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Hervé Le Corre se livre à la maison d’arrêt de Gradignan

Pour cette deuxième rencontre littéraire initiée par La Machine à Lire à la maison d’arrêt de Gradignan, Hervé Le Corre est venu parler de ses livres, son travail et son univers. Rue89 Bordeaux l’a accompagné.

Hélène des Ligneris, directrice de La Machine à Lire, invite Hervé Le Corre à la rencontre des détenus (WS/Rue89 Bordeaux)

« Bonjour, je m’appelle Hervé Le Corre, j’ai 62 ans et j’écris des romans noirs. »

Face à l’écrivain bordelais, six hommes incarcérés à la maison d’arrêt de Gradignan. Ils sont dispersés, seuls ou par deux sur des bancs en bois et en fer solidement ancrés au sol. C’est la salle de spectacle à en croire l’estrade, peut-être celle du 5e étage ou peut-être la seule de tout le quartier des hommes.

Hervé Le Corre est assis sur le bord de la scène, au même niveau que ceux venus l’écouter. Il raconte son parcours, sans chichis, déroulant quelques étapes de sa vie, son métier de professeur, son premier manuscrit envoyé par la poste, sa fascination pour James Ellroy et son livre « Lune sanglante » qui l’avait poussé à écrire.

« Vous connaissez ? » On hoche la tête pour dire non. Personne ne connaît, ni l’auteur, ni le livre. Hervé Le Corre raconte alors « l’histoire d’un sordide criminel de 52 ans qui assassine des jeunes femmes » et d’ « un flic qui tombe sur un meurtre immonde ». Tous sont captivés par le récit à l’accent du Sud Ouest.

« Ah mais vous en avez écrit un pareil, il y a de la viande partout ! », l’interrompt sur un ton familier un autre accent du Sud Ouest.

Dans cette salle envahie de moiteur, aérée par de minces fenêtres alignées en hauteur offrant la vue d’un ciel blanc de chaleur, les murs portent quelques fresques défraichies, peintes sans doute dans les années 1990 et recouvertes d’une patine que la chaleur rend collante au point de décourager une mouche de s’y poser. L’homme du dernier rang secoue obstinément son T-shirt espérant un peu d’air.

« De la viande partout ? il en faut pour un livre noir ! », rebondit Hervé Le Corre avant de décrire encore quelques scènes de « barbaque ».

La vraie vie

A part Jean-Jacques, le gars du premier rang qui lit des livres le soir au lieu de regarder la télé et qui en est à son troisième Le Corre, les autres ne décrochent pas un mot. Pas encore. Pourtant, ils ne sont pas venus par hasard à cette rencontre proposée par La Machine à Lire, et rendue possible par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation de la Gironde (SPIP).

« Nous défendons ce projet depuis 4 ans. Cela fait partie de nos objectifs, de porter la littérature en dehors de notre librairie, là où on ne l’attend pas », déclare Hélène des Ligneris, sa directrice.

Florence Dekindt, responsable à la Direction des bibliothèques de la ville de Bordeaux également porteuse du projet, explique :

« Le 1er juin, nous avons organisé un atelier autour des ouvrages d’Hervé Le Corre. Une vingtaine de personnes, des hommes et des femmes, y ont pris part et beaucoup se sont inscrits pour cette rencontre aujourd’hui. »

Mais, finalement, pas de femme ce jeudi 22 juin. Certaines ont du répondre aux sollicitations de leurs avocats pour les affaires les concernant, d’autres n’ont pas franchi les passages qui séparent l’aile des femmes de celle des hommes. Elles étaient pourtant nombreuses le jour de la première rencontre avec l’auteure Michèle Lesbre.

