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Climat : devenir végétarien pour veiller au grain ?

actualisé le 15/09/2017 à 21h37

100% végé pour nourrir ses festivaliers, Climax a voulu démontrer via ses conférences pourquoi la survie de l’humanité passe par une alimentation moins carnée. Explications.

Pesticides, plastiques, OGM, perturbateurs endocriniens, huile de palme… La malbouffe a bien sûr une place de choix au menu des trois journées de conférences de Climax, dont le fil rouge était cette année la transition alimentaire. Deux sessions ont notamment permis de débattre d’un sujet rarement traité ailleurs, tant il suscite de crispations au pays de la poule au pot du dimanche : faut-il devenir végétarien pour sauver la planète ?

Même un éleveur, Laurent Tite, dont la Ferme des Jarouilles, à Coutras, alimente nombre d’enseignes bio girondines Gironde, l’avoue :

« J’ai arrêté pendant un an ou deux de manger de la viande, mais c’était compliqué à la maison…  On en a en permanence, et c’est quasi obligatoire dans les fêtes de famille. »

Laurent Tite estimait tenir le rôle du « méchant » lors d’une table ronde réunissant notamment Brigitte Gothière, de l’association L-214, qui dénonce la maltraitance des animaux dans les élevages industriels.

Mais à l’exception des désaccords, notamment avec la philosophe Corine Pelluchon, sur l’origine de l’élevage (pour l’agriculteur, c’est « la prolongation d’un contrat passé au Néolithique avec une vingtaine d’espèces d’animaux, qui se sont sont laissées domestiquer, en contrepartie de quoi l’éleveur prend soin d’elles, leur donner à manger et boire », et les protège contre d’autres prédateurs ; selon l’auteure des « Nourritures » et du « Manifeste animaliste », les spécialistes contestent cette version de l’histoire de la domination animale), tous les intervenants partagent ce point de vue : il faut sortir de l’agriculture industrielle, et ralentir pour cela sa consommation de bidoche.

Prendre les cochons pour des requins

C’est une question d’éthique – 65 milliards d’animaux tués dans le monde chaque année, soit 2000 par seconde, et 1,1 milliard en France -, de bien-être animal, en raison des conditions déplorables d’élevage (80% des bêtes ne voient jamais le jour) et d’abattage, régulièrement dénoncées par L214. Mais aussi purement et simplement de survie des espèces vivantes actuelles, y compris l’Homme.

La sixième extinction des espèces est en effet due entre autres au changement climatique, dont l’élevage est l’un des principaux responsables : le secteur représente 14,5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, plus que secteur des transports, ou que les émissions de la France et des Etats-Unis réunis, selon la FAO, à cause notamment du méthane produit par les rots des ruminants.

Mais, et c’est moins connu, l’élevage est aussi accusé de causer le pillage des océans, dénonce Lamya Essemlali, de l’ONG Sea Shepherd France :

« 40% des poissons pêchés le sont aujourd’hui pour nourrir des animaux terrestres. Les cochons mangent plus de poissons que les requins, on marche sur la tête. »

Conséquence ?

« L’effondrement des pêcheries est annoncé d’ici 2048, c’est à dire que demain, c’est la fin des océans. Or avant d’être une source de protéines, les poissons sont les ouvriers essentiels de la machine océan, souvent appelé le poumon bleu de la planète, avec le poumon vert que sont les forêts, car c’est un régulateur essentiel du climat. »

Sea Shepherd mène donc des actions pour alerter l’opinion sur la surpêche, à coup de vidéos chocs filmées depuis un navire, le Bob Barker, qui sera à Bordeaux, et pourra être visité, le 14 octobre prochain. Au large du Gabon, l’ONG de Paul Watson (un des fondateurs de Greenpeace) a ainsi filmé le massacre inutile de centaines d’animaux, dont des requins en voie de disparition, lors d’une campagne de pêche de thon albarore au large du Gabon.

Comme beaucoup d’autres, ce chalutier affrété par une marque française bien connue, Saupiquet, pille ainsi les ressources halieutiques des fonds africains. Cette surpêche « met à genoux des petits pêcheurs pour du poisson dont on (les habitants des pays riches, NDLR) n’a pas vraiment besoin, tempête Lamya Essemlali. Ceux qui ne dépendent pas de matière animale pour leur survie ne devraient pas en consommer. »

Les consommateurs de demain

Possible ? Aucun doute, affirme Laure Ducos, de Greenpeace :

« Il est faux de croire qu’on a besoin d’un taux élevé de protéines animales pour être en bonne santé. D’après le scénario Afterres2050, réalisé par l’association Solagro, on peut renverser le rapport de protéines, aujourd’hui à 60% animales et 40% végétales. C’est urgent si on veut répondre au défi climatique, car on divisera ainsi par deux voire trois ou quatre les émissions de gaz à effet de serre liées à l’agriculture. Mais on réduira aussi la pollution de l’eau et du sol par les nitrates. Et 140000 emplois pourraient être même créés si on réduit l’élevage industriel », au profit de petites fermes pratiquant l’élevage à l’herbe, ou la production de légumineuses riches en protéines.

