Culture  Société 

Une fin de vie indigne pour la Médoquine

Déficitaire, la salle de concerts La Médoquine va fermer d’ici juin 2018. Critiquée par la Chambre régionale des comptes pour sa gestion du lieu, la municipalité s’explique, et en dit plus sur l’avenir du site qui accueillera deux projets immobiliers. Quant aux spectacles, ils migreront rive droite dans les nouvelles salles de Cenon et Floirac.

La salle de concerts modulable L’Espace La Médoquine à Talence ne fêtera pas ses 30 ans. La municipalité souhaite fermer ses portes d’ici juin 2018 en raison de son coût trop élevé. Située cours du Maréchal-Gallieni à Talence, à 800 m de la barrière de Pessac, sur un ancien terminal de tramways devenu ensuite dépôt de bus, elle peut accueillir jusqu’à 3000 spectateurs debout.

Depuis son inauguration en 1989, elle a reçu de nombreux artistes d’envergure internationale comme la Mano Negra en 1991, David Bowie en 1997 ou Oasis en 2009… Pour 2017, son avant-dernière saison, sont prévus notamment Youssou N’Dour et Saez…

Mais La Médoquine cumule les défauts, selon Alain Cazabonne, le maire de Talence :

« Elle est obsolète (isolation, chauffage…) et sa configuration toute en longueur est difficile à exploiter. Cela coûterait trop cher de la remettre aux normes : 3 à 4 millions d’euros dont nous n’avons pas le moindre centime. Le bruit des véhicules gêne le voisinage, le parking est insuffisant et une coupure du son à 22h30 est obligatoire pour ne pas nuire aux riverains. Par ailleurs, d’autres salles de spectacles, plus modernes, existent dans la CUB comme le Rocher de Palmer à Cenon, le Pin Galant et le Krakatoa à Mérignac, Le Casino Barrière et la Rock School Barbey à Bordeaux, Le Théâtre des 4 saisons à Gradignan, Le Cube à Villenave d’Ornon… La concurrence est rude ».

Une subvention à la régularité « très incertaine »

Autant de raisons pour lesquelles la structure est, depuis le début des années 2000, déficitaire. Gérée et exploitée depuis 1994 par la société d’économie mixte Talence Gestion Equipement (TGE), elle bénéficie chaque année d’une subvention nette de 322 000 euros de la commune pour couvrir ses pertes. Or un rapport publié en janvier 2017 par la Chambre régionale des comptes pointe du doigt la gestion et la subvention de la salle :

« Le recours à un affermage (NDLR : type de contrat de délégation d’exploitation) interroge alors que l’exploitation de la salle est structurellement déficitaire et que l’exploitant n’a pas d’autre activité. Des doutes pèsent, au surplus, sur la régularité de la subvention municipale attribuée à la SEML et dont le montant excède son chiffre d’affaires », mentionne le rapport.

Cette subvention dont la régularité est jugée « très incertaine » par la Chambre régionale des comptes représente 1,4 fois, en moyenne, le chiffre d’affaires de l’Espace Médoquine.

« L’affermage se justifie si la commune verse une subvention à la société en échange des obligations que la commune lui inflige : les contraintes horaires et jours de fermeture par exemple, indique Jean-François Monteils, président de la Chambre régionale des Comptes (CRC) Nouvelle Aquitaine. Or nous avons remarqué que la subvention versée par la municipalité – de 420 000 euros hors taxe – ne semble pas correspondre à une charge de service public mais ressemble plutôt à une subvention d’équilibre. Son montant est très élevé. Par ailleurs, la commune octroie aussi des avantages à sa société comme le gel de la redevance – le loyer à 180 626 euros – depuis 1994, ne tenant pas compte de l’inflation. C’est un avantage exorbitant ! De même on remarque que les travaux d’entretien sont financés par la municipalité. Tout cela n’est pas autorisé, mais cela n’est pas le rôle de la CRC de juger de la légalité.»

La ville s’est engagée à régulariser la situation.

