« Porter son histoire, c’est refuser de faire des féminicides un tabou, nous en parlerons encore et encore. » Amie de Lison Méral lorsque les deux étudiantes étaient en hypokhâgne au lycée Camille-Jullian, en 2018, Sarah Vital résume sur la scène de l’Athénée Municipal l’objectif de ce « femmage » (néologisme désignant un hommage rendu à une femme).
Environ 200 personnes sont présentes dans la salle pour célébrer la mémoire de Lison. Originaire d’Arsac (33), elle avait 23 ans lorsqu’elle a été assassinée le 1er décembre 2024 à Toulouse, où elle réalisait des études d’archéologie.
Son ex compagnon, qui n’avait pas supporté que la jeune femme le quitte, avait prémédité son geste comme en attestent des messages programmés à l’avance pour ses proches. Il s’est ensuite suicidé, comme 20 à 30% des auteurs de féminicides.
« Une prise de conscience nécessaire »
Le féminicide de Lison, le 90e de l’année 2024, a bouleversé ses proches. « Je me suis sentie désespérément seule dans ma douleur et ma colère, j’avais peur de déranger, de ne pas être légitime dans ma peine », rembobine Sarah. Jusqu’à ce qu’un cercle d’amis ne se mobilise et constitue une « équipe Lison » pour intervenir dans les classes prépa de « Caju », afin de leur parler de son féminicide et des violences sexistes et sexuelles (VSS).
« Nous avions sollicité pour un femmage le soutien de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) », explique Louise Geneau de Lamarlière, une camarade de Lison, membre de cette association « que la section de Bordeaux renomme Ligue des droits humains » :
« La défense des droits des femmes est un combat de chaque jour face à l’offensive réactionnaire et masculiniste. Contre la violence patriarcale systémique, la prise de conscience est nécessaire, la sensibilisation primordiale. Nous avons notamment présenté aux étudiante·es un violentomètre, permettant aux étudiant·es de changer de regard sur des situations qu’ils pensaient acceptables. »
« L’histoire de Lison nous a profondément touchée », raconte Cerise, élève à « Caju ». « Il était important de perpétuer des espaces d’échanges et de commémoration pour ne jamais l’oublier, et faire en sorte qu’être une femme ne devienne pas un fardeau. »
Contre-culture en marche
Lors de la soirée à l’Athénée, les étudiant·es ont enchaîné les performances artistiques – chants, danse, court-métrage, lectures de poèmes –, ponctuées de poignantes prises de parole d’ami·es ou enseignant·es de Lison. Des interventions saluées par Anne et Jean-Pascal, les parents de Lison, lors d’un poignant hommage à la jeunesse :
« J’ai retrouvé ma fille dans vos paroles, vos textes et expressions artistiques, vous êtes en capacité de transformer la colère en espoir, qui nous permet de ne pas nous effondrer », témoigne Jean-Pascal, son père.
Je crois à la puissance de la culture, qui pendant des siècles, a rabaissé et humilié les femmes », commence Anne, la maman :
« Dans “Requiem pour un fou”, chanson de Johnny Hallyday sur un féminicide, sortie l’année de mes 15 ans, la victime était l’assassin. Puis il y a eu “Meurtre à l’extincteur” de Gainsbourg, grand poète qui humiliera les femmes toute sa vie, le film “Les valseuses” banalisant la culture du viol, l’assassinat de Marie Trintignant dans lequel Bertrand Cantat était la victime… Mais aujourd’hui, on sait. La contre-culture est en marche. Angèle, Théodora, Aya… la jeunesse qui chante, colle ou décerne le Goncourt des Lycéens à Nathacha Appanah, fait entendre une voix puissante, juste et déterminée, démontrant que nous devons lui laisser les rênes ».
Trois mortes par jour
Afin de poursuivre et d’amplifier la sensibilisation des jeunes, Sandra Barrère, déléguée académique à l’égalité des genres au rectorat de Bordeaux, a proposé jeudi soir que le projet Lison se transforme en évènement annuel, et concernant toute l’académie.
