Entretien  Politique 

Le maire de Villenave d’Ornon veut une riposte à la baisse des dotations de l’État

« On va exploser ! » Patrick Pujol en a assez des baisses de dotations de l’État, continues depuis 2009. Le maire de Villenave d’Ornon a écrit sa colère au président de la République. En attendant une réponse, il parle service public, rêve de manif de maires et prépare son budget en envisageant d’augmenter les impôts. Entretien.

Classé comme édile divers droite, Patrick Pujol préférerait qu’on lui colle l’étiquette de « cohérent ». Élu depuis 1995, le maire de Villenave d’Ornon (31000 habitants) défend services publics et fonctionnaires.

Après avoir mené un combat (perdu) contre les lois Maptam et Notre, après avoir ferraillé (en vain) pour conserver un service de santé sur le site de l’hôpital militaire Robert Picqué, il se lance contre les baisses de dotations demandées par le président de la République. Dans une lettre ouverte en date du 11 août, il l’a écrit à Emmanuel Macron (qui ne lui a toujours pas répondu).

Le poil-à-gratter de la majorité métropolitaine  – qui a aussi rendu sa carte de l’association des maires de France en 2016 – en appelle à une grande mobilisation des maires. Il prévient aussi des administrés. Cette année, la hausse d’impôts locaux, il y pense : « On est obligé ».

Rue89 Bordeaux : La suppression d’une partie de la taxe d’habitation et la baisse de dotations de 13 milliards d’euros vous ont poussé à écrire cette lettre ouverte. Pourquoi ?

Patrick Pujol : Nos difficultés deviennent insurmontables. On nous a mis dans le mur et maintenant on nous enfonce la tête dans le mur. On va exploser. Ce n’est pas parce que les dotations diminuent que les besoins aussi. Dans les écoles par exemple, il faut que je respecte les taux d’encadrement qui me sont imposés. Si je veux les respecter alors que j’ai 400 enfants en plus, il faut des encadrants en plus. Les charges d’électricité, du gaz, de l’eau, de l’assurance ne baissent pas non plus.

A l’inverse, notre taux d’épargne brute (il s’agit de la part des recettes de fonctionnement qui n’est pas absorbée par les dépenses et qui sert aux investissements, NDLR) était à 17% en 2013 puis à 8% en 2016 et on va être à 5% en 2017. Comment on va investir ? On ne pourra pas construire pour accueillir les nouveaux habitants ou faire de nouvelles écoles. En plus, le fond d’investissement de l’État pour les communes vient d’être amputé presque de sa globalité.

« L’État diminue ses dotations et nous on le fait payer au contribuable »

Les banques vont, elles, regarder nos capacités à rembourser. Les nôtres fondent comme neige au soleil. L’État peut promette aux Français de baisser les impôts. Pour lui, c’est facile en diminuant ses dotations aux collectivités. Par contre, nous, élu local, on va être obligé de le faire peser sur le contribuable local et d’augmenter les impôts. Les collectivités n’ont pas le droit d’être en déficit et doivent gérer un budget à l’équilibre.

Patrick Pujol se pose en fervent défenseur des services publics locaux (Xavier Ridon/Rue89Bordeaux)

Tout l’inverse de l’État qui creuse les déficits et en fait porter le poids sur le dos des collectivités en les accusant de dépenser mal, d’avoir trop de fonctionnaires. Une collectivité sans fonctionnaires, ça n’est plus une collectivité, c’est un établissement privé. Pour moi, le service public doit être exercé par les fonctionnaires qui ont les services publics dans le sang et pas par des sociétés privées.

La suppression de la taxe d’habitation n’est pas nécessaire ?

L’État affirme que la taxe d’habitation est injuste. Qu’est-ce qui n’est pas normal ? Ce sont les bases (de la valeur locative cadastrale, sac de nœud administratif, NDLR) fixées en 1970 et qui n’ont jamais été revues. Ce travail est promis par tous les gouvernements depuis plus de 20 ans mais jamais fait. Cela créé des écarts importants d’impôts entre logements nouvellement construits ou un peu plus anciens. C’est cela qu’il faut revoir.

Ce mardi Christophe Castaner a annoncé sur France Inter qu’il n’y aurait pas de baisse des dotations en 2018 tout en ajoutant une « contractualisation » de ces dotations entre les maires et préfets et en gardant les objectifs de réductions des dépenses de fonctionnement de 13 milliards d’euros d’ici 2019. Votre réaction ?

