« Marie-Jeanne des Bernis », une fable landaise contre la modernité
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« Marie-Jeanne des Bernis », une fable landaise contre la modernité

Le Festin réédite le roman de Roger Boussinot publié pour la première fois en 1978. « Marie-Jeanne des Bernis » raconte le combat imaginaire d’une femme contre l’impitoyable progrès qui bouleversera la forêt des Landes.

C’est un bien beau personnage qu’invente Roger Boussinot (1921-2001), à la manière du Jean Chalosse qui avait, jadis, fait sa célébrité. Un personnage haut en couleur qui se révèle, au fil des pages, bien plus complexe que ne le laissent penser les premières images qui nous en sont données : celles d’une vieille paysanne landaise assise au soleil et qui égrène quelques uns de ses souvenirs.

On s’imagine devant un de ces témoignages comme en publiait la belle collection Terres humaines ou comme certains documentaires qu’offrait, jadis, une télévision pas encore soumise aux exigences de l’audimat et à la loi des séries.

Où l’on découvre que le plus grand exotisme est parfois à portée de main. D’autant que la vie des paysans des Landes n’a pas suscité une bien nombreuse littérature. Chez Mauriac, l’évocation de l’immense forêt de pins toujours prête à s’enflammer, des villages écrasés de chaleur, de l’ennui qui règne dans les maisons aux volets clos, à l’heure de la sieste, n’est qu’un cadre pour les drames des passions qui s’y jouent. Les pauvres gens, les serviteurs n’y sont guère présents, leur silhouette à peine aperçues s’efface dans l’indifférence.

Confidences

Il n’en est pas de même, ici. Entre le narrateur et Marie-Jeanne se tisse une vraie relation, faite de respect et d’affection, très loin du regard neutre de l’ethnologue. Ce ne sont, au début, que des confidences arrachées par des questions un peu indiscrètes. Qui pourrait demander à une vieille femme qui fut, durant presque toute sa vie, au service de Madame dont elle prenait soin comme si elle était toujours la jeune fille qu’elle avait connue, si elle eut des amours, si seulement il y avait eu place dans cette existence toute de dévouement et d’oubli de soi pour un amour. Et il y en eut, même si Marie-Jeanne distille ses confidences avec un sens très sûr du suspens.

Mais quand on commence à ouvrir sa mémoire, à repasser les différents épisodes de sa vie, on est pris, comme par un vertige du désir, de tout dire. Et le narrateur a l’idée de confier à Marie-Jeanne un magnétophone où elle pourra enregistrer ses souvenirs au fur et à mesure qu’ils resurgiront.

« C’est la découverte du magnétophone, en effet, et le goût qu’elle en a pris, qui a fait sourdre puis jaillir ce flot de souvenirs, de pensées, inscrits dans cent quinze cassettes que nous avons trouvées dans le bas de son armoire à linge et qui s’ajoutent à celles que j’avais moi-même enregistrées au début de cette aventure verbale… »

Et l’on suit Marie-Jeanne dans cette vie qui semble sans histoire et qui pourtant recèle bien des secrets qu’elle n’aborde que progressivement. Comment est-elle devenue la propriétaire de cette maison des Bernis ? Comment Madame a-t-elle été amenée à la lui laisser en héritage ? Il y a là des mystères qui mettront du temps à s’éclaircir.

Vue aérienne de l’autoroute A63 dans le département des Landes (cc Larrousiney/Wikipedia – détail)

Contre la modernité

En attendant, Marie-Jeanne se bat contre la société d’autoroute et les hommes politiques du coin qui veulent « désenclaver », comme on ne disait pas encore, ce coin des Landes qui vit en dehors de la modernité. C’est l’occasion d’une peinture au vitriol des manœuvres et des coups bas qui émaillent l’avancée du « progrès ». Le terrain sur lequel est construite la maison des Bernis excite toutes les convoitises ; Marie-Jeanne observe tout cela avec une lucidité extrême – elle sait que son combat est d’arrière-garde et qu’il lui faudra, en bout de course, abandonner cette maison dont elle s’était crue pendant un temps la châtelaine.

Et le lecteur tombe sous le charme de cette petite vieille et se prend à regretter de ne pas l’avoir croisée. On voudrait pour elle une fin heureuse et apaisée ; on voudrait que la modernité contre laquelle elle s’est battue (l’autoroute) et qu’elle a su pourtant utiliser à son profit (le magnétophone) lui réserve une surprise comme celle de trouver, sur « l’immense piste stérile » qui saigne la forêt de pins des cèpes de printemps :

« Elle n’en crut pas ses yeux. Il faut dire qu’ils étaient d’un blond si léger par rapport à la couleur ocre de la terre, qu’elle n’identifia pas vraiment les cèpes de printemps qu’au moment où elle eut presque les pieds dessus […]. Elle prenait chacun des cèpes l’un après l’autre, les admirait, nous les faisait admirer, les reposait délicatement dans son panier… Voilà qu’il poussait quelque chose sur le dos du dragon. »

Il n’y aura pas de miracle pour Marie-Jeanne des Bernis.

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L'AUTEUR
Patrick Rödel
Patrick Rödel
Jadis prof de philo, désormais écrivain à temps presque complet, ne détestant pas la forme courte des billets de blog pour parler littérature et philosophie.

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