4 focus sur une étude des Gilets jaunes par des chercheurs bordelais
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4 focus sur une étude des Gilets jaunes par des chercheurs bordelais

Depuis le 19 novembre dernier, une centaine de chercheurs participe à une grande enquête sociologique sur ce phénomène à l’initiative de chercheuses bordelaises du Centre Émile-Durkheim. Profils, revendications, fonctionnement : voici quelques éléments dévoilés ce mercredi.

C’est un travail colossal et de fourmi, de plusieurs centaines d’heures sur les ronds-points et dans les manifs. Un travail toujours en cours, encore difficile à analyser complètement. Sociologues, géographes, anthropologues… depuis le 19 novembre, à travers 15 départements et 26 communes, ils s’échinent à observer, discuter, et comprendre les Gilets jaunes.

A l’initiative de cette recherche hors du commun, il y a Camille Bedock, Magali Della Sudda et Tinette Schnatterer, trois sociologues du Centre Émile-Durkheim, laboratoire lié à Sciences Po Bordeaux, l’Université de Bordeaux et le CNRS. Pour observer ce mouvement pendant qu’il se fait, les membres de ce collectif de recherche ont dû prendre sur eux :

« On ne fait pas de la sociologie dans un fauteuil, c’est un engagement que de passer ses nuits et ses week-end à travailler là-dessus, à aller sur les ronds-points et les manifestations. Beaucoup de jeunes et précaires travaillent bénévolement. Ce qui n’enlève rien à la rigueur scientifique de l’enquête », explique Magali Della Sudda.

Une première ébauche avait été en partie rendue publique mi-décembre dans les colonnes du Monde à partir de 166 questionnaires. Un mois et demi après, ces chercheurs en sont à presque 700 questionnaires recueillis auprès de Gilets jaunes, à la fois sur les ronds-points et dans les manifestations.

« Ces résultats sont encore provisoires, notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte l’évolution dans le temps », précisent-ils d’emblée.

Les enquêteurs craignent également une mauvaise interprétation (ou sur-interprétation) de leurs résultats, dans le feu de l’actualité (comme ce fût le cas après leur article dans Le Monde). Voilà pourquoi nous ne donnerons pas les pourcentages fournis au cours du séminaire en appui à leurs propos.

Une partie des 97 chercheurs participant à l’enquête étaient présente, ce mercredi (BG/Rue89 Bordeaux)

1 – Qui sont les Gilets jaunes ?

Impossible de donner un portrait robot du « gilet jaune » type. Ce qui est sûr (et déjà connu) c’est l’hétérogénéité du mouvement. Par exemple (c’est moins connu), ce ne sont pas forcément les mêmes qui se mobilisent sur les ronds-points (davantage de personnes inactives) et qui manifestent le samedi (une proportion grandissante de professions intermédiaires, cadres et diplômés du supérieur).

Par exemple, ces derniers emploieront plus des modes d’actions « traditionnels » (pétitions, grève). En revanche, les modes d’actions typiques des Gilets jaunes comme ouvrir les péages sont pratiqués par tous.

Refus de se positionner

Sûr également, le fait qu’il s’agit pour beaucoup de leur première mobilisation, et que le rejet des partis politiques et syndicats traverse le mouvement. Une minorité non négligeable des interrogés déclarent n’avoir jamais participé aux élections (de manière plus marquée pour ceux présents aux ronds-points), et refusent de se positionner entre gauche et droite.

« Ceux qui acceptent de se positionner sur cette échelle sont plutôt à gauche qu’à droite. Cela ne veut pas dire que les Gilets jaunes sont un mouvement de gauche, mais que ceux qui ne rejettent pas le jeu politique et acceptent de se positionner sur l’axe droite-gauche tendent à le faire plutôt à gauche qu’à droite », nuance fortement Camille Bedock.

Néanmoins, une autre partie des gilets jaunes déclare adhérer ou avoir adhéré à un parti ou un syndicat.

2 – Quelles sont leurs revendications ?

La première des revendications qui apparaît dans les questionnaires concerne – sans surprise – le pouvoir d’achat, avec, avant tout la demande de baisse des taxes, puis l’augmentation des retraites, des salaires et du SMIC :

« Les répondants mettent en avant le travail, et la volonté de pouvoir vivre de leur travail et pas des aides de l’État », explique Tinette Schnatterer.