Pour l’agronome Philippe Pointereau, directeur de Solagro, les consommateurs de produits bio sont « le prototype du consommateur de demain » :

« Ils mangent 20 à 40% de viande en moins qu’un consommateur lambda. Ça montre que c’est faisable, et d’ailleurs, les nouvelles recommandations du plan nutrition santé vont dans le même sens, en préconisant par exemple de se limiter à 50 grammes de viande rouge, de faire attention aux poissons, de consommer 2 légumineuses par semaine ou encore de passer de 3 à 2 produits laitiers par jour. Il suffirait d’appliquer rapidement cette nouvelle feuille de route (passer de 3 à 2 produits laitiers). « 

Seul « point négatif » de ce régime souligné par l’étude NutriNet Santé, un travail mené par Solagro : « Un repas coûte 1,80 euro de plus car il rémunère mieux les paysans, poursuit Philippe Pointereau. Mais c’est sans prendre en compte les externalité positives : le taux d’obésité et de surpoids chute de 50%, ce qui est énorme . »

Un steak = 70 kilomètres en voitures

Il n’y a toute façon guère de questions à se poser, conclut l’agronome :

« On doit changer notre alimentation, sinon on n’atteindra pas le facteur 4″ (la réduction par 4 des émissions de gaz à effet de serre à laquelle s’est engagée la France). L’urgence est là et il va falloir changer de braquet. Si on avait des quotas d’émission de gaz à effet de serre pour atteindre nos objectifs en 2050, cela représenterait 6 kilos de CO2 par jour. Vous les consommeriez en une journée avec 176 grammes de steak, ou 300 grammes de comté, ou 30 kilos de lentilles cuites, ou en faisant 70 kilomètres tout seul dans sa voiture… »

En attendant d’en venir peut-être à de tels quotas contraignants, les ONG représentées à Climax comptent agir à l’occasion notamment des États Généraux de l’alimentation. Greenpeace cherche par exemple à obtenir la réduction de l’usage des protéines animales dans l’élevage, et un objectif d’un repas végétarien par semaine dans les cantines scolaires :

« La notion de gout est essentielle, et cela permettrait aux enfants qui n’auraient autrement pas fait ce choix de réaliser que les légumes, c’est bon, estime Laure Ducos. L’association légumineuse-céréale (riz et lentilles, par exemple) répond complètement aux besoins en acides aminés. »

L’ONG souhaiterait notamment pour cela que des représentants des associations de la société civile intègrent le GEMRCN (groupement d’étude des marchés en restauration collective et de nutrition), jugé noyauté par l’industrie de la viande, et dont les recommandations sur les quantités de protéines animales sont transposées par le ministère.

« Du coup certaines écoles sont hors-la-loi car elles font plus de menus végé que ce qui est recommandé. Il faut donc convaincre les maires, que les parents fassent du lobbying auprès d’eux. »

Tous les parents sont cependant loin d’être convaincus par le végétarisme, souligne Elodie Vieille-Blanchard, présidente de l’Association Végétarienne de France :

« 10% de la population française souhaite devenir végétariens, mais c’est une autre paire de manche pour y arriver. Beaucoup de gens ne le sont pas restés pour des raisons de « comment » : ils ne savaient pas équilibrer les menus, cuisiner des légumes, ou vivaient mal les conséquences sur leur sociabilité. »

Cuisine hors sol

Et le constat est le même chez les pros :

« On en est aux balbutiement de la cuisine du légume, estime Xavier Hamon, chef du restaurant le Comptoir du Théâtre, à Quimper, dirigeant de l’Alliance Slow Food des Chefs en France (et frère de Benoit). Car la formation des cuisiniers en France donne des cuisiniers hors sol, déconnectés des enjeux environnementaux, un peu comme on a des animaux hors sols. »

L’association Bon Climat réclame ainsi que tous les restaurants proposent une assiette végétale à leurs clients.

« On a choisi de mobiliser les chefs de cuisine, explique son fondateur, Jean-Louis Fessard. Car si on veut changer son alimentation, encore faut-il que ce soit bon. Si on veut abandonner son steak frite, il ne faut pas avoir à regretter ce choix. »

Ces bonnes paroles ont été entendues par les centaines de participants, dont beaucoup de convaincus, mais aussi de jeunes et de lycées, qui se sont rendues à Darwin, ou ont écouté les débats sur internet.

Le message sera-il passé auprès des 33000 personnes qui ont dansé sous le slogan « Nourrir sans détruire » à Palmer, entre deux falafels ? On peut s’interroger une fois encore sur l’éloignement physique entre les lieux de conférences et les scènes des concerts. Certains festivaliers ont regretté par exemple d’avoir du choisir entre un débat et un artiste ; une autre bénévole au village des associations a souligné le peu de monde venus se renseigner sur son stand sur les alternatives concrètes qu’elles proposent.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
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