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Du Monde en Gironde

Entre Québec et Bordeaux, la vie mêlée de la Lionne Fabiola Forteza

Championne de France avec les Lionnes de Bordeaux, internationale canadienne, Fabiola Forteza partage aujourd’hui sa vie entre le rugby de haut niveau et son métier auprès des personnes âgées. Un équilibre construit loin de son Québec natal, dans une ville qu’elle considère désormais comme chez elle. Deuxième volet de notre série « Du Monde en Gironde » en 2026.

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Entre Québec et Bordeaux, la vie mêlée de la Lionne Fabiola Forteza
A 30 ans, Fabiola Forteza est sacrée championne de France pour la 4e fois avec les Lionnes de Bordeaux

Devant le Palais Gallien, l’un des plus anciens vestiges de Bordeaux, Fabiola Forteza s’arrête quelques instants. Elle connaît pourtant l’endroit par cœur. Pendant deux ans, elle a vécu à quelques rues de là et est passée des dizaines de fois devant ces vieilles pierres. Mais rien n’y fait : à chaque passage, elle lève les yeux avec le même émerveillement.

« C’est mon endroit préféré à Bordeaux », glisse la joueuse de rugby du Stade bordelais, un pansement discret sur la pommette, souvenir d’un plaquage lors de la finale gagnée contre l’ASM Rugby féminin (22-10). Une personnalité tout en contraste : la douceur de son regard lorsqu’elle parle de la ville qui l’a adoptée, et sa détermination sur le terrain, où elle affiche un engagement de guerrière.

Aujourd’hui troisième ligne – à l’aile ou au centre – des Lionnes de Bordeaux, Fabiola Forteza fait partie de celles qui ont contribué à faire du club un champion de France pendant quatre années consécutives. Carrure solide et air déterminé, elle dégage une forme d’assurance naturelle et calme. En 2022, lors du premier sacre, c’est même elle qui porte le brassard de capitaine.

Après ce premier titre national, elle choisit pourtant de transmettre le brassard : « Je prends tout à cœur. Je m’en mettais trop sur les épaules », avoue celle qui est aussi qualifiée de « stratège » de l’équipe.

Du Québec aux Lionnes de Bordeaux

Née à Montréal, Fabiola Forteza grandit à Québec à partir de l’âge de huit ans. Rien ne la destinait alors à la France, encore moins à Bordeaux.

Le rugby arrive relativement tard dans sa vie, « par rapport aux autres joueuses françaises », précise-t-elle. Avant ses quinze ans, elle pratique surtout le football. Le goût du rugby lui vient de son père, Argentin, passionné par ce sport depuis toujours.

Chez les Forteza, le sport est une habitude familiale : sa mère est basketteuse et son frère pratique le football américain. Pendant plusieurs années, Fabiola hésite entre ballon rond et ballon ovale :

« J’ai commencé le rugby au lycée. Ça a été le coup de cœur instantané. »

Elle évolue ensuite au Rouge et Or de l’Université Laval, puis au Club de Rugby de Québec. C’est Justine Pelletier, son amie et coéquipière depuis leurs 18 ans, qui lui parle pour la première fois des Lionnes. À l’époque, Fabiola ne connaît rien du club. En 2020, François Ratier, ancien sélectionneur de l’équipe canadienne et désormais sélectionneur de l’équipe de France féminine, lui relaie une offre des Lionnes de Bordeaux.

La même année, en raison de la crise du Covid-19, le rugby canadien annule ses compétitions. La province de Québec décide alors d’envoyer dix-neuf de ses joueuses vers la France, dont Fabiola Forteza. Celle-ci saisit cette opportunité sans imaginer qu’elle y trouvera son premier club semi-professionnel, mais aussi une véritable « famille et un sentiment d’appartenance », confie-t-elle.

« Avec Justine, on devait rester un an. Finalement, ça fait six ans », résume la joueuse de 30 ans.

La future joueuse bordelaise dans son équipe du Québec junior en 2013 Photo : DR

« Ici, le rugby se joue vraiment avec le cœur »

En France, elle découvre une autre manière de vivre son sport :

« Ici, le rugby se joue vraiment avec le cœur et les émotions. Il y a une vraie communauté. Les filles s’engagent à fond. »

Cette implication, elle l’incarne aussi dans son quotidien de joueuse. Justine Pelletier en témoigne :

« Pour elle, chaque petit détail compte. Elle étudie beaucoup et travaille énormément en dehors du terrain. C’est une vraie ressource niveau tactique. […] Elle passe ses journées à penser à nous et à se demander ce qu’elle peut faire pour ajouter un peu de bonheur à nos vies. »

Un peu trop ! Sa coéquipière insiste alors sur le caractère exigeant de Fabiola Forteza, « avec les autres parce qu’elle l’est encore plus avec elle-même »… jusqu’à faire un burn-out.

