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Les élus locaux du FN sèchent sur la culture

Suivant la ligne du parti, les élus frontistes municipaux, départementaux et régionaux appliquent à la lettre les préceptes du FN sur la politique culturelle locale. Ils peinent à s’imposer malgré l’arrivé de l’un d’eux au conseil d’administration du Frac Aquitaine, et convoitent toujours des sièges dans l’administration des lycées et collèges.

« C’est sûr, on ne vient pas au Front National pour son programme culturel », admet d’entrée Edwige Diaz, la secrétaire girondine du parti. Est-ce pour cette raison que les élus frontistes des collectivités votent systématiquement contre les propositions culturelles ?  « Nous sommes contre tout ce qui est relatif au clientélisme », ajoute-t-elle. Des exemples ? « Je ne peux pas vous en donner, je serai attaquée en diffamation. On est vigilant, on fera notre travail quand aura des dossiers solides. On ne va pas se laisser aller à la suspicion, mais on sait qui mange avec qui. »

La ligne du parti

Au niveau local, tout comme au niveau national, la relation entre le Front National et la culture a toujours été houleuse : mépris pour la création contemporaine jugée souvent élitiste, défiance vis-à-vis du « multiculturalisme » considéré comme un blanc-seing à l’immigration, rejet de la modernité soupçonné d’ignorer les valeurs traditionnelles du folklore. Bordeaux, la Métropole, voire le département, n’échappent pas à « la ligne du parti » souvent citée comme référence dans nos échanges avec les élus. Comment peut-on la définir ?

« Nous sommes contre tout ce que nous considérons comme immonde : pédophilie, apologie du viol, adultère, anticléricale », résume Edwige Diaz.

Bruno Paluteau, conseiller municipal à Bègles et conseiller régional Nouvelle-Aquitaine, se laisse même aller à évoquer un « ordre moral » avant de se rattraper :

« Non pas un ordre moral, je parle d’œuvres de bon goût qui respectent la raison et non pas celles qui ont une moralité douteuse : celles qui s’attaquent à la religion, quelque soit la religion. Mettre un crucifix dans l’urine, où est l’art ? (allusion à l’œuvre Piss Christ, NDLR). »

Pas question de contestation non plus. L’art se doit d’être rangé et surtout pas au rayon contre-culture. Le Béglais se demande même « pourquoi encourager le hard rock, le metal et le rap agressif alors qu’ils insultent la France ? » Démonstration à l’appui. « RAP veut dire Rock Against the Police (rock contre la police, NDLR), quand on sait que la police par les temps qui courent est soumise à rude épreuve ! »

Vrai ou faux ? Une banale recherche sur Internet renvoie à l’étymologie du nom de ce courant musical qui provient du verbe to rap emprunté à l’argot américain : bavarder, baratiner. Le nom est devenu ensuite au gré des usages comme acronyme de Rhythm And Poetry ou… Rock Against the Police.

Au conseil municipal de Bordeaux, Jacques Colombier fustige dès que l’occasion se présente la « culture bobo », forcément élitiste à ses yeux, qu’incarnent notamment les compagnies de théâtres. Chaque vote d’une subvention lui donne l’occasion de se gausser du seul nom des compagnies de théâtre, y compris les plus réputées nationalement, comme « Ouvre le chien », de Renaud Cojo.

Tradition et culture locale

Mais l’art contre lequel lutte le Front national ne s’arrête pas aux interprétations approximatives. Quand il s’immisce dans les médiations sociales, il y a rapidement opposition pour préférence nationale. Toute médiation culturelle à l’attention des migrants ou les immigrés est à proscrire : « Pour faciliter leur intégration !! Ce n’est évidemment pas conforme à notre ligne », rappelle Edwige Diaz.

« Il y a certes un drame humain, reconnaît Bruno Paluteau, mais nous avons 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres. Occupons-nous de notre prochain plutôt que de notre lointain. »

Les cultures que veut défendre le Front national relèvent souvent de la tradition locale. Cette ligne a servi de plaidoyer contre la vente de l’Hôtel Raguenau comme l’illustre l’intervention de l’élue Catherine Bouilhet en séance du conseil municipal du 25 janvier 2016 et qui a abouti au vote contre du groupe FN, formé avec Jacques Colombier :

« Pourquoi ne pas en faire un musée consacré à la promotion de la culture gasconne, riche de sa littérature, de sa langue, de sa musique, de ses danses et de sa gastronomie ? L’identité ne serait-elle heureuse que si elle émane de populations lointaines récemment arrivées sur notre territoire. »

Même son de cloche au département. Lors du conseil du 17 octobre 2016, l’élu frontiste Grégoire de Fournas s’est opposé à l’attribution de subventions dont une revenait au festival  Reggae Sun Ska :

« Pourquoi ne pas avoir choisi l’IME de Cissac, par exemple, qui s’emploie à faire de l’insertion professionnelle pour des adultes handicapés, ou l’association Envols à Lesparre, que notre Assemblée soutient fortement et qui œuvre pour la réinsertion sociale avec un succès certain ? »

Renseignements pris, il s’agit de l’ESAT (établissement et service d’aide par le travail) de Villambis installé dans l’Institut médico-éducatif (IME) de Cissac. L’organisme est financé, de manière législative, par l’Agence régionale de santé. Quand à l’association Envols, elle bénéficie déjà d’une aide du département, comme de la Caf et de la communauté de commune.