Viennent ensuite les demandes de redistribution des richesses, puis de réformes institutionnelles, et enfin des énoncés anti-gouvernement type « Macron démission ».

Plus étonnant, quand on leur demande pourquoi ils se mobilisent, beaucoup de Gilets jaunes parlent de solidarité :

« Moi je m’en sors très bien, mais je suis là par solidarité pour les autres, mes enfants ou petits-enfants, les personnes âgées qui ne s’en sortent pas, etc. », rapporte comme témoignage une des sociologues.

Une solidarité intergénérationnelle apparaît, analyse Tinette Schnatterer :

« Les retraités disent que leur génération s’est faite piquer ses acquis sociaux et qu’ils doivent aller les rechercher pour les jeunes ; les jeunes que ce n’est pas supportable de voir une mamie faire les poubelles. »

Justice fiscale

Quand se pose la question de ce qui constituerait une victoire pour le mouvement, le thème du pouvoir d’achat arrive en premier, puis les réformes institutionnelles et la question des impôts. Sur ce dernier point, la population interrogée ne dit pas aux chercheurs qu’il faut nécessairement en payer moins mais qu’il faut rétablir une justice fiscale (via l’impôt sur la fortune par exemple).

A l’inverse, notent les sociologues, des éléments sont absents des discours : on ne parle presque pas de ce qui produit les inégalités (les conditions de travail, le capitalisme, le rapport entre travailleurs et employeurs), ni de l’immigration (qui était pourtant présente dans les vœux du président de la République et fait partie des thématiques du « Grand Débat National ») ou de l’Union européenne (ou alors très rarement).

3 – Quelles sont leurs stratégies ?

L’absence de certaines thématiques dans les revendications des Gilets jaunes est expliquée par une stratégie du « plus petit dénominateur commun », selon Tinette Schnatterer :

« Comment un mouvement qui rassemble des gens qui n’ont pas l’habitude de se mobiliser, d’autres avec un capital militant important, de l’extrême gauche à l’extrême droite, peut tenir dans le temps ? En essayant de rester sur ce qui unit (l’opposition aux élites, aux riches), plus que sur ce qui divise. Quelqu’un dit par exemple : “D’habitude je fais les manifs avec mon drapeau rouge, mais là je l’ai laissé à la maison”. »

Ce plus petit dénominateur commun se dresse contre « ceux d’en haut, les élites, et pas contre ceux d’en bas ». Le thème des « assistés » ou de l’ « immigration » n’apparaît donc que de manière très anecdotique parmi les nombreuses réponses aux questionnaires.

Le « nous » et « eux » se traduit par : le « peuple » face au « mépris des élites ». Sont notamment cités par les Gilets jaunes : les ministres, ou encore Brigitte Macron (avec notamment la référence au prix de sa vaisselle).

Le mépris des institutions aboutit à des demandes comme celle de l’abolition du Sénat, ou l’idée d’un « parlement des pauvres » en opposition au personnel politique actuel.

RIC

« Il y a une très forte personnalisation sur Macron, et l’idée que le pouvoir est centralisé dans les mains des élites politiques. Mais les dirigeants des grandes entreprises sont les grands absents », estime Magali Della Suda.

D’où également, avance la sociologue, la fortune du « RIC », le désormais fameux « référendum d’initiative citoyenne » :

« Puisque les revendications qui s’imposent sont celles d’un plus petit dénominateur commun, on retient les mesures qui permettraient au peuple de décider lui-même sur tous les sujets, ce qui minimise les différences entre gilets jaunes. »

Et l’écologie ? Elle est certes, pour l’heure, très peu évoquée dans les réponses. Mais selon Camille Bedock, les Gilets jaunes y accordent de l’importance. Seulement, développe-t-elle, « ils disent que ce n’est pas à eux de faire l’effort, c’est aux élites. L’écologie entre dans l’opposition entre eux (les classes supérieures et l’élite politique) et nous ».

« Ils ne disent pas que cela ne les concerne pas – certains ont un compost, trient leurs déchets – mais disent “quand je vois les paquebots à Bordeaux, pourquoi je devrais payer pour ça ?” », renchérit Magali Della Sudda.

Bref, ils reprennent à leur compte la thématique des riches qui détruisent la planète.

4 – Jusqu’où iront-ils ?

