Politique 

« En Gironde, le couloir de la pauvreté plus sensible à Le Pen »

actualisé le 11/05/2017 à 14h55

Les résultats de la présidentielle en Gironde et dans la région Nouvelle-Aquitaine reflètent  selon la sociologue Viviane Le Hay la « fracture territoriale » entre villes et zones périurbaines, entre gagnants et perdants de la mondialisation. Entretien.

Rue89 Bordeaux : Viviane Le Hay, vous êtes ingénieur de recherche CNRS au Centre Émile Durkheim (Université de Bordeaux/Sciences Po Bordeaux). En tant que spécialiste de sociologie électorale, vous vous intéressez notamment aux effets politiques de la précarité. Quelle analyse faite-vous des résultats dans la région ?

Viviane Le Hay : La Nouvelle-Aquitaine et la Gironde sont caractéristiques de ce qui se passe dans le Sud Ouest, plus réfractaire au vote Le Pen. Mais nous retrouvons aussi des logiques nationales avec ce qu’on appelle le vote de fracture territoriale, entre gagnants et perdants de la mondialisation : les grandes villes ont plutôt voté Macron ou Mélenchon, les campagnes FN.

Dans les préfectures de tous les départements de la région, Marine Le Pen fait au premier tour des scores très faibles et arrive systématiquement au mieux en 4e position. Bordeaux est ainsi une des trois grandes villes de France où elle obtient ses moins bons résultats, avec 7,4% après Paris (4,99%) et Nantes (7,1%). En revanche, elle fait 20% dans le reste de la Gironde.

Comment l’expliquez-vous ?

La sensibilité au FN est plus forte dans les territoires du couloir de la pauvreté, cette banane au nord de la Gironde allant du Médoc au Lot-et-Garonne. Trois circonscriptions – le Médoc, le Blayais et le Libournais – ont ainsi placé Marine Le Pen en tête (et quelques dizaines de communes, toutes dans ces circonscriptions, au deuxième tour, NDLR). Ce ne sont pas forcément les gens les plus pauvres qui votent FN, mais ceux qui sont juste au dessus et ont peur du déclassement.

Un vote Sam Suffit

Pourquoi se tournent-ils vers le Front national ?

Le vote FN des périurbains n’est pas fait des plus précaires, mais de ceux qui ont un peu de patrimoine, un emploi, des gens insérés mais dont la situation n’est pas complètement stabilisée. Un peu éloignés des centre-villes, ils se sentent plus fragilisés. Ils aspiraient à ce rêve français d’accéder à la propriété, un pavillon avec un jardin.

Mais ce choix de logement nécessitait des coûts et des sacrifices qu’ils n’avaient pas anticipé et qui amputent leur pouvoir d’achat, comme l’achat de plusieurs voitures, des dépenses en carburant non négligeables. Sans compter le temps passé dans les transports et les bouchons. Et ils se retrouvent isolés, dans des villes ou des villages dortoirs, sensibles au discours du FN sur l’abandon des zones rurales et la disparition des services publics.

En bleu, les communes ayant placé Marine Le Pen en tête au deuxième tour (capture d’écran/France Info)

Ce vote peut-il d’élargir aux législatives ?

Le point d’interrogation majeur, c’est le taux d’abstention. Plus il sera important, moins on aura de triangulaires ou de quadrangulaires qui pourraient profiter au FN. Cela va dépendre des contextes locaux, des ajustements du PS et de la droite. Malgré l’échec de Fillon, les villes qui ont un maire Les Républicains comme Arcachon, Gujan-Mestras, La Teste… l’ont tout de même placé soit en tête, soit deuxième.

« S’abstenir, c’est une façon de participer »

Que pensez vous de l’émergence de ces nouveaux mouvements que sont En Marche ! et La France insoumise ?

Mon collègue Vincent Tiberj a montré qu’avec le renouvellement générationnel s’opérait une transformation de la relation au système politique et partisan. Les jeunes ne sont plus dans un vote de devoir, mais de droits. Ils vont voter au gré de leurs sensibilités, pour des candidats ou des enjeux auxquels ils sont sensibles. Ils sont réfractaires aux partis traditionnels, et un grand changement qu’incarnent EM et FI , c’est effectivement cette manière d’appréhender la politique de façon plus horizontale, de la démocratie par le bas. S’abstenir, c’est aussi pour eux une manière de participer à la vie politique.

Faites vous référence à la consultation de la France insoumise, qui a écarté le vote Macron ?

Oui. Cela ne leur parle pas de dire que c’est un devoir de voter contre Le Pen, ou qu’il faut constituer un front républicain. C’est selon eux une logique du vieux système. Et ce n’est pas une question de culture historique ou politique, puisque cette nouvelle génération est plutôt plus diplômée et informée. Elle ne veut pas se laisser rouler dans la farine.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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