Le combat se mène aussi sur le plan politique, a rappelé à l’Athénée Annie Carraretto, présidente du Planning familial, une des associations auxquelles a été reversée une cagnotte lancée par les parents de Lison. « Le constat est alarmant », souligne-t-elle : chaque jour, plus de trois femmes sont victimes de féminicide ou tentative de féminicide conjugal.
Bien que les violences faites aux femmes aient été déclarées grande cause nationale des deux quinquennats Macron, la tendance a guère évolué en 10 ans. Elle est même à la hausse : 1 283 victimes en 2024, contre 1 196 en 2023, selon la mission interministérielle pour la protection des femmes (Miprof).
« Mais nous gardons espoir, après 70 ans de luttes et de victoires contre le patriarcat : avant la loi Veil de 1975, les IVG clandestines provoquaient aussi trois morts par jour. Aujourd’hui, nous devons gagner le vote de la loi “intégrale” contre les VSS, une proposition co-signée par 109 députés issus de huit groupes parlementaires, reprenant 140 mesures réclamées par plus de 160 organisations. »
Sanctionner les auteurs
Ce texte préconise notamment d’augmenter les moyens – « 3,44 milliards par an, quand le coût des VSS est de 3,6 milliards », précise la présidente du Planning. Ils seraient dédiés à la prévention pour « faire reculer la culture du viol », au soutien aux victimes, avec un « parcours judiciaire sécurisé de la plainte au jugement », et à la volonté de « sanctionner effectivement les auteurs », en luttant contre les classements sans suite.
« Le nouveau procureur de la République de Bordeaux a ouvert à la réouverture de dossiers après des classements sans suite, reprend Annie Carraretto. Les quatre féminicides l’an dernier en Gironde ont par ailleurs suscité la volonté de mener une grande campagne de sensibilisation engageant la société civile, car aucune des victimes n’était préalablement allé voir des associations. »
Conseil des parents de Lison, Maître Julien Plouton les accompagne actuellement dans une procédure devant la Commission d’Indemnisation des Victimes d’Infractions pénales (CIVI). « Seul accès à la justice pour la famille, elle permet de mettre en lumière les souffrances endurées par la victime et ses proches », selon l’avocat bordelais.
Double peine
Ce dernier aimerait en outre que, sans attendre de changement législatif, « des consignes soient données aux parquets afin d’éclairer les familles de victimes » en cas de suicide de l’auteur d’un féminicide, ce qui concerne donc près d’une affaire sur trois.
« La mort du responsable éteint l’action publique. C’est une double peine pour les proches. Cela empêche un procès pénal qui a une vertu cathartique sur le long terme, mais les prive aussi souvent d’une enquête préliminaire aboutie qui se limite aux constatations matérielles, sans s’intéresser au contexte. Les familles, qui se retrouvent souvent mises de côté pendant plusieurs mois sans avoir d’informations, peuvent ne pas savoir si le meurtre a été prémédité, si son auteur avait des antécédents… »
Selon l’avocat, plus de transparence permettrait aussi de sensibiliser le grand public sur l’importance des « signaux faibles avant le passage à l’acte » :
« Très souvent, l’auteur d’un féminicide va tenir des propos dénigrants, montrant de la colère ou de la haine, auprès de son entourage ou de ses médecins. Dans le cas de Lison, son ex avait verbalisé des propos haineux et des menaces qui n’ont pas été pris au sérieux. Or il est de la responsabilité de tous quand on est témoin de ce genre de situation de ne pas les banaliser, et d’échanger avec les personnes en souffrance pour leur faire prendre conscience de la gravité de leurs propos, ce qui peut désamorcer des crises. »
Thomas Perche, l’ex compagnon de Lison, était inconnu de la justice auparavant. Mais deux jours avant le meurtre, il écrivait à un ami avoir « envie de la rayer de la planète, qu’elle souffre, qu’elle disparaisse », précisant aussitôt : « Évidemment, je ne vais pas le faire, ce ne sont que des pensées. » Est-ce que la jeune femme serait encore en vie si ses pensées avaient été prises au sérieux ?

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