Politique 

Comment la France insoumise pousse à Bordeaux Métropole

Jean-Luc Mélenchon ne cesse de grimper dans les sondages, donnant corps à l’hypothèse d’une qualification au deuxième tour de la présidentielle. Son mouvement, la France insoumise, tente de convaincre indécis et abstentionniste, et ses candidats aux législatives, pour beaucoup novices en politique, préparent déjà le coup d’après.

Même chez Lidl, impossible aujourd’hui d’échapper à Jean-Luc Mélenchon. Bien sûr, ce n’est pas le candidat à la présidentielle en personne qui fait campagne ce mardi sur le parking du supermarché béglais, ni son hologramme, mais les membres de la France Insoumise.

Dans ce quartier populaire, situé en face de la cité Maurice Thorez, ils distribuent les tracts à l’entrée des magasins, et tentent d’engager la conversation avec les gens. « Aux jeunes, il faut leur parler d’environnement, aux vieux de l’OTAN », expliquent des militantes. S’ils essuient quelques refus polis, la plupart des clients prennent les documents tendus, et quelques uns, pressés, lancent au passage qu’ils ont déjà choisi Mélenchon.

Certains s’arrêtent même pour tailler une bavette, comme Abdelhakim. Cet artisan boulanger de 34 ans voulait initialement voter Fillon – « Quelqu’un qui demande de la rigueur, mais ne se l’applique pas à lui même, c’est un problème » -, puis était « parti sur un vote blanc ». Finalement, il pourrait glisser un bulletin du nom de l’ancien ministre socialiste.

« C’est un vote sanction, mais je trouve aussi qu’il propose des choses assez concrètes, sur la VIe République ou sur l’écologie. Et il m’a l’air plus honnête que les autres. »

« Trop utopiste »

Un débat s’engage avec deux étudiants, Jean et Henry, respectivement 20 et 23 ans, très partagés. Le second votera Mélenchon le 23 avril, convaincu par ses positions contre la guerre « que l’OTAN impose à l’Europe », ou contre la loi travail :

« Mélenchon a une chaine Youtube, il utilise des mots que tout le monde comprend, il montre qu’il connaît vraiment la vie des gens. »

Jean, lui, penche plutôt pour Macron :

« Il faut avoir les pieds sur terre. Mélenchon est trop utopiste, on est pas en 1789, un changement de constitution ne va pas se faire du jour au lendemain. »

Un jeune couple confie hésiter beaucoup, affirmant notamment ne pas bien comprendre la position de la France insoumise sur l’Europe, et promet de lire son programme.

Tractage de la France insoumise à Bègles (SB/Rue89 Bordeaux)

Convaincre les indécis, et mobiliser les abstentionnistes, c’est justement l’objectif de cette tournée des places, dans laquelle se sont lancés les « groupes d’appui » France insoumise de la troisième circonscription de Gironde (Bordeaux sud, Bègles, Talence, Villenave d’Ornon). Devant un kebab à Thouars, à la station de tram Vaclav Havel ou aux Terres Neuves, ils plantent leur stand avec des pancartes, de la musique (la bande son de Fip) et du forum.

« On essaie de trouver des endroits où les gens sont comme nous, des employés ou des ouvriers qui partagent notre quotidien, relate Loïc Prud’homme, candidat France Insoumise aux législatives dans la 3e circo, et technicien à l’Inra (institut national de recherche agronomique) de son métier. Nous interpellons les gens en leur posant des questions pas forcément politiques, du type “que faites vous de votre temps libre ?” ou “qu’est-ce qui vous met en colère ?”. »

La caravane passe

Autre fait de campagne marquant : une caravane à vélo qui a fait 25 kilomètres, s’arrêtant dans toutes les cités de la circonscription.

« On était applaudi quand on arrivait en scandant “Le problème ce n’est pas les étrangers, c’est les banquiers”, et les voitures klaxonnaient pour nous encourager », raconte Tiphaine Maurin, candidate suppléante.

Cette Talençaise, doctorante en préhistoire, s’est engagée le 16 décembre dernier après le passage de Mélenchon au théâtre Femina.

« J’étais d’accord avec tout ce qu’il disait, sur le nucléaire ou l’égalité femme-homme. Je me suis proposée comme candidate car on ne peut pas continuer à critiquer tout le temps sans passer à l’action. »

La jeune femme se marre en évoquant une rencontre tendue avec cinq jeunes d’une cité :

« Ils nous disaient que les politiques sont tous des pourris, qu’il n’est pas question d’aller voter. On a discuté avec eux, et fini par convaincre l’un d’eux. Mais il nous a alors avoué qu’il était pas inscrit sur les listes électorales ! »

La défiance envers les hommes politiques est immense, affirment les Insoumis. Même si nombre de ses cadres émanent du Parti de Gauche, créé par Jean-Luc Mélenchon après son départ du Parti socialiste, ils peuvent toutefois se prévaloir de représenter un mouvement neuf, non identifié comme un parti traditionnel, et ouvert à toutes les bonnes volontés.