Les frais de fonctionnement à Villenave d’Ornon sont principalement des frais de personnels. Si on veut des baisses, on supprime des services publics. Qu’on nous dise lesquels : les jardiniers, la restauration scolaire, les aides aux anciens ? Je suis prêt à recevoir le ministre pour qu’il me dise comment je gaspille l’argent.

« Le gouvernement veut que les sociétés privées remplacent le service public »

On nous dit de diminuer les fonctionnaires – déjà ça me semble une mauvaise chose – en ne remplaçant pas des départs à la retraite. Cette année, j’ai deux techniciens et le directeur du service technique qui partent à la retraite. Si je ne les remplace pas, comment fonctionne le service ?

Oui, mais Christophe Castaner dit que le pays est « drogué à la dépense publique » ?

Il faut préciser ce qu’est la dépense publique. C’est mettre des accueils de loisirs sans hébergement (ALSH) à la disposition des familles pour que les enfants puissent être gardés le mercredi après-midi et pendant les vacances scolaires quand les parents travaillent. C’est mettre des services à disposition des personnes âgées et faire de l’animation pour qu’elles ne vivent pas toutes seules. C’est la restauration scolaire, les transports en commun, la voirie. C’est inutile ?

Ecole Joliot Curie de Villenave d’Ornon, une dépense inutile ? (Capture d’écran/Google)

Cette dépense est faite aux bénéfices des habitants. « Baisser les dépenses publiques » veut en fait dire que les sociétés privées doivent prendre la place du service public. Une crèche publique n’a pas le même prix pour tous contrairement à la crèche privée car on a inscrit le principe de la péréquation qui ajuste le prix à ceux qui gagnent moins et ceux qui gagnent plus. Je crois que les gens sont attachés à ce système, mais on nous demande de le supprimer car c’est de la dépense publique.

« Ne plus avoir de la dépense publique, ça veut dire de la dépense privée »

Ne plus avoir de la dépense publique, ça veut dire de la dépense privée. Et celle-ci s’accompagne d’une marge. Dans le public, on ne fait pas de marge, pas d’excédents, on ne fait que gérer des déficits. Je dois équilibrer mon budget. Sinon, je me fais taper dessus par la chambre régionale des comptes.

C’est peut-être ce qui va m’arriver car je vais peut-être volontairement faire voter un budget en déséquilibre pour une prise de conscience. J’appelle les 36000 maires de France à faire pareil. On va voir ce qui va se passer.

École : garder le rythme

Pour cette rentrée 2017, les édiles avaient la possibilité de reprendre le rythme de 4 jours. La municipalité villenavaise a choisi de garder la réforme des rythmes scolaires malgré de sérieuses réserves émises par Patrick Pujol dans son courrier :

« Cette réforme a non seulement pesé lourdement sur les finances des collectivités territoriales mais ne nous permet de contribuer à améliorer le bien-être de l’enfant. »

Mais la « liberté » de lâcher ce rythme n’est que « contrainte », continue-t-il :

« Comme on nous l’a imposé, nous avons pris en charge des emplois – aidés au départ – pour encadrer les implications de cette réforme. Ces emplois doivent être stagiairisés la 3e année puis titularisés. Au moment où on les titularise, on nous dit qu’on peut revenir en arrière. »

Il semble regretter la « casse sociale » annoncée dans les communes où les temps péri-scolaires n’ont pas été assurés par des emplois aidés devenus fonctionnaires mais par des associations.

Vous êtes affectés par la suppression d’une partie des emplois aidés ?

J’entendais que le gouvernement comptait revenir sur la décision au moins au niveau des collectivités locales. Nous, on en a peu car je considère que les emplois aidés sont des emplois dont a besoin. Donc, ça nous permet seulement d’absorber une charge brutale quand se créé des services. A 90%, nos emplois aidés sont stagiairisés puis titularisés au sein du personnel municipal. La plupart étaient dans le scolaire pour encadrer les enfants, distribuer des repas, nettoyer des classes, etc. (voir ci-contre)

Commencer par des emplois aidés permet de voir si les personnes sont bien investies et intéressées, mais les emplois aidés, ce ne sont pas des gens qu’on utilise puis qu’on balance contrairement à d’autres collectivités que je connais. Ce ne sont pas des kleenex. Ce sont des hommes qui ont droit à un travail stable et à s’insérer dans la société : partir en vacances, s’acheter une maison…

En revanche, ça me retire 80000 euros de recettes annuelles mais c’est peu par rapport à d’autres collectivités ou des petites communes.