Du temps passé sur le terrain et dans les manifestations, les chercheurs rapportent plusieurs sujets. Il y a celui de l’économie invisible qui permet aux ménages de boucler leur budget soit en gagnant plus (faire des heures supplémentaires, travailler les jours fériés, toucher des primes…) soit en perdant moins (acheter d’occasion, réparer soi-même sa voiture, louer une chambre sur Airbnb…).

« Sans s’en rendre compte, le gouvernement a peut-être pu porter atteinte à ces marges de manœuvre à cause de l’augmentation du carburant, des nouvelles exigences du contrôle technique… », relaie Antoine Bernard de Raymond, chargé de recherche à l’Inra et membre du collectif de recherche.

Les ronds-points sont devenus des lieux de délibérations, de mise au point d’actions, de débats politiques. De là découlent le blocages des routes, des sites économiques, des autoroutes ou les barrages filtrants. Mais ce sont aussi des lieux de solidarité, où les participants autant que les passants (les automobilistes qui s’arrêtent sur le bord de la route) apportent de quoi se chauffer ou se restaurer.

Face aux actions des forces de l’ordre pour déloger ces ronds-points occupés depuis la mi-décembre, les chercheurs estiment que les gilets jaunes développent des idées pour structurer le mouvement (AG, réunion, mise en réseau), élaborent des revendications, font évoluer leur stratégie, transforment leur logique d’occupation, tandis que les cabanes ont supplanté ça-et-là les ronds points.

Leaders informels, réels et contestés

Les gilets jaunes interrogés et les observations des chercheurs mettent en lumière la volonté de garder une logique démocratique égalitaire. Dans les faits, des leaderships informels « mais bien réels » se mettent en place. Pour autant, ces mises en avant individuelles sont souvent contestées par les Gilets jaunes eux-mêmes, et font parfois l’objet de tensions.

Pour durer dans le temps, certains gilets jaunes déclarent avoir posé des jours de congés pour continuer le mouvement, d’autres arrêtent de travailler (comme les intérimaires qui ne prennent plus de nouvelles missions), tandis que les retraités ou les personnes en situation de handicap ou d’invalidité bénéficient d’une latitude plus grande pour rester sur les lieux occupés.

A l’heure où certaines villes voient fleurir les « nuits jaunes », quid du lien avec Nuit Debout (qui initialement s’appelait la Nuit Rouge) ? Pour un des chercheurs de l’enquête, présent dans le public, des similitudes existent via l’occupation de places. Mais il y voit également un effet de « miroir inversé » :

« Nuit Debout regroupait des gens qui étaient à l’université, des intermittents et des journalistes. Là ce sont des chauffeurs, des ouvriers qualifiés, des vendeuses et employées dans le soin aux personnes. Les Gilets jaunes ne vont pas de la même manière dans la rue, ils ne prennent pas la parole de la même manière. »

Aboutiront-ils au même résultat ? Les Gilets jaunes construiront la suite. L’enquête du Centre Durkheim continuera de marcher dans leurs pas.

Et Bordeaux dans tout ça ?

Bordeaux est devenue l’une des capitales de la contestation dans les manifs du samedi. Certes, Toulouse également, mais la cité girondine n’est pas connue pour ses mobilisations épatant l’hexagone. Ici, l’édile préfère toujours prôner la « modération » de Montaigne.

Magali Della Sudda propose une hypothèse sur la puissante mobilisation bordelaise : « C’est la métropolisation à marche forcée, d’une violence inouïe, avec des quartiers populaires rasés (à Bacalan, Belcier, Gare Saint-Jean), augmentation très importante des prix de l’immobilier. Il y a 5 ans, Bordeaux était une ville où un ménage modeste pouvait avoir une maison avec jardin. Aujourd’hui c’est fini. »

La sociologue ajoute que cette « éviction des ménages modestes intervient dans un contexte où les infrastructures de transport et scolaires sont lacunaires ». Les problèmes d’accessibilité à la ville-centre (bouchons automobiles, prix des carburants, dessertes en transports en commun insuffisantes…) accroissent notamment le malaise des périurbains contraints de venir travailler à Bordeaux.

Séance de rattrapage

L’Université populaire de Bordeaux organise une autre restitution sur cette enquête en cours. Le 12 février à 19h, dans les locaux de l’Université de Bordeaux place de la Victoire, les chercheurs reviendront à nouveau sur leurs résultats.

L'AUTEUR
Baptiste Giraud et Xavier Ridon

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