Des indemnités jugées inutiles

Par ailleurs, malgré le contexte économique tendu, deux adjoints de la Ville qui siègent à son conseil d’administration (CA), François Jestin, Président du Comité d’Administration, et Jacqueline Chadebost, Vice-Présidente du CA, perçoivent ou ont perçu respectivement 1010 et 949 euros de défraiement par mois.

« La chambre n’a pas jugé utile que deux élus soient indemnisés. Nous avons réglé le problème sans attendre le rapport définitif et, depuis octobre 2016, la Vice-Présidente n’est plus rémunérée », a répondu Alain Cazabonne.

L’édile a également annoncé la dissolution de la SEML et la fermeture, au plus tard en juin 2018, de La Médoquine.

Déficitaire, la salle de concerts La Médoquine à Talence sera fermée d'ici juin 2018. Sa vente financera une école de musique et de danse.

Déficitaire, la salle de concerts La Médoquine à Talence sera fermée d’ici juin 2018. Sa vente financera une école de musique et de danse (DR)

« Certaines manifestations, pas forcément celles que l’on croit, rapportent plus que d’autres et certains années nous avons beaucoup de concerts, d’autres années moins. La situation comptable est très variée. Pour autant, on arrive toujours à son équilibre », se défend François Jestin, à la tête de la Médoquine depuis 2008 et adjoint au maire.

Aujourd’hui, la salle est utilisée par trois grandes familles de clients : les entreprises comme Thalès qui y organisent leur traditionnel Arbre de Noël avec leurs employés (39 % du chiffre d’affaires en moyenne), la mairie et le monde associatif (Fédération des comités de quartier, l’Espace séniors, concours de la fonction publique, réunions politiques…)  (32 %), et les producteurs de spectacle (29 %).

Une école de musique et de danse à la place

En remplacement, une école de musique et de danse (Equipement culturel de centre-ville, ECCV), d’une emprise au sol de 1100 m² pourvue d’un auditorium de 400 places, de deux studios de danse et de 16 salles d’enseignement musical, devrait être construite en centre-ville, en surplomb de la place du Forum.

« Sur la pointe de l’ancien parking de la salle de cinéma Gaumont Talence », précise le maire – le restant du parking devrait accueillir 300 logements. D’un coût s’élevant à 9 millions d’euros, ce nouveau projet sera financé en partie par le produit de la vente de La Médoquine et les travaux devraient débuter fin 2018-début 2019.

Quant au terrain de la future défunte salle de spectacle, son parking et alentours (totalisant 9779 m²), ils vont être vendus en plusieurs îlots pour la construction d’immeubles, de bureaux, de logements adaptés aux séniors et d’un parc municipal.

L’opposition vigilante

Ce projet, dont le cahier des charges a été réalisé par un groupe de travail constitué notamment d’élus verts et d’habitants (mais n’a pas de valeur contraignante), inclut notamment 30 % de logements sociaux et 40 % de logements familiaux ainsi que des commerces sur le cours Gallieni.

Le cahier des charges comprend aussi des constructions respectueuses de l’environnement et durables, et la végétalisation des bâtiments pour éviter la transformation de cette zone minérale en « îlot de chaleur urbain », où la température grimpe l’été.

« Nous avons loupé le coche d’une réflexion sur la nécessité de préserver cette salle de spectacles, déplore Monique de Marco, élue EELV à Talence. Mais nous avons donné notre accord sur ce projet pour financer la nouvelle école municipale de musique et de danse sur l’ancien Parking du Gaumont. Cependant, cet objectif ne doit pas amener à vendre au plus offrant et nous nous attachons à la qualité du projet immobilier, de son insertion urbaine et des équipements collectifs, qui doivent accompagner l’ensemble. Plus de 700 logements supplémentaires sont prévus dans ce quartier, ça se densifie ! Les écoles sont saturées tout comme le collège Henri-Brisson », souligne la conseillère municipale d’opposition.

Une vingtaine de candidats aménageurs se sont d’ores et déjà manifestés. Une commission sera chargée d’analyser les offres selon les critères suivants : 60 % pour la qualité architecturale du projet et 40 % pour le prix proposé.