Des projets pharaoniques

Autre cheval de bataille de la politique frontiste, les finances. La culture est systématiquement opposée à la crise, à la hausse des impôts et au chômage :

« Installer une soucoupe volante aux Bassins à flot pour 600000 € est une folie, dénonce Edwige Diaz. Une somme pareille, je la mettrais ailleurs. Les Bordelais, comme les Français, ont beaucoup de mal à s’en sortir… et on dépense cet argent comme ça ?! »

Au conseil municipal du 15 juillet 2015, Jacques Colombier menait déjà campagne contre cette œuvre signée Suzanne Treister inscrite dans la commande Garonne :

« Nous savons que nous manquons d’imagination. M. Robert (Fabien Robert, adjoint à la culutre, NDLR) nous le fait souvent sentir. Mais à part avoir une imagination débordante ou avoir consommé des substances hallucinogènes, on peine à voir le lien entre un bateau gisant au fond du fleuve et une soucoupe volante évoluant dans les airs, bien que fixée sur quelques piquets. A moins qu’il ne s’agisse d’une demande du lobby des martiens bordelais ; après tout, ils sont peut-être déjà parmi nous, tels que déclinés dans la célèbre série des années 60/70 “Les Envahisseurs”. En revanche son prix nous fait vite redescendre sur terre. Rien que pour cette œuvre, 603 000 euros TTC. »

Les deux secrétaires successifs ne rejettent pas les œuvres artistiques, mais les « œuvres bobos » (encore). « Il faut mettre des œuvres d’art mais pas à ce prix. » Une œuvre doit avoir un « coût raisonnable pour les contribuables bordelais » au regard de « la pauvreté et l’insécurité [qui] s’étendent sur nos quartiers ». C’est le premier des trois objectifs de Bruno Paluteau – les deux autres étant le local et le bon goût – depuis son arrivée au conseil d’administration du Frac Aquitaine.

Une première

Le Fonds régional d’art contemporain Aquitaine compte dans son conseil d’administration cinq élus régionaux : 2 PS, 1 vert, 1 LR, et 1 FN. L’arrivée du dernier, une première due au succès du FN aux régionales qui lui a valu 29 élus, n’a pas manqué de surprendre :

« Il faut laisser la démocratie s’exprimer, avance Claire Jacquet, directrice du Frac Aquitaine. C’est quelqu’un qui doit comprendre notre démarche au même titre que les autres, poser des questions au même titre que les autres, et prendre acte du travail fait sur l’éducation et le social. »

Au nouvel arrivé, la directrice tient à rappeler « la pluralité et la liberté d’expression et de création » et l’intérêt « une collection internationale et non pas régionaliste ». Elle l’aurait donc vu venir !

En effet, Bruno Paluteau, qui dit avoir été « bien accueilli » à son arrivée, a dans ses bagages la « ligne du parti ». Même s’il se donne le temps de l’observation et la découverte « avant d’être critique » – « c’est nouveau pour moi cette culture de pointe » –, il a pour exemple la politique de la « très charmante et très performante Marion Maréchal Le Pen » dans la région PACA :

« Quand elle a critiqué les sommes dépensés dans deux points rouges sur une toile, il y a eu une levée de boucliers !

Finances raisonnables, priorité locale, œuvres de bon goût… Le Front national a la solution : le Clic. Le collectif Culture, libertés et création veut bâtir au FN un monde culturel que Brigitte Bardot s’est empressé de soutenir. « Les victoires politiques sont précédées par des victoires culturelles », entonne l’élu béglais.

Le FN privé d’éducation

Au Frac, Bruno Paluteau ne connaît pas plus la collection que les projets d’acquisitions. Issu du Groupe inter-assemblée Culture au sein du conseil régional, sa place est légitime :

« C’est normal que ce type d’association accueille des représentants du FN au vu des résultats électoraux. Il n’y a pas de sous élus, il n’y pas de sous électeurs. Ce n’est malheureusement pas le cas dans les conseils d’administration des lycées où on nous empêchent d’entrer. »

Pas de chance en effet pour le FN, « il n’est que le troisième groupe derrière la majorité du PS et celui qui réunit Les Républicains/UDI/Modem » explique Stéphane Delpeyrat-Vincent, président du groupe socialiste :

« Dans les conseils des lycées, la proportionnelle des groupes s’applique et celui du FN ne pouvait pas en profiter. Contrairement à ce qu’ils prétendent, il n’y a aucune manœuvre pour qu’ils n’y siègent pas. Nous ne sommes pas dans une chasse aux sorcières, il y a quand même des électeurs qui ont voté pour eux. Pour qu’ils soient représentés, il faut que des élus démissionnent et acceptent de leur laisser la place. »

Au conseil départemental, la rengaine est la même. Grégoire de Fournas dénonce « une pression énorme exercée par les enseignants pour que le FN soit écarté » :

« Sans oublier par ailleurs que l’Education nationale est le pré carré de la gauche. Malgré nos demandes, nous avons toujours été rejetés. L’explication du département est que nous n’arriverons pas à porter sa politique, ce qui est dérisoire comme réponse, c’est justement le rôle de l’opposition. »

Le département confirme. Un porte-parole de son président explique que « la désignation des représentants est la compétence de l’assemblée départementale. Ils doivent porter une politique éducative et citoyenne défendue par la majorité et aussi par les opposants de Gironde avenir ». Ce qui contrarie forcément la stratégie du Front national, celui d’occuper progressivement le terrain des idées.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication
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