Culture 

Dans le vortex des ateliers d’artistes bordelais

Le collectif d’artistes Raymonde Rousselle a du quitter son atelier Centre de tri d’Armagnac, où a lieu ce samedi la soirée de clôture d’Agora. Certains ont été réinstallés temporairement, d’autres cherchent encore des locaux. Leur cas interroge sur l’espace donné aux artistes dans la politique culturelle municipale.

Vous connaissez peut-être le travail d’une des peintres du collectif (le FRAC lui a acheté une toile l’année dernière) , la musique expérimentale de Tette Chèvre, le boulot d’installation d’expo de l’asso Chignole, ou vous avez peut être participé à un concours de bras de fer, de limbo skate ou aux tombolas chemise qui ont lieu lors de leurs soirées.

Menuisiers, encadreurs, sculpteurs, plasticiens, vidéastes… Ils étaient 18 en tout à être regroupés sous la bannière du collectif Raymonde Rousselle. Aujourd’hui le groupe est scindé suite à leur départ forcé des locaux du centre de tri postal d’Armagnac pour cause de rachat et transformation par l’OIN (opération d’intérêt national) Bordeaux Euratlantique. En attendant la reconversion du bâtiment, celui-ci accueillera la soirée de clôture de la biennale Agora, le Vortex.

Voilà près d’un an que les artistes de l’Atelier Raymonde Rousselle nous avaient confié leurs inquiétudes quant au fait de trouver un lieu adapté à leur diversité créative. Pour ce qui est de leurs dépenses quotidiennes, ils sont aidés chaque  année par  une subvention de fonctionnement la municipalité. Mais leur problématique récurrente reste celle du logement de leurs activités artistiques.

Dans l’ancien centre de tri postal (MD/Rue89 Bordeaux)

Après avoir quitté leur atelier rue de la Rousselle (en décembre 2015) devenu insalubre et sans espoir de travaux de réhabilitation, ils avaient trouvé refuge au centre de tri d’Armagnac. Ils savaient pourtant cette solution temporaire puisque le bâtiment était déjà acquis par Bordeaux Euratlantique pour être transformé (la façade classée sera gardée) dans le cadre d’un nouveau quartier nommé Tribequa, qui alliera logements, commerces et bureaux.

Après un sursis, ils ont bel et bien dû rendre les clés à la fin de l’été 2017, dans un climat qu’ils décrivent comme assez spécial :

« On a appris au moment de partir qu’Agora organisait sa fête de clôture au même endroit, explique Mattéo, plasticien. C’est un peu étrange car même les responsables du festival ne semblaient pas être au courant de notre existence et de notre départ. A l’époque, c’est pourtant nous qui avions, lors de notre installation, invité la mairie à visiter les locaux pour créer du lien. Le 31 août, nous avons quitté les lieux sous le contrôle d’un huissier venu vérifier qu’on était bien sur le départ. Pas d’état des lieux, juste la peur que nous squattions malgré la fin du bail. »

Et Julien, même métier, de renchérir :

« C’est un symbole très fort de faire la fête sur les cendres d’un atelier d’artistes qui galèrent à trouver un lieu pérenne pour exister. »

Artiste ou concierge

Après plusieurs rencontres avec la municipalité, ils se sont tournés vers Internet et les offres privées comme celles du Bon Coin. Ils n’y ont trouvé que des annonces avec des loyers hors de prix (exemple : 390 euros pour 13 mètres carrés) ou des exigences impossibles pour eux à envisager (3 mois de caution, paiement de la taxe foncière…).

Finalement, Euratlantique a proposé au collectif un hangar à Bègles qui pouvait convenir à une partie d’entre eux. « Une belle surprise et des conversations sympas avec plusieurs interlocuteurs », évoque le groupe. Le bail est toutefois encore très précaire puisqu’ils devront probablement quitter les lieux avant l’été 2018. Le local a en effet pour vocation d’être rasé dans le cadre de l’aménagement du quartier.

« Je n’appelle pas ça du relogement mais du gardiennage par occupation, souligne Mattéo. Cela nous rend service, d’accord, mais cela leur permet surtout d’éviter le squat dans ces lieux inoccupés pendant la période de latence entre l’acquisition du terrain et la destruction du bâtiment. C’est souvent ce qu’on nous propose, c’est un peu décourageant. Un peu comme notre rencontre décalée avec Jérôme Siri, maire adjoint du quartier de la Bastide. En faisant un rapide et approximatif calcul, il nous a conseillé d’investir et d’acheter un local tous ensemble. C’est une réponse qui est loin de correspondre à notre identité, à nos envies et à nos moyens. »

Face à cette unique horizon – être baladés chaque année de bail précaire en bail précaire -, la fatigue s’accumule et la question des conditions de création redevient une préoccupation centrale, notamment pour Julien :

« Pour moi un atelier d’artiste doit être un lieu où on peut travailler en ayant une sérénité d’esprit notamment vis à vis de la pérennité du lieu. Comment créer en vivant dans l’inquiétude de l’après ? C’est étrange d’être nomade dans sa propre ville. »