« J’ai l’impression que le fonctionnement en parti hiérarchisé et centralisé rebute beaucoup de personnes, analyse Aude Darchy, consultante en management d’entreprise, et candidate France Insoumise dans la 2e circonscription de Gironde (Bordeaux). La perception qu’ont les citoyens des partis, c’est que des lignes sont définies au niveau national et qu’on n’a pas le droit d’en sortir. Chez nous, beaucoup n’ont jamais milité, voire jamais voté, mais pas mal viennent de Nuit Debout et sont déjà dans une dynamique d’ouverture. »

Insoumis en marche

A l’instar d’En Marche !, la formation d’Emmanuel Macron, la France insoumise revendique le renouvellement : 80% de ses 577 candidats investis pour les législatives sont issus de la société civile, et la moitié sont sans appartenance politique déclarée, même si beaucoup de ceux que nous avons rencontré ont milité à ATTAC, à la LDH ou dans les mouvements féministes.

Et comme la machine rivale de Macron, celle de Mélenchon s’appuie sur un outil numérique très fluide (la plateforme conçue par NationBuilder, aussi utilisée par Trump), qui facilite les recrutements – possibilités d’adhérer facilement (et gratuitement) en ligne, de créer son groupe local ou ses évènements, de participer à l’élaboration du programme… Dans l’agglomération bordelaise, la France insoumise compte plus de 40 groupes d’appui, et plusieurs centaines de soutiens.

Mais il y a une différence de taille avec En Marche ! : la France Insoumise a déjà investi ses représentants aux législatives élus ou cooptés par les militants des groupes locaux, alors que la direction nationale d’En Marche ! choisit ses candidats sur CV et lettre de motivation.

Si Aude Darchy était une responsable du Parti de Gauche et a fait la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012, tout comme Loïc Prud’homme, Marie Duret-Pujol, candidate dans la 6e circonscription de Gironde (Mérignac) est elle novice en politique :

« J’ai des activités syndicales, mais je n’ai jamais été encartée dans un parti, raconte cette maitre de conférences en études théâtrale à l’université Bordeaux-Montaigne. Le déclencheur, ça a été la loi travail, et le fait d’avoir autant manifesté pour se voir ensuite imposer ce texte par 49-3. J’ai aussitôt rejoint un groupe local de la France insoumise. Le fait de se présenter aux législatives ne correspond pas à un plan de carrière, mais à la volonté d’avoir une parité réelle, car le vivier de notre circonscription manquait de femmes. J’ai fait ce choix en sentant le mouvement s’amplifier dès l’automne. Il y avait une quarantaine de militants quand j’ai été cooptée, on doit être aujourd’hui une soixantaine. »

Sur le parking d’un supermarché béglais (SB/Rue89 Bordeaux)

Des nouvelles du Front

Ces candidatures iront-elles jusqu’au bout ? Rien de moins sûr. Le Parti communiste, qui soutient également Jean-Luc Mélenchon, et fait sa campagne, a lui aussi investi ses représentants pour les législatives. Et en fonction du scénario de la présidentielle, des accords devront être conclus, y compris avec d’autres formations politiques. Mais on n’en est pas là, répondent les militants de la France insoumise, qui disent vouloir procéder « étape par étape, et faire d’abord élire Jean-Luc Mélenchon ». Les insoumis indiquent toutefois travailler en concertation avec le PC, ce que confirme Vincent Maurin, responsable communiste en Gironde et lui-même candidat aux législatives à Bordeaux :

« La France insoumise est un agglomérat, pas très structuré, mais nous faisons campagne commune. Ce n’est pas un handicap pour la présidentielle, même si ça peut faire désordre et déboussoler certains électeurs. Mais Mélenchon aura le même problème que Macron s’il est élu, car ils ne sont pas dans une dynamique de parti. Il faudra bien que les forces qui ne se reconnaissent ni dans la droite ni dans la politique du gouvernement actuel puissent constituer un pôle alternatif. C’est pourquoi avec la France insoumise, Ensemble (une autre composante du Front de Gauche), et même certains représentants d’EELV, on a convenu de se retrouver après la présidentielle pour préparer une assemblée à l’échelle des circonscriptions bordelaises sur une thématique : “Un député de gauche, à quoi ça sert ?” »

Pourquoi la France insoumise a-t-elle alors déjà investi des candidats, court-circuitant ses alliés du Front de gauche ?

« Comme beaucoup d’entre nous ne sont pas des professionnels de la politique, c’était intéressant de savoir s’il y avait assez de candidats potentiels, justifie Aude Darchy. On a finalement eu beaucoup plus de volontaires que ce qu’imaginé au départ. Cela nous permet d’avoir des formations – sur l’institution, ou la constitution d’une équipe de campagne… –, et d’être prêts. Tout comme Jean-Luc Mélenchon n’a pas choisi d’attendre de savoir qui le PS désignerait comme candidat. L’avoir fait en janvier n’a sans doute pas été la meilleure décision de leur vie. »

A priori, la réunion « Un député de gauche, à quoi ça sert ? » n’est pas ouverte aux candidats investis par le Parti socialiste, la France insoumise ne se voyant pas travailler à l’Assemblée avec Myriam El Khomri ou Manuel Valls. Mais si Mélenchon arrive à l’Elysée, les Insoumis auront peut-être besoin de socialistes prêts à mettre les mains dans le cambouis.

« L’imprévu n’a jamais été aussi probable, alors on s’y prépare, souligne Loïc Prud’homme, candidat FI. Mais quelle que soit l’issue de la présidentielle, le statu quo n’est plus possible, et l’attente des gens trop forte, il faudra en faire quelque chose. »

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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