constaté une mortalité importante sur ses canards et l’a signalé aux autorités sanitaires. Le 29 novembre, le laboratoire en charge des analyses informe les services de l’État et les principaux acteurs de la filière qu’il s’agit d’un foyer H5. Le N n’est pas encore connu mais on signale une « suspicion fortement pathogène ».

Pourtant, le lendemain, Vivadour (coopérative la plus importante du Gers) organise le déplacement de canards situés dans une ferme voisine du foyer infecté, distante de 500 mètres. Les animaux sont ainsi transportés dans le Lot-et-Garonne, le Gers et les Hautes Pyrénées. La grippe aviaire est depuis incontrôlable.

2 – Les coopératives et les groupements mis en cause

Que vous préfériez le foie gras Delpeyrat ou Comtesse du Barry, sachez que vous avez affaire au même groupe coopératif : Maïsadour, (8000 agriculteurs, 1,46 milliard d’euros de chiffre d’affaire, 20 millions de pertes en 2015-2016). La coopérative des Landes est l’actionnaire majoritaire de la holding MVVH (Maïsadour Vivadour Val de Sèvre Holding).

Autre acteur clé du marché : Euralis (12 000 agriculteurs, 1,43 milliard d’euros de CA, 20 millions de bénéfices l’an dernier) possède notamment les marques Montfort et Rougié. La coopérative basque Lur Berri (dont on a entendu parler lors de l’affaire des lasagnes à la viande de cheval avariée) commercialise pour sa part les produits Labeyrie.

Ces trois grands groupes coopératifs dominent le secteur industriel, de même que les groupements qui travaillent pour la grande distribution sous différentes marques.

« Il y a 25 ans, nous étions complètement indépendants, regrette une éleveuse-gaveuse des Pyrénées Atlantiques, adhérente à la FDSEA, (syndicat majoritaire) et qui préfère garder l’anonymat. Petit à petit, nous n’avons n’a pas pu résister à ce système où la coopérative gère tout. Nous, agriculteurs, nous nous sommes laissés faire. »

Des canards à foie gras du Périgord (Wikimedia/CC)

« Dans la peur »

En janvier dernier, les 10 000 canards de son exploitation ont été abattus à titre préventif, car ils se trouvaient à proximité d’un foyer infecté. Son activité est à l’arrêt depuis deux mois, ses deux salariés au chômage technique et elle ne sait pas quand elle pourra redémarrer.

« Nous avons un contrat avec une filiale de Maïsadour, c’est eux qui fixent le prix des poussins qu’ils nous vendent.  Nous avons le choix de la nourriture, mais nous ne pouvons pas l’acheter ailleurs qu’auprès du fournisseur de la coopérative. Il est évident que ces mutualisations leur permettent de faire des marges, avec les quantités qu’ils ont. Pourtant, le prix payé au canard a baissé de 50% en 25 ans. Avant, si les conditions ne nous convenaient pas, on pouvait choisir de travailler avec une autre structure. Mais les coopératives ont fusionné et continuent à se regrouper, elles fonctionnent toutes de la même manière, avec les mêmes conditions. »

Cette éleveuse gaveuse n’hésite pas à parler de « dérive » des coopératives, depuis les années 2000 selon elle :

« Ils sont tous maqués entre eux, les votes en assemblée générale se font à main levée, les dividendes ne sont pas redistribués aux agriculteurs. On est dans la peur, nous craignons de perdre notre activité si l’on s’exprime. »

Maïsadour, qui refuse de commenter la crise actuelle dans tous les médias, a tout de même tenu à répondre aux questions de Rue89 Bordeaux. La coopérative estime au contraire que la « gouvernance fonctionne très bien, de manière claire, avec des agriculteurs chevronnés, et qu’il n’y a pas de vote à main levée ».

Quel est le statut des coopératives agricoles ?

Entre l’entreprise commerciale et l’association, les coopératives ont un fonctionnement particulier,  que Coop de France nomme le capitalisme coopératif,  Sur leur site internet, elles mettent en avant le principe « un homme, une voix ». Les coopératives sont des sociétés de personnes, les agriculteurs en détiennent le capital (parts sociales) et en sont les utilisateurs. Chez Maïsadour, les 8000 agriculteurs coopérateurs sont représentés par des délégués élus dans les territoires. Les 130 délégués prennent part au vote lors de l’assemblée générale annuelle. Le conseil d’administration élu en AG prend les décisions et définit les orientations.

Les coopératives interviennent en amont pour l’approvisionnement, les services ; et en aval pour la collecte, le stockage et la commercialisation. Les grandes coopératives produisent tout à la fois des céréales, semences, légumes, des volailles, du canard, du foie gras et du matériel agricole.

