Société 

Le cauchemar de Darwin s’accélère

24 heures pour sauver Darwin ? Bordeaux Métropole doit voter ce vendredi la cession des terrains de Bastide Niel à la société d’aménagement de la future ZAC, redoublant l’inquiétude des associations de l’écosystème, menacées d’expulsion du site.

« On est fatigués, souffle Jennifer Bayart, responsable de l’association Roller Derby. On a lancé énormément de projets ici et alors qu’on fait la richesse de Bordeaux, la mairie n’entend pas ça, ne voit pas ça. On sait ce qu’on risque, mais on a pas compris ce que ça apportait à la Ville de détruire ce lieu plutôt que de faire avec. »

La cinquantaine de structures membres de la 58e a donc décidé de sortir du bois. Fédérant les associations ou sociétés sportives, économiques (la Ferme Niel…), humanitaire (Action Froid, Emmaüs Gironde…), éducatives (LEM, CitiZchool)… elle a alerté ce mercredi sur la menace de plus en plus pressante d’évacuation des bâtiments de la caserne Niel qu’ils occupent. Mais dont les autorisations d’occupation temporaires n’ont pas été reconduites.

Dernier coup de stress : le conseil de Bordeaux Métropole doit en effet adopter ce vendredi une délibération pour céder le foncier à la société d’aménagement de la ZAC, la SAS Bastide Niel. Or celle-ci est pilotée par les bailleurs Aquitanis et Domofrance, et par BMA (Bordeaux Métropole Aménagement, dont la Ville possède 45% des parts) avec qui les relations des Darwiniens sont pour le moins tendues. Ils évoquent les grilles posées par BMA, parlent aussi de menaces et d’intimidations.

Silence dans les rangs

Surtout, les associations qui animent la friche reprochent à l’entreprise publique de les avoir jamais consulté :

« Quand on construit 35 hectares, on doit voir les riverains, or aucune des associations de Darwin n’a été contactée pour participer au processus de la ZAC », s’agace Aurélien Gaucherand, président de la 58e, lorsqu’on lui demande pourquoi s’alarmer aujourd’hui de l’avancée d’un projet lancé en 2009.

Les associations s’interrogent aussi sur la tentative de médiation lancée par la mairie, et menée par l’adjointe à l’urbanisme, Elizabeth Touton. Elles n’étaient pas invitées à la première réunion, qui s’est déroulée lundi dernier en la seule présence des dirigeants d’Evolution, la société qui gère l’hôtel d’entreprises.

Trois des représentants de la 58e (référence au dernier régiment, le 57e, installé caserne Niel) seront finalement conviés au prochain rendez-vous, ce vendredi. Mais ses membres contestent la méthode de la ville : proposer des solutions de relocalisation au cas par cas pour chaque association. Une option jugée par Jennifer Bayart irréaliste et coûteuse, pour la mairie comme pour les structures  :

« Avec le Roller Derby, nous nous entrainons 12 heures par semaine. Or on sait qu’il n’existe pas de tels créneaux disponibles dans les salles bordelaises, même pour des clubs plus protégés de la Bastide, comme le foot ou le tennis. De plus on va perdre toute l’entraide et la visibilité qu’offre Darwin. »

Les membres de la 58ème à Darwin (SB/Rue89 Bordeaux)

« Solidarité indéfectible »

Les adhérents de la 58e ont donc affirmé lors d’une assemblée générale jeudi dernier « leur solidarité indéfectible », « leur attachement à la Caserne Niel, site particulièrement propice à l’exercice de leurs activités » et « leur interdépendance avec l’écosystème entrepreneurial de Darwin ». Ce dernier leur permet en effet, via le Fonds de dotation, de fournir des coups de pouce humains et financiers précieux à des structures parfois chichement dotées, mais fortes de 15000 adhérents et 15 salariés.

« Nous représentons une emprise de 3 hectares sur les 35 de la ZAC, BAM aurait le temps de laisser vivre le projet pendant qu’elle construit ailleurs, estime Tristan Barroso, président de La Brigade, l’association gérant le skatepark (3500 adhérents, plus que la fédération française). Pourquoi ce qui est possible pour nous, qui bénéficions d’une autorisation temporaire jusqu’en 2020 ne le serait pas pour le Dépôt, juste en face (où s’entraîne le Roller Derby et le Bike Polo, NDLR) ? »

Tristant Barroso estime que la ZAC bénéficierait ainsi de l’animation apportée au site, tout en sauvant « de la vieille pierre, du vécu » :

« On ne veut pas d’un quartier sans âme et sans vie comme Ginko et les Bassins à flot. Et nous ne voulons pas finir comme le Garage Moderne, qui meurt de se retrouver entourer de grosses tours. On nous dit que c’est trop tard, mais non : ça le sera quand on en sera au point du Garage Moderne. »

Des élus au soutien

Les associations ne semblent pas avoir pour l’heure d’autre solution que la concertation. Le sort de Darwin émeut en tous cas les élus de l’opposition bordelaise, qui ont manifesté leur soutien. Ce mercredi, le conseiller métropolitain écologiste Pierre Hurmic a demandé par courrier à Alain Juppé, président de Bordeaux Métropole, le retrait de l’ordre du jour de la délibération sur les terrains de Bastide Niel :

« Dans la mesure où vous avez mis en place vendredi dernier une médiation entre BMA et les responsables de Darwin, et en raison du fait que le prochain conseil de métropole aura lieu dans 3 semaines (le 17 février), nous considérons que ce dossier ne revêt pas de caractère d’urgence et pourrait être reporté au prochain conseil, pour notamment laisser du temps au travail de médiation en cours. »

Les élues socialistes Emmanuelle Ajon et Michèle Delaunay ont quant à elles exigé un moratoire du projet de ZAC afin de mettre en œuvre « une zone expérimentale d’aménagement urbaine et humaine ». Enfin, la conseillère municipale Delphine Jamet a remis au frais le magnum de champagne que lui a envoyé par BMA, dont elle est administratrice, comme elle le raconte sur sa page Facebook :

« Il y a 16 administrateurs à BMA, soit une dépense d’environ 1440€ en champagne sachant que peut-être d’autres « chanceux » comme des clients ou des fournisseurs reçoivent aussi ce « petit cadeau ». (…) Certes BMA a fait plus d’un million d’euros de résultat net en 2015. Mais cet argent semi-public peut servir à autre chose qu’ à « arroser » ses administrateurs. C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir cette bouteille seulement lorsque BMA aura conclu un accord avec Darwin (…) pour que l’écosystème darwinien, qui a fait toutes ses preuves, trouve enfin sa place dans le projet de ZAC Bastide Niel. A ce moment là je pourrais trinquer avec l’équipe de Darwin à la santé de leur projet si alternatif et nécessaire dans le paysage urbain bordelais. »

Attention toutefois : l’alcool, comme le béton, est à consommer avec modération.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux
En BREF

Euro2016 : 126 millions d’euros de retombées pour Bordeaux Métropole

par Simon Barthélémy. 222 visites. 1 commentaire.

Les familles et les occupants sans-abri expulsés de l’Alouette

par Maïder Gérard. 1 147 visites. 7 commentaires.

Le journal Sud Ouest donne la priorité au numérique

par Maïder Gérard. 331 visites. Aucun commentaire pour l'instant.