Politique 

Face au FN, toute la gauche ne marche pas derrière Macron

A Bordeaux, Emmanuel Macron arrive en tête devant Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen est loin derrière, mais cartonne dans le nord de la Gironde. Lors d’une manif nocturne « contre la mascarade électorale », des militants de gauche ont dit leur rejet des deux qualifiés pour le second tour de la présidentielle. Reportage.

Il est 19h30 à la Brasserie Le Plana, place de la Victoire à Bordeaux, et les militants d’En Marche ! gonflent déjà les ballons et distribuent les T-shirts colorés « Macron président ». Les sondages sortis des urnes circulent il est vrai dans les QG – et les médias belges –, qui placent l’ancien ministre de l’économie en tête du premier tour de la présidentielle.

Parmi la centaine de sympathisants d’En Marche ! réunis, l’explosion de joie est réelle lorsqu’à 20h s’affiche le visage d’Emmanuel Macron. Le fait qu’il soit qualifié en compagnie de Marine Le Pen ne paraît pas gâcher la fête.

« Je suis très heureux, et surtout soulagé, confie David, un “Marcheur” de 22 ans, étudiant en école de commerce. On sentait bien qu’il allait passer mais cette campagne pourrie par toutes les affaires était mentalement difficile à vivre. C’est chiant qu’il se retrouve face à Le Pen, mais j’ai confiance, les gens vont se rassembler pour voter contre elle. »

Pour Nathalie Pirac, avocate de 45 ans , c’est « l’éminence du risque Le Pen » qui l’a poussé à s’engager dans le mouvement d’Emmanuel Macron, dont elle représente les comités de la rive droite de Bordeaux. Elle apprécie cet homme neuf « qui veut réconcilier les Français, et marcher sur deux jambes – libéraliser certaines choses tout en protégeant les plus vulnérables ».

Si elle reconnait qu’En Marche !, qui « n’a pas la structuration d’un parti traditionnel, a des difficultés à mobiliser dans les quartiers populaires », elle estime que Macron profitera d’ « un sursaut républicain, et du report de voix des mélenchonistes et des socialistes traditionnels ».

Mais aussi de la droite républicaine : à Bordeaux, celle-ci semble avoir déjà opté pour Emmanuel Macron, qui arrive en tête avec 31,26% des voix, devant Jean-Luc Mélenchon (23,40%), François Fillon complétant le podium (21,80%), et Benoît Hamon (10,06%) devançant Marine Le Pen (7,39%). Le maire de Bordeaux lui a d’ailleurs porté rapidement son soutien et, cette fois-ci, ce n’est pas pas un poisson d’avril.

Les socialistes locaux ont aussi appelé sans état d’âme à faire barrage au FN. Alain Rousset, président (PS) de la région Nouvelle Aquitaine, a même déclaré qu’il avait voté Macron dès le premier tour

Au Plana, écoutant l’interview de jeunes militants de la France Insoumise à la télé, deux quinquagénaires estiment cependant que Macron devra sans doute « gauchiser » sa campagne pour s’adresser à eux, « ce qui ne serait pas un mal ».

Chez les mélenchonistes, à quelques secondes des résultats (WS/Rue89 Bordeaux)

20h : chez les supporters de Mélenchon, « voter au 2e tour, c’est niet »

Mais le pari loin d’être gagné, si on en croit les militants de gauche rencontrés ce dimanche soir à Bordeaux, à deux pas de la Victoire.

Philippe, un vieux briscard du parti communiste qui a rejoint les Insoumis bordelais, l’affirme avec un sourire en coin : « Non, on ne m’y reprendra pas à deux fois, qu’ils aillent se faire foutre. » Il avait voté Chirac en 2002 pour faire barrage à Le Pen et ne compte pas « rejouer la même mascarade ».

A l’atelier du plasticien bordelais, Isidore Krapo, transformé en QG des électeurs et soutiens de Jean-Luc Mélenchon à Bordeaux, la déception est grande quand les portraits des deux finalistes se sont affichés à la télévision projetée sur le mur en brique.

Aline pleure à chaudes larmes. Cette Brésilienne de 31 ans, arrivée en France en 2010, se sent impuissante face à l’arrivée de Marine Le Pen d’autant plus qu’elle ne peut pas voter. Essuyant d’une main une joue et puis l’autre, elle dit avoir eu « un immense espoir dans la candidature de Mélenchon ». « On a cru qu’il pouvait », ajoute son amie Laura, 27 ans, qui votera blanc au 2e tour. A l’annonce des résultats, elle s’est écriée : « C’est une blague ? Alors c’est blanc. »

Hugo Fourcade, le responsable du groupe d’appui de la Victoire, un des plus actifs de Bordeaux, ne sait pas encore pour qui voter. Malgré sa déception et « un sentiment d’injustice », il ne cache pas qu’il s’y attendait :

« Il y a une semaine, j’y croyais encore, mais depuis non. On serait ailleurs si on s’y était pris plus tôt. Entre 2012 et 2017, il n’y a pas eu une politique dynamique. »

