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Stéphane, l’ouvrier d’État viré à son retour de congés

actualisé le 18/10/2016 à 16h55

Depuis plus d’une semaine, la Monnaie de Pessac est en grève. Les ouvriers demandent la réintégration d’un des leurs, Stéphane Lalanne, licencié à la fin de son congé sabbatique. Le point d’orgue d’une carrière galère.

Un des collègues de Stéphane le dit « pas grande gueule ». On le croit puisque nous même on a du mal à l’entendre. Stéphane Lalanne ne parle pas fort. Il suffit qu’une voiture passe ou que des voisins de table entament une autre discussion et voilà que son timbre de voix est couvert par le bruit environnant.

Mais bon, l’ouvrier de la Monnaie de Pessac est bien obligé de l’ouvrir pour espérer se faire entendre : après 11 mois de congés sabbatique, il se retrouve licencié. Depuis le 10 octobre, ses collègues se sont mis en grève à l’appel de la CGT (à 80% des ouvriers le premier jour, environ 50% une semaine plus tard).

Les syndiqués et soutiens de Stéphane en pleine discussion avec Virginie Calmels (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Les syndiqués et soutiens de Stéphane en pleine discussion avec Virginie Calmels (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Ce lundi, leur cortège parcourt Bordeaux, à la rencontre des directions de l’inspection du travail, des conseils régional et départemental, de la préfecture, des Finances Publiques. Devant le Palais Rohan, il croise Virginie Calmels. La première adjointe à la mairie de Bordeaux s’arrête longuement, étonnée d’apprendre cette histoire et promettant d’écrire au PDG de la Monnaie.

Boom

Derrière Stéphane Lalanne, il y a 19 ans de boite à l’usine de la Monnaie de Paris à Pessac. Sorti en 1995 de l’école nationale supérieur de chimie, physique et biologie de Bordeaux (ENSCPB), sa carrière commence mal : il ne trouve pas de boulot et passe un an et demi au chômage.

Il redevient étudiant, envisage de devenir prof, passe des concours administratifs mais aussi celui de la monnaie de Paris qui recherche alors un chimiste. Bingo. Il est reçu le 1er mars 1997. Il devient alors ouvrier d’État (voir encadré).

« J’ai été pris en plein boom de l’euro. Il y avait de belle perspective de carrière », se souvient-il.

Ouvrier d’Etat, élite ouvrière

Le statut d’ouvriers d’Etat est apparu au XVIIe siècle. Pour étoffer sa flotte maritime, le pouvoir royal voulait recruter et fidéliser une main d’œuvre experte.

Aujourd’hui, le ministère de la Défense emploie une majorité des 30000 ouvriers d’Etats, un chiffre en baisse. Leur savoir-faire d’élite est valorisé par un salaire et une retraite plus élevés que dans le privé. En revanche, ils ne cotisent pas pour le chômage car ne peuvent être licenciés (sauf faute grave).

La Cour des Comptes s’en est pris en 2012 à ce statut jugé « coûteux pour les Finances Publiques » (2 millions d’euros par an). Ce qui fait dire à Frantz Igouasseul, de la fédération des travailleurs d’états (FNTE-CGT), que le statut « est attaqué de tous les côtés ».

L’usine, installée dans la banlieue bordelaise en 1973, connaît en effet des records de productions à la fin des années 1990. Trois milliards de pièces sont frappées par an. Dans son laboratoire, Stéphane analyse les métaux précieux ou communs, les contrefaçons.

Dix ans et quelques échelons plus tard, il assure « la responsabilité du labo sans en avoir le rôle » car, raconte-t-il : « On m’a proposé de le diriger mais aussi de quitter mon statut. »

En soi, il n’est pas contre. Il craint seulement de perdre son statut d’ouvrier d’Etat et souhaite donc consulter son futur contrat. Mais une fois sa demande effectuée, il affirme n’avoir plus eu de nouvelles.

Ecrasement

Fin 2008, changement de cap, il file à Francfort. La Banque Centrale Européenne trouve en lui un spécialiste hygiène et sécurité en analyse chimique sur les impressions de billets. La direction accepte son départ deux ans, renouvelé une fois… mais pas deux.

« Le DRH m’avait expliqué qu’il y avait un besoin de toutes les forces vives. »

L’usine de Pessac décroche des contrats à l’export. Après une baisse de son volume de production, celui-ci repart à la hausse. Pour Stéphane, de retour d’Allemagne en 2013, c’est l’inverse. Son salaire est certes inchangé, mais il passe d’un statut élevé et reconnu au bleu de travail derrière son atelier de dénaturation.

Sans mépris, il raconte « le poste le plus bas de la monnaie » où les pièces abîmées passent dans un laminoir. Leur valeur est détruite par écrasement. Stéphane aussi.

Stéphane, trop bon ouvrier pour être ouvrier ? (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Stéphane, trop bon ouvrier pour être ouvrier ? (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Ses collègues le soutiennent et le poussent à tenir. Il passe au secteur du « flan », autrement dit à la découpe de la pièce avant qu’elle ne soit frappée. Il avait bien essayé de retrouver son premier poste mais affirme qu’il a été déclaré « pas assez compétent ».