« On n’est pas accompagnées psychologiquement. Peut-être que dans le sport cette question est un peu mise de côté. On n’est pas nécessairement encouragées à prendre des pauses », raconte Fabiola Forteza.

Fabiola Forteza à la coupe du monde 2025 en Angleterre avec son père, Santiago Forteza Photo : Archive familiale

Bordeaux, une ville adoptive

En dehors du terrain, Bordeaux est devenue bien plus qu’une ville étape. « Je me sens à la maison ici. C’est ma ville adoptive. »

« Au début, je me rendais transparente parce que je ne suis pas française. Mais j’ai vite senti que les Canadiens étaient plutôt appréciés ici. »

« Se tirer une bûche », « s’habiller comme la chienne à Jacques » ou encore « souliers et camisole » : ses coéquipières ne manquent pas de la charrier sur ses expressions, raconte-t-elle en souriant.

Avec Justine Pelletier, elles aiment faire venir en France un bout de Québec. Quand elle retrouve sa famille, deux fois par an, elle revient toujours avec quelques bouteilles de sirop d’érable à offrir.

Le rugby lui permet toutefois de voyager autrement, au travers des cultures qui se rencontrent dans un vestiaire. Chez les Lionnes, les accents se mélangent : Écossaises, Américaines, Italiennes, Canadiennes…

« Il y a beaucoup d’échanges. Les joueuses anglaises par exemple donnent des cours d’anglais à celles qui ne parlent pas la langue pour qu’on puisse mieux communiquer ensemble. »

Fabiola Forteza à Sainte-Germaine, le Bouscat, avec les Lionnes en mars 2026 Photo : DR

Préparer l’après-rugby

Si le rugby reste une passion, il ne suffit pas toujours à subvenir aux besoins du quotidien. Au Canada, les équipes professionnelles n’existent pas réellement et les joueuses paient encore pour pratiquer leur sport. En France, les conditions sont meilleures, mais insuffisantes pour vivre sereinement.

« On ne peut pas faire beaucoup d’économies avec ce que l’on gagne. En général, les filles sont amatrices. Et quand elles ont des aides, c’est à peine le SMIC. »

Seulement une trentaine de joueuses, celles sélectionnées en équipe de France, vit du rugby à XV, « du moins, le temps de leur contrat », détaille-t-elle.

Comme beaucoup de joueuses, Fabiola Forteza travaille à côté. Diplômée d’un master en nutrition et kinésiologue de formation, elle exerce aujourd’hui comme professionnelle en activité physique adaptée (APA) dans des Ehpad, comme au Bouscat, où « les personnes âgées sont presque toutes fans de rugby ». Un métier qui la passionne et vers lequel elle voudrait se consacrer pleinement, ici, à Bordeaux.

Alors, entre entraînements, compétitions et travail, elle commence à penser à la suite. À trente ans, les années passées dans les mêlées se font sentir :

« J’ai beaucoup de rugby dans le corps. J’en ai encore à donner, mais il faut que je commence à préparer mon après-rugby », se projette-t-elle.

Un équilibre difficile

Après « deux ou trois saisons », la joueuse réfléchit à construire un avenir : acheter une maison et fonder une famille. Son compagnon l’a rejoint à Bordeaux et, rugbyman aussi, il joue au club de Floirac.

« Je vois la différence avec les autres personnes de mon âge. Je ne me sens pas encore à l’aise pour lancer des projets perso parce que je n’ai pas pu faire assez d’économies », déplore-t-elle.

Toutefois elle ajoute : « Ce que j’ai vécu, peu de gens ont la chance de le vivre ». Elle concède que, en tant que femme, il est difficile de trouver un équilibre entre sport et vie personnelle, « de faire des choix pour la suite quand on aime encore autant son sport ». Aujourd’hui, Fabiola Forteza hésite entre rejoindre plus tard les falaises boisées du Québec ou rester accrochée aux coteaux bordelais.

« Je suis en train de faire ma demande de nationalité française », annonce-t-elle. Et comme un symbole, elle découvre très récemment que Québec, la ville qui l’a vue grandir, est jumelée avec une ville en France depuis plus de 60 ans… Bordeaux. Un signe ?


Cette série met en lumière les parcours de femmes et d’hommes venus d’ailleurs, qui font désormais partie du tissu local. Leurs récits rappellent que l’immigration est une richesse, humaine et culturelle. Ces portraits montrent comment chacun, par son histoire, ses compétences ou son regard, contribue à façonner une société plus ouverte, solidaire et diverse.

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