Il reconnaît malgré tout que « cette campagne était super » et qu’il « aurait été difficile de faire mieux ». Mais les regrets pointent aussitôt : « Il y avait un boulevard ! »

Edwige Diaz, ce dimanche au QG du FN (SB/Rue89 Bordeaux)

21h : pour le FN, « les cartes sont complètement rebattues »

Autre lieu, autre ambiance, ce dimanche soir à Bordeaux. Vers 21h, l’ambiance est feutrée mais plus festive au QG bordelais du Front national, rue Georges-Bonnac. Une cinquantaine de militants sont venus saluer la qualification promise à Marine Le Pen. Raillant le soutien de François Fillon à Emmanuel Macron, ils écoutent attentivement l’intervention de Nicolas Dupont-Aignan, espérant un ralliement du candidat de droite (qui pour l’instant ne se prononce pas). Qu’importe, ici, on veut croire à la victoire finale, même si elle semble hors d’atteinte.

« C’est assez ouvert, assure l’élu bordelais Jacques Colombier. Qui aurait dit que ce soir les deux grands partis institutionnels, Les Républicains et le PS, sortiraient par la petite porte de l’Histoire ? Les cartes sont complètement rebattues. J’ai souvent entendu des électeurs de droite, des fillonistes, dire ne pas pouvoir voter Macron. C’est un candidat attrape-tout, ça ne fait pas une politique. »

Même optimisme chez Edwige Diaz. La secrétaire départementale du FN se réjouit des scores enregistrés par son parti dans le nord de la Gironde, notamment le Médoc et le Blayais, où il est en tête dans 57 communes sur 63. Et voit dans le deuxième tour une claire opposition de fond :

« Emmanuel Macron est pour nous le meilleur candidat. Il est mondialiste, pro-européen, et soutenu par toute l’oligarchie. Nous sommes dans un mouchoir de poche avec lui, et les gens ne sont pas des pantins. »

L’avenir de l’Europe devrait être au cœur des débats entre les deux finalistes, estiment plusieurs frontistes.

« On nous le vend comme un idéal alors que ce n’est pas le cas, on nous dupe », affirme Marion, 31 ans.

Cette animatrice pour jeunes enfants, qui passe actuellement le concours pour pouvoir enseigner le français à l’étranger, avait voté socialiste en 2007 et 2012. Mais elle est revenue très amère d’une expérience de 2 ans en Autriche :

« Être française ne m’a pas facilité la vie là bas. Des amis syriens ont eu droit à des cours d’allemand gratuits, payés par l’Etat, alors que nous, en tant qu’européens, nous n’avions droit à rien. »

Est ce qu’une France renfermée changerait la donne ? Qu’importe, il est temps selon Marion de donner le pouvoir à Marine Le Pen : « On ne sait pas de quoi elle est capable, alors que Macron, on a vu. »

Manifestation nocturne à Saint-Michel contre la « mascarade électorale » (SB/Rue89 Bordeaux)

22h, place Saint-Michel contre la « mascarade électorale »

La réaction face à la montée du Front national ne s’est pas faite attendre. La gauche privée de deuxième tour et les anars ont voulu dire leur colère ce dimanche soir « contre la mascarade électorale ». Vers 22h, plus d’une centaine de personnes quittent la place Saint-Michel vers la Victoire, aux cris de « Bordeaux lève toi ! ». Les pétards sont bruyants, mais l’ambiance bon enfant – à l’image du chant « Si t’as honte d’être Français tape dans tes mains » -, et les propos mordants.

« Le Pen, Macron, même combat », scandent ainsi les manifestants, dont beaucoup de membres des collectifs nés du mouvement contre la loi Travail. Pas question en effet pour ces militants anti-capitalistes de soutenir « le banquier », ardent défenseur du texte de Myriam El Khomri lorsqu’il était au gouvernement Valls. Max, chauffeur de 28 ans, n’a pas voté au premier tour, et récidivera au deuxième.

« Je voulais voter Poutou, j’ai finalement voté utile avec Mélenchon, mais ça n’a pas marché, indique Julien, restaurateur de 29 ans. Et là, Macron, ce n’est pas possible, c’est un mafieux qui travaille pour le système, rien ne changera. »

Natanaëlle, 42 ans, qui a toujours « voté rouge », avait aussi pris sur elle en votant « pour un socialiste », Jean-Luc Mélenchon. « Mais là, je rentre dans la résistance, et je marche dans les pas de mon grand-père », un Républicain espagnol fusillé par les franquistes, raconte la jeune femme. Artisan au RSA, elle déclare « faire partie des 9 millions de pauvres en France », et regrette le triomphe du candidat de la « médiacratie ».

Place de la Victoire, la rue Sainte-Catherine est barré par les CRS à la manifestation nocturne. Celle-ci emprunte un détour, avant d’être pris dans la nasse rue Paul-Louis-Lande. La police arrête deux manifestants pour des contrôles d’identité. Ce qui reste du cortège rallie la place de la Victoire pour se disperser dans le calme, et sans dégradations sur son passage.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy et Walid Salem
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