Dans le même temps, il s’investit aussi au syndicat CGT où il vient de prendre sa carte. Il entre dans la foulée au comité d’hygiène sécurité et conditions de travail (CHSCT), avant qu’une nouvelle banque de l’Union Européenne l’appelle en 2015.

Il prend 11 mois de congé sabbatique pour entrer à la banque centrale des Pays-Bas. Avec ce CDD, il lance la production de billets pour la Hollande mais aussi pour Chypre, l’Estonie, la Finlande, le Luxembourg, Malte, la Slovénie et la Slovaquie. Il hésite à rester plus longtemps mais sa vie de famille le rappelle en Gironde. Nouveau retour et nouveaux ennuis.

Pas de poste disponible

Le 22 août, fin des vacances de l’usine de Pessac, Stéphane Lalanne informe sa direction qu’il souhaite revenir en Gironde à la fin de son congé, le 1er octobre. Une semaine avant sa reprise, il reçoit une « convocation à un entretien préalable à éventuel licenciement » pour une « sanction de 2e degré ». Le 3 octobre, Stéphane Lalanne ressort perdu de son entretien :

« Je n’ai pas fait de faute mais il n’y a pas de poste disponible car ils sont pourvus. »

Sa lettre de licenciement indique notamment que le croyant définitivement parti « la Monnaie de Paris a procédé au recouvrement définitif de [son] précédent poste de travail ».

Le délégué syndical CGT Emmanuel Blayo prend sa défense. Il assure que la place était occupée par un intérimaire, titularisé entre le moment où Stéphane Lalanne annonce son retour (mi-août) et le moment où il pense reprendre sa place (1er octobre). En outre, au même moment, « cinq postes étaient ouverts à candidature à Pessac », assure le délégué…

L’inspection du travail renvoie vers les tribunaux mais note dans une lettre adressée à la direction « qu’aucun poste ne lui a été proposé à son retour de congé sabbatique, ni son emploi précédent ni même un emploi similaire, et ceci en infractions aux dispositions légales » du code du travail.

Cortège en soutien à Stéphane de la Monnaie de Paris (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Cortège en soutien à Stéphane de la Monnaie de Paris (Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

La direction répond à Rue89 Bordeaux par l’intermédiaire de Guillaume Robic, directeur de la communication de la Monnaie de Paris. Il ne nie pas qu’aucun poste n’a été proposé mais précise que « tout a été fait selon les règles des ressources humaines. » Sa version de la procédure de licenciement tranche par ailleurs avec celle de l’intéressé :

« Il y a des motifs au licenciement de Monsieur Lalanne. C’est un ingénieur ouvrier qui ne veut pas changer son statut, veut rester ouvrier d’État mais quand il part à l’étranger – ce qu’il fait dès qu’il peut – il occupe des fonctions d’ingénieur. Sur ces dernières années, il a passé plus de la moitié de son temps avec de telles fonctions. C’est un ingénieur quasi-administratif mais il n’a pas sa place chez nous pour s’éclater dans son job. »

Monnaie de Paris se défend de toute chasse aux syndiqués et jure n’avoir rien prémédité quant à l’embauche de l’intérimaire. Selon la lettre de licenciement, Stéphane a été « réintégré » le 1er octobre, puis « placé en dispense d’activité dans l’attente de statuer sur une autre affectation ».

Guillaume Robic répète que les discussions sont en cours pour « l’accompagner pour rebondir, l’aider à retrouver un emploi et préparer sa sortie de la Monnaie de Paris ».

Un être vous manque et 30000 emplois sont menacés ?

Les ouvriers ne comptent pas en rester là, car cette procédure est selon eux du jamais vu. Elle remettrait même en cause le statut des ouvriers d’État qui sont assimilés fonctionnaires. « On ne veut pas que ça crée un précédent », s’alarme Frantz Igouasseul de la fédération départementale des travailleurs de l’État (FNTE-CGT).

Les ouvriers d’État sont 30000 en France dont deux tiers dans la Défense. Laurent Delage, élu au comité d’entreprise de la Monnaie, s’inquiète de voir « un PDG d’une petite entreprise [500 salariés en 2010] prendre une décision qui concernerait 30000 ouvriers. On ne peut pas s’arrêter là. »

Une réunion est espérée du côté de Bercy. Le Comité d’entreprise qui se tient ce mercredi risque d’être animé. Stéphane compte lui le temps qui lui reste avant de n’avoir plus aucun revenu. En tant qu’assimilé fonctionnaire, il n’a jamais cotisé à l’assurance chômage. D’ici deux mois et sa dernière paie, il ne touchera plus rien. Avant cela, il adresse un message Christophe Beaux, PDG de la Monnaie de Paris :

« Ça me désole la situation qui se passe à la Monnaie avec la grève et les commandes qui ne sortent pas. Tout ce que je demande c’est ma réintégration. Je ne demande qu’à travailler. (…) Je veux que cette situation se règle rapidement pour moi. Une réintégration, tout le monde rentre chez soi, tout le monde retourne au travail et l’affaire est close. C’est très simple. »

Simple ? On ne mettrait pas une pièce là dessus.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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