Une gaveuse membre des Canards en Colère, un groupe Facebook né lors de la crise de 2016 et qui vient de se constituer en association indépendante des syndicats agricoles existants, critique l’organisation même de la filière industrielle :

« Nous dépendons totalement de nos donneurs d’ordre. C’est le groupement qui nous dit combien de bandes on aura dans l’année (nombre de canards prêts à gaver qui sont gavés pendant 20 repas, à 81 jours pour le label IGP, indication géographique protégée foie gras du Sud-Ouest ; le label France étant moins exigeant, les canards sont plus jeunes et gavés moins longtemps, NDLR). Nous signons chaque année un contrat qui stipule la fourchette de poids du foie attendu, des pénalités sont prévues si la moyenne n’est pas atteinte et on nous retire de l’argent. Il arrive assez souvent que l’on nous demande de changer les fiches, comme inscrire un canard de moins de 81 jours en IGP, la catégorie la mieux rémunérée. Et ça, c’est tromper le consommateur ! « 

L’année dernière, cette gaveuse a investi 130 000 euros pour la mise aux normes de ses bâtiments, exigée après le premier épisode de grippe aviaire et le vide sanitaire opéré dans 18 départements du Sud-Ouest. Parfois, quand les banques ne suivent, pas les producteurs s’endettent auprès de leur coopérative ou de leur groupement.  Ceux qui n’ont pas eu les moyens de le faire ont du abandonner leur activité « canard », pourtant plus rémunératrice, jusqu’à maintenant.

« Si cela continue comme ça, les trois-quarts des producteurs vont déposer le bilan, estime Laurent Gaudin, gaveur dans le Lot-et-Garonne. On ne sait pas quand on va pouvoir redémarrer et avec quels volumes. Nous nous sommes installés avec des projets importants, on a des crédits sur le dos et si on n’a pas les volumes, on ne s’en sortira pas, d’autant qu’on attend encore les 30% restant des indemnisations liées à la crise de l’année dernière. On nous parle aujourd’hui de bande unique à gaver, donc si on reprend, notre activité va beaucoup baisser. Nous n’avons que très peu d’information, presque rien de la part de mon groupement à part quelques mails… Nous voyons autour de nous des collègues qui sont à bout, il y a des suicides. »

Pour Christian Crouzet, de la Confédération Paysanne, « ces agriculteurs sont soumis, tributaires d’un système dont ils sont les victimes, car ils assument tous les risques. Les grands groupes coopératifs mènent une politique financière d’expansion commerciale mondiale qui s’éloigne des intérêts et des préoccupations des coopérateurs ».

3 – Des petits producteurs en voie de disparition ?

« Pendant que vous, vous ne travaillez pas, eux, ils stockent la merde bulgare ! », lançait Lionel Candelon, créateur du groupe facebook les Canards en Colère, constitué depuis en association, lors d’une réunion en janvier dernier dans le Gers.

A 30 ans, ce fils et neveu de producteur de foie gras bien connus dans le département, a décidé de prendre la parole pour ceux qui ne peuvent ou ne craignent de le faire, par peur de représailles de la part de leurs donneurs d’ordre. Selon lui, les bénéfices de la filière foie gras générés par les grandes coopératives sont investis en Vendée, dans les pays de l’Est de l’Europe, voire plus loin :

« Vivadour et Euralis ont monté des unités en Bulgarie (d’où provient 9% de la production totale de canards gras d’Euralis), Hongrie, Roumanie, Canada et même en Chine. Là-bas, Euralis a monté une structure du poussin jusqu’à l’abattage, pour le marché intérieur chinois. Les pays de l’Europe de l’Est sont touchés eux-aussi par la grippe aviaire et pourtant, en ce moment dans les supermarchés, vous pouvez trouver du magret de canard bulgare, de moins bonne qualité que chez nous. Avant la crise, il était à moins de 9-10 euros le kilo, maintenant il est à 15 euros. »

Toutes les coopératives ne sont toutefois pas sur la même ligne qu’Euralis, comme le résumait au journal Les Echos Dominique Duprat, directeur général adjoint de Delpeyrat (groupe Maïsadour) :

« Cela n’a pas de sens de produire à l’étranger pour remplacer le produit local. Nous préférons faire le dos rond et accompagner nos producteurs. »

Canards mulards (Wikipedia)

Restructuration aux frais des contribuables ?

Maïsadour a indiqué à Rue89 Bordeaux que le groupe n’avait « pas d’investissement dans les pays de l’Est et n’importait pas de production avicole depuis de très nombreuses années ». Par ailleurs, concernant ses liens avec Vivadour, Maïsadour explique que les deux coopératives (unies au sein de la même holding, MVVH) n’ont pas la même gouvernance et n’ont mutualisé que les activités de transformation.

Selon nos informations, au début du vide sanitaire de 2016, les importations en provenance des pays de l’Est ont atteint des records : 950 tonnes de magrets surgelés en provenance de Bulgarie auraient été stockées chez un grossiste du Sud-Ouest, au premier trimestre 2016, soit 2,5 millions de magrets.

