Société 

Le littoral aquitain tenaillé entre érosion et boom de sa population

Alors que la croissance démographique de la côte Atlantique ne se dément pas, ses communes doivent faire face à l’accélération de l’érosion. Le coût devient pharaonique, souligne une enquête de la Chambre régionale des comptes.

C’est un « triple défi » qui attend les communes de la côte en Nouvelle-Aquitaine : il consiste « à la fois à aménager et à ménager le littoral tout en devant parfois envisager de le déménager », selon une formule extraite de l’enquête dévoilée ce lundi par la Chambre régionale des comptes.

En clair : ces collectivités doivent accueillir de nouveaux habitants toujours plus nombreux, sans dégrader un environnement déjà si fragile, que en certains endroits, comme Lacanau, l’érosion du littoral pourrait entraîner le repli des bâtiments construits en front de mer.

« Les derniers travaux de l’INSEE et du BRGM (bureau de recherches géologiques et minières) viennent de révéler concomitamment la poursuite d’une croissance démographique élevée pour les territoires littoraux aquitains et l’accélération du processus d’érosion côtière sur la côte atlantique », souligne la Chambre.

Les projections tablent en effet sur l’arrivée de 148 939 habitants supplémentaires à l’horizon 2034 sur le territoire des intercommunalités « littorales » de l’ex région Aquitaine, qui en comptaient déjà 595 419 en 2011.

Haliotropisme, dans ton cœur, change pas le moteur

De telles « migrations résidentielles » correspondent selon la Chambre régionale des comptes « à un phénomène observé à plus grande échelle au niveau national et mondial, qualifié par les géographes de “littoralisation” ou d’“haliotropisme” ».

Mais si ces villes ont les bras ouverts pour les résidences secondaires, elles ne sont pas forcément disposées à accueillir tout le monde. La Chambre relève ainsi qu’elles comptent 7,9 logements locatifs sociaux pour 100 résidences principales, contre 10,5 en moyenne pour l’ensemble de l’ex-Aquitaine :

« Le parc de logement social du littoral ne suffit pas à couvrir la totalité des besoins des populations locales et notamment des jeunes actifs, son implantation fortement concentrée sur certaines grandes communes urbaines comme Bayonne ou La Rochelle, apparaissant en outre déséquilibrée. Le phénomène d’éviction vers le rétro-littoral qui en résulte (observé notamment au pays basque et dans le sud des Landes) s’accompagne assez souvent d’une déconnexion entre zone d’emploi et zone d’habitat à l’origine de coûts sociaux et environnementaux. »

Cinéma Hossegor

Si certaines communes en sont conscientes, d’autres font tout pour éviter d’avoir à construire du logement social. La Chambre régionale des comptes dénonce « des stratégies d’évitement des dispositifs légaux destinés à lutter contre l’étalement urbain et favoriser la mixité sociale » :

« Ainsi, Soorts-Hossegor, dont le plan local d’urbanisme comportait traditionnellement d’importantes zones en cœur de ville où la constructibilité des terrains était conditionnée à une surface minimale très conséquente (pouvant aller jusqu’à 3 000 mètres carrés), a entrepris en juillet 2014 d’introduire dans ledit PLU (plan local d’urbanisme) certaines dispositions techniques ayant pour objectif affiché de faire obstacle aux dispositions nouvelles introduites par la loi ALUR (accès au logement et un urbanisme rénové) pour favoriser la densification des zones urbanisées, considérant que cette “forme urbaine résidentielle méritait d’être préservée”. »

Bref, observe la Chambre des comptes, les communes ont du mal à lutter contre l’étalement urbain, et à le faire de manière concertée : les élus locaux de Royan, Hendaye, Soorts-Hossegor, ainsi que l’ensemble des maires de la communauté de communes Médoc Atlantique rechignent ainsi à mettre en place un plan local d’urbanisme intercommunal. Cela supposerait en effet d’abandonner le pouvoir de fixer le droit des sols sur leur territoire…

Fragilisation financière

Elles doivent pourtant faire face à un défi qui dépasse leurs seules ressources : l’érosion. Si bien que « des collectivités historiquement favorisées sont aujourd’hui en voie de fragilisation financière », pointe la Chambre :

« Nombre de ces communes doivent faire face aux coûts induits par leur exposition croissante aux risques littoraux, à tel point que leur situation budgétaire peut parfois s’en trouver significativement affectée, comme c’est le cas par exemple de Soulac-sur-Mer et Capbreton. »

Lacanau réfléchit sérieusement au repli stratégique de son front de mer (Jelora/Flickr/CC)

A Lacanau, du fait des dernières tempêtes, le recul du trait de côte a atteint dès mars 2014 le niveau prévu pour 2040, et les dernières études laissent augurer un recul supplémentaire de 65 mètres à l’horizon 2040 et 165 mètres à l’horizon 2100.

Or les dépenses de remise en état de la plage et de la dune et de renforcement des ouvrages de protection se sont élevées à 3,37 millions d’euros d’investissements à la suite des tempêtes de l’hiver 2013/2014. Soit les 2/3 du budget annuel d’investissement moyen de la commune sur la période 2011-2015.

Le repli remis à plus tard

Et la facture pourrait s’élever à 125 millions d’euros sur 30 ans, d’ici à 2040 dans un scénario « fil de l’eau ». La construction d’un ouvrage de protection dimensionné pour résister à l’horizon 2050 a été évalué à 18 millions d’euros HT (plus 200000 euros de frais annuels d’entretien), à 50,7 millions HT pour faire face au scénario 2100.

« Le financement de tels équipements excède en tout état de cause les capacités budgétaires de la commune de Lacanau et de son intercommunalité, la participation des propriétaires qui bénéficieraient de ces protections n’apparaissant pas, en outre, aisée à mettre en place », estime l’enquête de la Chambre.

Elle juge « prohibitifs » les coûts d’une relocalisation en zone rétrolittorale, envisagée par un scénario du GIP Littoral pour 1 194 logements et 109 locaux commerciaux et professionnels en front de mer.

« Le coût de la suppression (acquisition-démolition-renaturation) des activités et biens concernés a été estimé à 253 M€ (205,6 M€ en valeur actuelle nette) dans le cas de mise en œuvre de solutions innovantes (acquisition en nue propriété, mise en location des biens acquis avant qu’intervienne leur destruction) et à 602 M€ (483 M€ en valeur actuelle nette) en cas d’expropriations classiques indemnisées sans décote au titre du risque. »

Pour la Chambre régionale des comptes, « de telles opérations sont hors de proportion avec les capacités de financement du bloc communal et devraient donc donner lieu à la mise en place de dispositifs dédiés n’existant pas à ce jour ». Lacanau a d’ailleurs remis la réflexion à plus tard.

D’autant moins que « le cadre juridique parait aujourd’hui inadapté » aux relocalisations. Une proposition de loi sur « l’adaptation des territoires littoraux au changement climatique », présentée en 2016 par la députée de Gironde Pascale Got, introduisait le concept de « zones d’autorisation d’activité résiliente et temporaire » pour les propriétaires privés, mais la procédure parlementaire n’est pas allée à son terme.

D’autre part, souligne la Chambre, un repli stratégique sur des territoires proches du littoral « supposerait de permettre leur aménagement par dérogation aux dispositions de la loi “littoral” limitant l’urbanisation des “espaces proches du rivage” ». Un boite de Pandore très risquée à ouvrir.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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