A Floirac et Cenon, deux nouveaux équipements culturels

Mais quid de l’offre culturelle de la Médoquine, dont la jauge, intermédiaire entre le Rocher de Palmer (maximum de 1200 places) et la Patinoire de Mériadeck (à partir de 3000 spectateurs), était sans équivalente sur la métropole ?

Que les amateurs de spectacles et concerts se rassurent : au moins deux nouvelles salles devraient voir le jour d’ici 2018-2019. A Floirac se construit actuellement à Floirac la salle multifonctions Bordeaux Métropole Arena (11 000 places), qui devrait être achevée à la fin de l’année. Son exploitant, Senso, filiale de Lagardère, espère une ouverture en janvier 2018, et a récemment dévoilé les premières affiches, Shaka Ponk (le 8 mars 2018) et les Bodin’s (10 et 11 février).

Le chantier de la salle Arena à Floirac (SB/Rue89 Bordeaux)

Ce « Zénith » répond au besoin de créer dans la métropole bordelaise une salle de concert capable d’accueillir des tournées d’artistes internationaux, ce que la Patinoire Mériadeck (7250 places maxi) ne permet pas. Dépossédée de ses têtes d’affiche, et critiquée (comme la Médoquine) pour la mauvaise qualité de sa sonorisation, cette dernière va se recentrer sur les spectacles de patinage artistique, matchs de hockey et sa fonction principale de patinoire.

Cenon envisage quant à elle de construire une nouvelle salle de spectacle, de 2500 places, à la place du gymnase Palmer, à côté de Le Rocher de Palmer déjà doté de trois salles (1200 places, 650 places et 250 places assises ou 400 debout).

« Le Rocher qui accueille 400 manifestations diverses par an – conférences, colloques, arbres de Noël, spectacles, siestes musicales…- connaît un énorme succès (NDLR : une dizaine de concerts complets sur la saison). Il refuse du monde en raison d’une jauge insuffisante, explique le maire Alain David. C’est pourquoi nous souhaitons construire une sorte d’annexe, offrant 2500 à 3000 places debout, à la place du gymnase trop vétuste pour continuer à remplir sa vocation sportive. Il s’agira d’une salle polyvalente pouvant aussi bien accueillir des congrès, des repas (jusqu’à 1200 couverts) que des spectacles et concerts ».

Le Rocher ne craint pas la concurrence de la future Arena :

« Nous ne sommes pas du tout sur le même créneau : l’Arena a vocation à recevoir des artistes internationaux de variété, la future salle proposera, comme Le Rocher, des musiques et arts du monde », répond le Maire.

La décision de construire ce nouveau lieu n’est pas liée à la disparition de la Médoquine, selon Alain David :

« Ce projet, nous l’avions bien avant que Talence décide de fermer son Espace Médoquine. Notre salle de 1200 places devient trop exiguë par rapport à la demande. Ce n’est pas un pari risqué. Avant la construction de Rocher, beaucoup de gens disaient la même chose. Or ce lieu de 6700 m² dédiés aux cultures du monde est devenu un incontournable de la scène bordelaise. Avec cette nouvelle structure, nous souhaitons offrir un accès plus large aux personnes qui n’ont pas forcément les moyens de profiter des offres culturelles. Plus on pourra accueillir de monde, plus le prix pourra être baissé ».

A l’instar de son voisin Le Rocher, c’est l’établissement public local culturel (EPLC) Le Rocher de Palmer qui gèrera également cette structure par convention avec l’association artistiques Musiques de Nuit Diffusion et d’autres comme Allez les Filles pour assurer la programmation musicale. Les travaux devraient débuter courant 2018 et la salle être livrée pour fin 2019.

La Ville a déjà mis en service en septembre dernier l’espace Simone-Signoret, lieu de 200 fauteuils dédié au spectacle vivant qui propose un événement par semaine (dont une programmation jeune public). La mutation de la Rive droite passera par la culture !

L'AUTEUR
Florence Heimburger
Florence Heimburger
Journaliste indépendante
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