« Aujourd’hui un canard produit dans les pays de l’Est revient à 13, 50 euros. Un canard français c’est 23 euros, vous voyez la différence ! » souffle Lionel Candelon, excédé par les conditions d’indemnisation de la première crise : « Mon père a élevé 18000 canards en 2015, 8000 en 2016, soit une perte de 18 400 euros. Il sera indemnisé 6000 euros. Et il a investi 18 000 euros pour la mise aux normes. »

De son côté, Sylvie Girard, responsable régionale de la Coordination Rurale, s’interroge sur l’avenir de la filière :

« Il ne faudrait pas que ces pays de l’Est ou la Chine partent en production avec vaccination, une main d’œuvre pas chère et docile, et nous rien. Avec les discussions actuelles sur les indemnisations, nous nous interrogeons… On se demande si la crise actuelle ne pourrait pas servir à restructurer la filière française sur fonds d’argent public… L’État serait ainsi convié à régler l’addition, en laissant de nombreux producteurs sur le bord du chemin. »

Si l’heure est au chiffrage des indemnisations pour 2017, en lien avec l’Union Européenne, principal financeur via la PAC ( politique agricole commune), les aides versées au titre de 2016 s’élèveraient à 400 millions d’euros, 230 millions pour les pertes de production et 130 millions pour la bio-sécurité.

Désormais, les pays de l’Est de l’Europe, très touchés également par l’épizootie, ne semblent plus pouvoir constituer une réserve de production. L’inquiétude gagne donc les coopératives qui vivent en ce moment, de nombreux changements au sein de leurs instances dirigeantes : Christophe Terrain, le président de Vivadour depuis 25 ans, maire de Riscle et conseiller départemental UDI du Gers, a démissionné début janvier, officiellement pour se consacrer à la future campagne législative. Début février, le conseil d’administration de Maïsadour s’est également choisi un nouveau président  et a annoncé sa fusion avec Terres du Sud, une autre coopérative.

4 – Quelles solutions ?

Les Canards en Colère, la Coordination Rurale prônent la vaccination. Selon nos informations, des vaccins existent aux Etats Unis mais ils concernent les poulets. Ils ne seraient utilisés qu’en cas de crise majeure. Des recherches sur un vaccin sont en cours pour tenter de se prémunir contre cette épizootie mondiale mais aucun produit ne serait disponible avant trois ans. Pour Maïsadour également, » la piste vaccinale n’est pas une solution à court terme ».

On parle aussi de réintroduire des espèces de canards plus rustiques, plus résistantes.

Le CIFOG a élaboré un plan d’action autour de 4 axes. Il prévoit notamment la mise en place d’un système d’alerte sanitaire avec « optimisation des déplacements » et « piste vaccinale » , le confinement des animaux l’hiver (peut-être la fin de l’élevage en plein air ?). A ce sujet, le Modef des Landes, avec la Confédération Paysanne et d’autres organisations, vient de lancer une pétition contre le confinement.

Le Cifog prône également la mise en place de bandes uniques par élevage afin de limiter la coexistence de canards d’âges différents, la sécurisation des axes de transport et la professionnalisation des acteurs extérieurs. Une bande unique qui fait également polémique.

On parle aussi beaucoup de l’étiquetage qui devrait être amélioré de manière à permettre au consommateur de savoir ce qu’il achète. Pour l’instant, seule l’origine est mentionnée, mais les produits transformés en France sont moins bien renseignés. A partir du 1er avril prochain, l’industrie agro-alimentaire aura obligation de mentionner l’origine de la viande dans ses produits transformés.

Ces jours-ci encore, des magrets aux herbes par exemple, peuvent encore présenter l’origine France, même si le canard vient d’ailleurs, uniquement parce qu’ils ont été transformés en France. Les jours de ces préparations, très présents en grande surface en ce moment ( il faut les écouler) sont donc comptés.

Y aura-t-il du foie gras à Noël ?

Selon Christian Crouzet, de la confédération Paysanne, « cette crise met en péril toute une culture traditionnelle du Sud-Ouest » :

« Il faut repenser le modèle paysan, traditionnel à la ferme pour relancer cette filière d’excellence gastronomique qui offre des opportunités d’une meilleure rémunération pour les agriculteurs. Nous sommes dans une situation ubuesque, énorme, que l’on a du mal à appréhender car on risque de se retrouver en pénurie. La crise risque d’impacter, à terme, les transformateurs et les restaurateurs, bref toute une économie. »

Près de 4 millions de canards ont été abattus depuis la fin 2016, selon le CIFOG qui estime que près de 10 millions de palmipèdes ne pourront pas entrer dans le cycle de production du foie gras en 2017. Les départements du Gers, des Landes et des Pyrénées Atlantiques sont en situation de dépeuplement quasi-total. Les Hautes Pyrénées sont un peu moins touchées et la situation de l’épizootie n’est pas stabilisée en Lot-et-Garonne, tandis que la Dordogne est indemne, après avoir été fortement touchée l’année dernière…

Lors des dernières fêtes de fin d’années, les ventes ont reculé de 10%, tout comme la production. Mais ce recul est compensé en valeur par la hausse des prix, et c’est tout le paradoxe de l’affaire : le chiffre d’affaires a progressé de 1,6%, à 205 millions d’euros !

Y aura-t-il du foie gras à Noël prochain sur nos tables ? Oui, mais il sera plus rare et cher nous prévient-on. Quant à savoir d’où il viendra… il faudra bien regarder les étiquettes.

L'AUTEUR
Céline Belliard
Céline Belliard
Journaliste web, radio et presse écrite
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