Culture 

Il y a 100 ans, le jazz débarquait en France, à Bordeaux

[VIDEO] A l’occasion de la journée nationale des mémoires de l’esclavage et de leur abolition, ce mercredi 10 mai, Mémoires & Partages propose une série d’évènements autour du centenaire du débarquement… du jazz en France. Les Bordelais ont en effet été parmi les premiers en Europe à découvrir cette musique, jouée par les nombreux soldats noirs  descendants d’esclave stationnés en Gironde.

En 1917, les Etats-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne, volant au secours de leurs alliés français et britanniques. Jusqu’en 1919, 100000 soldats américains s’installent à Bordeaux, dont 20000 Noirs. Dans l’ancien premier port colonial français, et deuxième port négrier, ceux-ci vont contribuer à l’effort de guerre en construisant notamment l’extension du port de Bordeaux, à Bassens.

« Ces “labour bataillons” de soldats noirs n’avaient pas la possibilité d’aller combattre sur le front, pour des raisons de racisme des officiers américains, rappelle Karfa Diallo, de l’association Mémoires et Partages. Ils vont emmener dans leur sillage des progrès de civilisation, et notamment le jazz. Ou plus précisément un de ses fers de lance, le ragtime. Plusieurs groupes qui étaient extrêmement reconnus sur la scène américaine vont venir jouer en Europe. »

Selon l’historien Pascal Blanchard, « l’un des tout premiers concerts de jazz identifiés en France » se déroule en effet à Bordeaux. Il s’agirait d’une prestation du 808e régiment Stevedore. Plusieurs concerts du lieutenant afro-américain et pianiste James Reese Europe se sont également tenus dans la capitale girondine. Les concerts au Café Anglais, sur les Allées de Tourny sont devenus « un rendez-vous incontournable pour de nombreux bordelais ».

Fruit défendu de la liberté

Comme le montre cette vidéo exceptionnelle, conservée par le NARA (National archives and records administration), « les noirs-américains font l’objet d’une grande curiosité, et le jazz est perçu comme le fruit défendu de la liberté et de la paix ». Il apparait au même moment dans d’autres grands ports de l’Hexagone où transitent les troupes américaines, Nantes et Brest.

Après la guerre, le goût du jazz perdure à Bordeaux dans les bars fréquentés par les jeunes et les marins à Saint-Pierre, où l’on écoute des disques importés, et dans certains théâtres (Le Français, le Trianon). Mais à cause de la Dépression, et du protectionnisme américain, il ne décollera vraiment qu’après la deuxième guerre mondiale

Lors d’une série de rencontres, de débats et de concerts jusqu’au 20 mai, Mémoires & Partages propose « de réfléchir sur les héritages musicaux de cette présence en lien avec l’histoire de l’esclavage ». L’évènement mémoriel s’articule avec le centenaire de la guerre 14-18, puisque plusieurs expositions sont prévues, notamment sur la présence américaine à Bordeaux, au Centre Jean-Moulin, en juillet, puis sur le jazz à Pompignac, en novembre.

Toute la musique que j’aime

Le jazz est né, selon Karfa Diallo, « de la capacité de résilience des esclaves et de leurs descendants, qui travaillaient dans des conditions épouvantables dans les champs de coton du Sud des Etats-Unis, puis dans les industries automobiles du Nord ».

Il descend du blues et du gospel, eux-mêmes descendant des négro-spirituals du XVIIe et des rythmiques antillaises et caribéennes, et des mémoires musicales des peuples déportés depuis l’Afrique. La rencontre avec les instruments traditionnels apportés d’Europe, en particulier pendant la guerre de Sécession, fait émerger le style Nouvelle-Orléans, dit Classic Jazz.

Le 12 mai, un dîner de la Liberté sur « le jazz en Créolité » se déroulera avec Bernard Lubat au Régent République.

« L’esprit du jazz c’est un processus de libération, explique le musicien d’Uzeste. Ce n’est pas pour moi une forme esthétique et une identité arrêtées, mais des sources et des ressources humaines. Elles n’existent que par le fait qu’on se libère du conformisme, de la culture dominante. Comment fait-on pour se rendre compte qu’on est esclave et comment lutte-t-on pour s’en libérer ? »

Freedom in Bordeaux s’achèvera le 19 mai par une conférence avec Philippe Méziat, d’Action Jazz (co-organisateur de Freedom in Bordeaux) et un concert de « Bordeaux Jazz All Stars » à la Grande Poste, suivi d’une soirée « Mix Global Groove ».

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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