Gaël, de Raymonde Rousselle (DR)

« Ma ville, on me la confisque »

Du côté d’Euratlantique, on se dit désolé de cette situation, tout en affirmant apporter un soutien à la hauteur des moyens à disposition :

« Parfois nous avons des locaux disponibles, mais cela dépend vraiment des laps de temps entre l’achat du foncier et le démarrage du projet de construction, assure Marion Le Fur, responsable des relations presse. On est à l’écoute des besoins puisque dans le projet nous avons un volet dédié à la création artistique (150 000 mètres carrés de ses futures constructions seront dédiés à des “activités culturelles, associatives et artistiques de toute sorte”, NDLR). Mais la plupart des lieux ne sont pas encore sortis de terre. Notre marge de manœuvre est pour l’instant limitée. »

Une des idées de l’établissement public d’aménagement s’appelle Les Folies : des bâtiments de 400 mètres carrés maximum répartis ça et là sur le territoire d’Euratlantique (Bordeaux Sud, Bègles et Floirac), qui seront à la fois conçus par des créatifs et occupés par d’autres. Il fallait pour déposer un dossier l’année dernière, et attendre que les premières Folies voient le jour, entre fin 2018 et 2022.

De telles échéances paraissent ridicules à l’échelle de la construction d’une mégalopole, mais peuvent être interminables pour un artiste à la recherche d’un local. Gaël, peintre et musicien, commence à perdre confiance :

« Que dit la politique culturelle de notre ville ? Je suis depuis 16 ans à Bordeaux, je développe une activité artistique et j’essaye d’être acteur de mon territoire. Mais ma ville en quelque sorte, on me la confisque. J’ai du mal à voir en quoi aujourd’hui j’ai encore envie d’en être. »

Une réaction trop passionnée pour Fabien Robert, adjoint en charge des Affaires Culturelles :

« Il faut avoir une vision plus générale du cas des ateliers d’artistes à Bordeaux. Quand je suis arrivé en 2014, 75 artistes avaient un endroit pour créer, financés complètement ou en partie par la mairie. Certains sont même devenus directement propriétaires. En 2017, ils sont maintenant entre 120 et 130 à avoir un atelier. »

L’élu évoque notamment des lieux développés depuis peu comme l’Annexe B, un bâtiment voué à disparaître qui accueille 35 artistes (plutôt des plasticiens) depuis début 2016 :

« Voilà un projet qui est devenu un lieu emblématique de notre volonté d’aider les artistes, poursuit Fabien Robert. L’annexe B a dynamisé le quartier du Grand Parc, nous avons de très bons retours. A tel point que certains se demandent déjà s’il ne faudrait pas le garder. »

Père Noël

Mais le lieu n’est pas adapté pour les membres de Raymonde Rousselle, qui utilisent des machines et des matériaux volumineux nécessitant un espace conséquent, au mieux de plain-pied, au pire équipé d’un monte-charge :

« C’est sûr que chaque cas a ses contraintes techniques et que nous devons trouver des solutions adaptées, reprend Fabien Robert. D’ailleurs j’en ai fait une priorité. Avec les futurs projets de construction nous sommes dans une logique de pérennisation. J’encourage donc les artistes à persévérer parce qu’à l’heure actuelle je n’ai ni baguette magique, ni solution miracle. »

La persévérance c’est ce dont fait preuve le collectif Mundart qui a quitté Raymonde Rousselle pour trouver un lieu adapté à leur activité de vidéastes comme l’explique Stéfane en recherche depuis plusieurs mois :

« C’est compliqué de trouver trois places ou une pièce dédiée en ce moment. Et l’explosion des espaces de coworking n’a rien arrangé. Les tarifs sont souvent de 250 euros par mois pour avoir juste un bureau. On a, bien sur, fait des demandes à la mairie mais les délais sont extrêmement longs. »

Une soirée chez Raymonde (DR)

Katell Troussard, en charge des espaces culturels municipaux, confirme :

« Lorsqu’un liquidateur judiciaire doit intervenir, les procédures s’étirent dans le temps. Nous avons quelques places vacantes, impossible pour l’instant à occuper et une longue liste d’attente. »

Si 5 sites sont mis à disposition des artistes, répartis par thématique (Image, Musique, Théâtre, Arts Plastique, Littérature), la demande est beaucoup trop forte pour satisfaire tout le monde.

L’atelier Raymonde Rousselle va donc devoir prendre son mal en patience. Il réfléchit à d’autres propositions comme celle d’Euratlantique un hangar à Floirac (un peu trop grand et excentré, selon le collectif), ou celle faite par la mairie sur les futurs bâtiments du quai de Brazza.

Un local à 80 euros du mètre carré avec peut-être l’espoir d’une dérogation pour un bail à loyer modéré. Une perspective qui leur paraît pour l’instant lointaine : « On dirait le Père Noël, ça paraît trop beau pour être vrai. »

L'AUTEUR
Maylis Détrie
Maylis Détrie
Journaliste globe-trotteuse et bordelaise d'adoption, j'aime capter avec mon micro ou mon stylo la rumeur du monde
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