Chloé Hardy, directrice de l’antenne du SPIP Gironde à Gradignan, développe ce qui est appelé « programmation culturelle » :

« La culture est un vecteur d’insertion . Si c’est pour les occuper, on mettrait des DVD toute la journée et on ne s’embête plus ! Nos ateliers sont aussi l’occasion d’avoir un lien avec l’extérieur. Dans le quartier des femmes, nous avons mis en place un potager. »

Sur le dépliant, on peut découvrir un atelier danse, un autre de peinture, jeux vidéos, slam, écriture, théâtre, yoga, tricot…

« Ça fait rire comme ça, quand on parle de potager, de pétanque, et de tricot, lance André Varignon, le directeur de la maison d’arrêt. Toutes ses activités sont une ouverture vers l’extérieur dans un monde fermé. C’est une volonté de recréer des activités de la vraie vie… »

A la maison d’arrêt de Gradignan, 650 hommes et une quarantaine de femmes séjournent « 4 à 5 mois en moyenne ».

Des détenus attendent la rencontre (WS/Rue89 Bordeaux)

« Ça permet de s’évader »

« Les gens heureux n’ont pas d’histoires. C’est la part sombre du monde qui m’intéresse pour écrire. » Là où nous sommes, ces mots d’Hervé Le Corre tombent sous le sens.

« Ce n’est pas compliqué de passer la semaine avec des enfants et le weekend à raconter des histoires de meurtres et de boucheries ? », demande l’homme assis au bout du troisième rang, une fesse sur le banc et l’autre dans le vide.

L’auteur répond : « Il y a le boulot et il y a l’imagination. Il faut garder les parois étanches. C’est comme un bateau, sinon c’est le naufrage. »

« Combien ça gagne un auteur ? », « comment vous travaillez ? », « vous avez peur de la page blanche ? », « vous prenez de la drogue pour écrire ? »… Hervé Le Corre répond sans détours. Il dévoile ses gains, jusqu’à 40 000 euros pour « un livre qui a bien marché », dit travailler sans plan et sans horaires, assure qu’une littérature sous l’effet d’une drogue n’est pas forcément de qualité. « Pourtant les chanteurs, les sportifs… » « Oui, mais pas les auteurs. » Et pour celui qui l’interroge sur une autobiographie, il rétorque : « J’ai rien à raconter ! J’ai une vie de merde sur le plan romanesque. »

Une sirène retentit au loin, les bruits de travaux quelque part dans le bâtiment, la chaleur ne faiblit pas. L’un chuchote à son voisin : « Il faudrait une serviette mouillée sur la tête. » Sans réponse. « C’est l’heure de la gamelle » rappelle un autre. « On a le temps, répond le gars du troisième rang. Ici on a le temps », avant de conclure, un brin malicieux : « La lecture, ça permet de s’évader si je puis dire. » C’est dit.

Libre

Les uns quittent la salle, d’autres aimeraient échanger encore. Jo est de ceux-là. Il est chargé de la bibliothèque du quartier des hommes :

« C’est un placard, précise-t-il. Il y a 2500 à 3000 livres. Sur les 450 hommes qui se trouvent dans le bâtiment, il y a environ 1 personne sur 10 qui lit, sachant que certains empruntent parfois jusqu’à 10 livres. L’organisation est compliquée. Il y en a qui ne les rendent pas, ou ils sont transférés ou libérés et partent avec… »

Jo était le premier au rendez-vous. Il avait sous le bras une sortie papier de son roman qu’il tenait à remettre à Florence Dekindt. C’était prévu. Un texte tapé sur un ordi « cantiné » en prison. Cantiner ? « Oui, c’est ce qui nous est permis d’acheter ici. » Une sorte de marché interne.

« Je me suis pris au jeu. J’ai voulu raconté mon histoire à la famille. C’était pour moi l’occasion de leur dire certaines vérités depuis que je suis ici et, du coup, croyez-moi, ils ont appris beaucoup de choses sur moi. »

« Apaiser la détention », « montrer aux détenus qu’on s’intéresse à eux »,  « les mettre en valeur », c’est la finalité de ces activités proposées « simplement et spontanément », explique André Varignon, le directeur de l’établissement :

« Il n’y a pas de liens directs entre ces activités et la réinsertion en milieu ouvert. On en est qu’au début et c’est difficile d’avoir un retour. En tout cas, certains ont vu leur première pièce de théâtre ici ! Il faut tirer les détenus vers le haut, sans les obliger à rien. Le détenu est libre. »

Du moins derrière sa fenêtre.

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication
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