On a vu mieux comme timing. Les commissaires-enquêteurs sur le projet EMME viennent de rendre un avis favorable à la construction de cette raffinerie au terminal de Grattequina, à 10 kilomètres au nord de Bordeaux. Or, à partir de ce mercredi soir, ce secteur de la Garonne sera particulièrement exposé au combo tempête Pedro-pluies-inondations en amont de gros coefficients de marée.
« Le risque inondation constitue la principale objection au projet », reconnaissent-ils dans leur rapport dévoilé ce mardi 17 février. Il est mentionné dans 750 contributions, sur 1808 déposées sur le registre numérique, à 85% défavorables à la construction de cette usine de conversion de nickel et de cobalt à destination de batteries de voitures électriques.
Une usine « sécurisée »
Mais les auteurs estiment que le dossier permet « de maitriser l’aspect sécurité pour la construction en zone inondable d’une usine Seveso seuil haut », c’est-à-dire la plus dangereuse qui soit en raison des matières utilisées, qui peuvent contaminer les eaux.
« Pour définir une empreinte du site de l’usine qui, en cas d’inondation, sécurise l’usine hors de l’eau et n’impacte pas les zones avoisinantes, plusieurs simulations prenant en compte des scénarios dépassant le cadre réglementaire ont été réalisées afin de prendre les mesures de protection adéquates », jugent-ils.
Selon les auteurs, le remblai sur lequel sera construite la raffinerie, à 5,50 mètres de haut par rapport au niveau du fleuve, « permet de maintenir le site hors d’eau dans une hypothèse majorante à l’horizon 2100 (tempête Martin de 1999 + 120 centimètres de réhausse du niveau de la mer au Verdon-sur-Mer sans la présence de digue) ». A titre de comparaison, la Garonne s’était élevée de 7 mètres à Bordeaux en 1999, un niveau qui pourrait être atteint ce vendredi, selon Vigicrues.
Reproduisant les réponses de EMME aux interpellations survenues lors de l’enquête publique, les commissaires estiment que ce gigantesque remblai n’aura pas non plus d’impact sur les alentours, y compris Saint-Louis-de-Montferrand, de l’autre côté du fleuve, en cas de forte crue.
Toujours en se fiant aux affirmations de l’entreprise, ils considèrent que celle-ci a répondu aux objections du Conseil national de protection de la nature (qui avait émis un avis négatif en raison de la richesse écologique du site) comme aux conditions posées par Bordeaux Métropole.
En toutes indépendances
Florence Bougaud, de l’association de défense de l’environnement Sepanso, s’insurge que le bilan de l’enquête publique reprenne un article de presse mentionnant le satisfecit de Christine Bost, présidente de la Métropole, quant aux réponses de la société EMME, et pas les critiques formulées à leur endroit quelques jours plus tard par Pierre Hurmic, estimant qu’il manquait toujours une étude indépendante sur le risque inondation.
« Ce n’est pas possible que le maire de Bordeaux le réclame et ce ne soit pas fait, tonne la militante associative. Ce n’est pas possible que le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde, dont les membres sont des experts éminents nommés par la préfecture, le demande aussi et que ce ne soit pas fait, alors que nous sommes dépassés par des évènements climatiques qui seront plus intenses et plus nombreux. »
Dans son avis négatif versé à l’enquête public, le Conseil scientifique estimait en effet que les hypothèses d’Artelia [NDLR : le cabinet qui a réalisé les études hydrologiques pour EMME] n’étaient pas suffisamment majorées, c’est à dire ne prenaient pas assez en compte des évènements extrêmes – grandes marées, débits d’eau, risque de submersion.
Mais lors de ses vœux à la presse, Etienne Guyot avait balayé cette demande, estimant que les experts de l’État étaient assez compétentes et indépendants pour ce faire – quand bien même l’État, à la tête du Grand port maritime de Bordeaux, est juge et partie dans l’affaire…
Un appel solennel à la responsabilité du préfet
Parallèlement à la consultation des collectivités sur la mise en compatibilité des documents d’urbanisme nécessaire au projet, l’instruction de l’autorisation environnementale par les services de l’Etat va donc se poursuivre pendant deux mois.
« A la suite de ces deux procédures conjointes, il appartiendra au préfet de la Gironde de prendre sa décision », indique ce dernier dans un communiqué.
Etienne Guyot a justement reçu ce lundi une « lettre des riverains de Parempuyre, Blanquefort et Saint-Louis-de-Montferrand », cosignée par la Sepanso et plusieurs associations de ces communes, opposées au projet EMME. Elles lui demandent « solennellement de faire preuve de responsabilité » et « de refuser cette implantation », au vu du contexte « d’inondations majeures ».
« Non, on ne construit pas en zone inondable. Non, on ne modifie pas l’hydrologie d’une zone humide située dans le lit majeur de la Garonne, car l’eau qui n’est pas stockée ici ira nécessairement ailleurs, avec des conséquences potentiellement graves », écrivent-ils.
Alors que « le réchauffement climatique et les bouleversements qu’il entraîne exposent toujours
davantage les populations vivant à proximité des fleuves, rivières et zones littorales », ils rappellent que dans ces épisodes de crues, « les marais de Parempuyre jouent pleinement leur rôle de zone d’expansion et de stockage des eaux » :
« Les photographies, les témoignages des riverains et les vues aériennes prises ces derniers jours attestent d’un marais aujourd’hui gorgé d’eau, absorbant des volumes considérables qui, sans cela, se déverseraient ailleurs », protégeant notamment Bordeaux et sa métropole.
Les silences de la Métropole
Et d’interpeller à nouveau les élus de cette dernière : « 35 d’entre vous suffisent pour demander la tenue de ce conseil extraordinaire », permettant d’obtenir un débat « et d’assumer collectivement une décision claire ».
Bordeaux Métropole a désormais deux mois pour se prononcer sur la modification de son plan local d’urbanisme intercommunal, nécessaire pour pouvoir construire en zone inondable, mais devrait laisser la main à l’Etat et donner tacitement quitus à la préfecture de la Gironde.
« Vu les délais de convocation, il reste 3 ou 4 jours à la Métropole » pour décider de la tenue d’un tel conseil, a indiqué ce mercredi Olivier Chambord, avocat de la Sepanso. Lors d’une conférence de presse, l’association a annoncé qu’elle saisissait le tribunal administratif pour une « incohérence manifeste » dans le SCoT bioclimatique, le schéma de cohérence territoriale de l’agglomération bordelaise, document d’urbanisme, qui s’impose aux PLU des communes.
Adopté en décembre dernier par les élus du Sysdau, le syndicat intercommunal de l’agglo, le SCoT sanctuarise en effet le secteur d’implantation pressenti pour l’usine EMME, interdisant son urbanisation de manière stricte pour des raisons de risque inondation, de sa richesse en terme de biodiversité et de la présence d’une zone humide. Mais il contient aussi une carte dans l’atlas associé qui prévoit de réserver 32 hectares à la création d’une zone d’activité économique au même endroit.
Le recours de la Sepanso devant le tribunal administratif de Bordeaux vise au retrait de cette carte. C’est sa deuxième procédure intentée contre EMME, après la démarche devant le Conseil d’Etat contre le décret de reconnaissance d’intérêt national majeur. Et l’association se prépare à attaquer la modification du PLUI, l’autorisation environnementale et le permis de construire qui pourraient être validés par le préfet.


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