Dans votre courrier, vous reprochez à l’État de se décharger de certains fonctions auprès de votre commune sans contrepartie.

La caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) vient de partir de Villenave d’Ornon et a demandé au centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville de faire le travail qu’il faisait – de manière gratuite. On a refusé.

Le poste de police nationale est en cours de démolition pour laisser passer le tramway. On a demandé à l’État de partager les frais de la construction d’un nouveau. L’Etat nous dit « non, on regroupera les gens à Pessac pour avoir plus de proximité »… à moins qu’on ne paie tout.

« Les gens ne se plaignent pas auprès de l’État mais de nous »

Aussi, petit à petit, la police nationale s’est déchargée d’un certain travail : amendes de stationnement, excès de vitesse, respect du code de la route. Tout le produit des amendes fait par la police municipale donne déjà une mauvaise image du maire et en plus on ne reçoit rien de ces amendes. Le produit est redistribué au département à la métropole pour ses investissements, mais ce sont les administrés de la ville qui paient la police municipale.

L’État a supprimé dans la ville la trésorerie où les gens pouvaient payer leurs impôts, désormais tout le monde doit aller à la cité administrative de Bordeaux… On nous a mis les machines pour les cartes d’identité et passeports mais il y a peu de pôles et nous recevons les administrés d’autres communes. Avec trois salariés, nous sommes plein pot et avons des rendez-vous sur plus d’un mois. Or ce que nous donne l’État en échange recouvre à peine un des trois postes.

Et les gens ne se plaignent pas auprès de l’Etat mais de nous – enfin surtout les employés à l’accueil qui en prennent pleins la tête.

Vous paraissez bon élève à répondre à tous ces transferts venant de l’Etat…

Je le fais pour mes administrés. L’Etat a baissé les bras mais le maire de la commune doit essayer d’apporter ces services publics. Les Chambres régionales des comptes successives ont toujours dit par ailleurs que la ville a une gestion plutôt saine. Elle nous dit aussi qu’un effet ciseau se dessine avec la baisse des dotations. Il ne faut pas être sorti de la cuisse de Jupiter pour le dire. (rires)

Message de 2016 près du Pont de la Maye surement pas écrit par Patrick Pujol (XR/Rue89 Bordeaux)

J’aurai pu augmenter les impôts. Depuis 22 ans ce n’est pas le cas car je considère que je ne suis pas responsable de ce qui se passe. C’est l’État qui est responsable. Qu’il assume et ne me fasse pas porter la responsabilité au niveau local de décision arbitraire du niveau national.

La hausse des impôts locaux ne serait pas une solution pour vos finances ?

La pression fiscale sur la ville est importante. Ceux qui paient des impôts en payent pas mal. On ne peut pas se contenter de dire facilement qu’on va augmenter les impôts. Pourtant, on va nous obliger à le faire alors que notre commune est parmi les taux les plus hauts. On va avoir besoin de moyens humains supplémentaires du fait des 5 classes en plus cette année et plus 35 d’ici 2021.

« Un repas à 8 euros, on le vend 2 euros, c’est ça le service public »

Il y aura d’ailleurs besoin de personnels supplémentaires dans la cuisine centrale scolaire… Il y a aussi une augmentation de charges car un repas à 8 euros, on le vend 2 euros et des poussières. Mais c’est ça le service public. On voudrait tout privatiser – restauration scolaire, crèches, centre de loisirs – mais je ne suis pas sûr que les gens vont s’y retrouver.

Le système de la privatisation, je suis contre. On gère mieux le service public ainsi qu’en passant par un intermédiaire. Le contrat passé avec mes agents est plus simple à gérer pour avoir de l’efficacité. On sait limiter les dépenses ce qui n’est pas forcément le cas des associations bien qu’elles fassent le maximum.

Alain Juppé dit lui-même sur France Bleu Gironde qu’il ne se mettra pas « à critiquer le gouvernement parce qu’il veut réduire la dépense publique » puisque lui-même l’avait inscrit dans son projet présidentiel. Pourquoi restez-vous dans sa majorité métropolitaine ?

Je maintiens mes positions. J’ai ma liberté de vote et ma liberté de positionnement.

Vous souhaitez des mobilisations avec les maires ?

Les maires auraient dû se réveiller plus tôt. Je les appelais depuis la loi Maptam et encore plus la loi Notre. Les maires se réveillent, mais je crains que ce soit trop tard. Cependant, je suis prêt à prendre ma banderole et à rejoindre d’autres maires à Paris.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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