Procès en appel des Décrocheurs : « On ne nous juge pas pour vol mais pour notre action politique »
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Procès en appel des Décrocheurs : « On ne nous juge pas pour vol mais pour notre action politique »

Condamnés en décembre par le Tribunal judiciaire de Bordeaux pour vol en réunion suite au décrochage de portraits présidentiels dans cinq communes du Bassin d’Arcachon, les huit militants écologistes du collectif ANV-COP21 ont comparu en appel ce mercredi. Ils affirment dénoncer l’inaction du gouvernement face au dérèglement climatique, pointant notamment le non-respect du budget carbone et même sa révision à la hausse en janvier.

La justice leur avait laissé jusqu’au 14 février pour rendre les portraits et ainsi ajourner leur peine, ce qu’ils ont refusé. Ce mercredi, les huit inculpés se sont rendus à la Cour d’appel de Bordeaux entourés de dizaines de soutiens, dont deux des trois candidats à la mairie, Philippe Poutou et Pierre Hurmic.

« Nous n’avons pas changé de discours : notre réquisition de portraits prendra fin lorsque le gouvernement respectera ses engagements environnementaux. Nous avons plus peur des conséquences climatiques dans vingt ans que d’amendes » justifie Aurore Daubisse, l’une des prévenus.

Ils plaident avoir choisi la désobéissance civile en dernier recours après avoir épuisé tous les moyens citoyens à leur disposition. Ce à quoi l’un des trois juges rétorque que s’ils n’étaient pas satisfaits de leurs représentants, ils n’avaient qu’à se présenter… Ce qu’a fait Elisa Lorente, récemment élue conseillère municipale à Gauriac (Gironde) dans les groupes de travail Environnement et Communication :

« Le militantisme est très important mais on voit ses limites aujourd’hui, c’est pourquoi j’ai voulu rejoindre les instances décisionnaires. J’aimerais agir sur la consommation énergétique locale et l’alimentation notamment dans les cantines en favorisant le bio et le zéro déchet à terme. »

Nécessité environnementale : le Covid-19 en est-il ?  

Selon le procureur général, les conditions juridiques d’imminence et de proportionnalité ne sont pas réunies pour justifier les décrochages, soutenant qu’ils n’auront ni d’effet direct sur le réchauffement climatique, ni d’influence immédiate sur l’éveil des consciences.

Ce à quoi Maitre Ophélie Berrier, l’avocate des prévenus, répond qu’on ne peut prédire à l’heure actuelle l’impact de leur action sur le déclenchement d’un éventuel mouvement citoyen. Elle avance en outre que le décrochage de portraits mis en balance avec la sauvegarde de la planète lui semble tout à fait proportionné. Leurs deux avocates soulignent la continuité dans la non-violence de leurs actions et rappellent que la République prend naissance dans la plus grande démonstration de désobéissance civile de notre histoire : la Révolution Française.

C’est également dans cet esprit de nécessité environnementale que la Convention citoyenne a proposé de soumettre à référendum l’entrée dans la loi de l’écocide, auquel s’ajoutent les suggestions de délit d’imprudence et d’un devoir de vigilance.

« Par le biais des décrochages et de nos initiatives à ANV-COP21, on met depuis longtemps en lumière cette notion d’écocide et nous sommes contents de pouvoir expliquer aujourd’hui les raisons de notre geste », déclare Thomas Albarran, un autre prévenu.

Les Décrocheurs et leurs soutiens devant la cour d’appel de Bordeaux (MP/Rue89 Bordeaux)

« On cherche à nous censurer »

C’est ce que laissent à penser « les moyens d’enquête faramineux » selon les mots de leur avocate, Maitre Nathalie Noel, tels que leur mise sur écoute, le recours au Bureau de lutte antiterroriste, notamment mobilisé pour de hauts niveaux d’investigation, et la création d’une section spéciale « décrocheurs » à la gendarmerie.

« Alors qu’il ne leur a suffi que d’une simple recherche sur Facebook pour nous retrouver puisque nous avons agi à visage découvert et signé notre action avec des affiches d’ANV-COP21 ainsi que des lettres à l’attention des maires, expliquant notre démarche citoyenne », racontent les prévenus.

Vient s’ajouter ce mardi, à la veille du procès en appel, la convocation de l’un d’eux dans une autre affaire de décrochage à Macau (Médoc) en juillet 2019.

« Drôle de coïncidence que de recevoir cette convocation presque un an après les faits. Il semble que le parquet s’acharne contre les militants alors que les tribunaux sont déjà engorgés. Tout ça pour quoi ? Des portraits réquisitionnés d’une valeur d’environ dix euros. Ce qui gêne surtout le Procureur, c’est notre dénonciation politique du double discours de Macron, avec d’un côté une belle com autour de la Convention citoyenne et de l’autre, l’acharnement judiciaire sur les militants écologistes » déplorent-ils.

Avant que leur avocate, Maitre Noel, interpelle les magistrats :

« Est-ce qu’en France on va condamner des militants écologistes pour avoir décrocher des portraits, pour un acte visant la prise de conscience face à des décideurs qui ne font rien ? La décision des juges devra être audacieuse, dans un dossier où les prévenus devraient plutôt être remerciés. »

Le droit fondamental à la liberté d’expression

Tandis que les décrocheurs prêchent une « prise de conscience du corps judiciaire quant à l’urgence climatique », les juges leur opposent qu’ils n’ont qu’une obsession : la loi et son application. Sur quoi a été ravie de rebondir Maitre Berrier, invoquant l’article 11 de la déclaration des droits de l’Homme garantissant la liberté d’expression, renforcé pour les militants par un arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme ce 11 juin, selon lequel leurs moyens d’expression devaient être d’autant plus protégés qu’ils répondaient à un intérêt général.

Pour leur avocate, les condamner pour vol serait donc une grosse entrave à cette liberté fondamentale. Le jugement sera rendu le 16 septembre.

L'AUTEUR
Marie Piquet
Journaliste en formation au CFPJ

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