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Le député Prud’homme rencontre les migrants « enfermés » à Bordeaux

La visite du député dans le commissariat de Bordeaux a mis en lumière le sombre centre de rétention. Les occupants de ce « lieu de vie », maintes fois critiqué par le contrôleur des lieux de privation de liberté, avaient lancé une grève de la faim inédite.

Il y a un sas, un deuxième, puis un étage à descendre, puis un nouveau sas à passer. Le centre de rétention administrative (CRA) se trouve au sous-sol de ce labyrinthe qu’est le commissariat de Bordeaux. Précédée et suivie par des policiers, une poignée de journalistes accompagne Loïc Prud’homme qui visite les lieux en sa qualité de député.

L’élu de la 3e circonscription de Gironde (Bègles, Bordeaux Sud, Talence, Villenave-d’Ornon) vient rencontrer les 16 personnes qui y vivent nuit et jour. Tous sont migrants en situation irrégulière. Le mercredi 23 août, 14 d’entre eux entamaient une grève de la faim. Leur lettre d’explication avait fait mouche :

La lettre des « enfermés » de Bordeaux en grève de la faim (DR)

« Nous jugeons préférable de mourir ici plutôt que d’affronter les persécutions, les souffrances qui nous attendent dans nos pays d’origine. (…) Nous sommes uniquement coupables de ne pas être en possession de ce trésor appelé titre de séjour et donc enfermés telles des personnes auteures de quelconques crimes ou actes répréhensibles »

Une semaine et deux hospitalisations pour tentative de suicide plus tard, la moitié poursuit toujours le mouvement. Alerté par la Cimade, Médecins du monde et l’institut de défense des étrangers, le député de la France Insoumise a souhaité rencontrer ceux qui se nomment les « enfermés ».

Fenêtre sur cour

De sas en sas et de néon en lumière blafarde, les locaux du CRA se laissent découvrir. Les 450 m² du centre semblent plutôt propres. Il y a 20 places. Le réfectoire a 5 tables et 10 bancs scellés au sol face à deux télés : l’une branchée sur les clips de Cstar, l’autre sur W9 avec « Les Marseillais contre le reste du monde ». À notre arrivée, une seule personne regarde un écran.

Au milieu des couloirs, des téléphones à carte sans cabine sont à la disposition des retenus, qui peuvent par ailleurs utiliser leurs téléphones portables à condition qu’ils ne soient pas équipés d’appareil photo.

Chaque chambre, de 12 m², contient quatre lits. Peu de place pour les effets personnels. Aucune pour l’intimité. Mais, la direction du lieu insiste – peut-être un peu trop – en présentant les locaux au député :

« Chacune des chambres a une fenêtre qui ouvre sur la cour. »

Celle-ci ressemble plus à une fosse qu’à une courette verdoyante, malgré les arbres peints sur les murs. Car il faut le rappeler, le CRA se trouve dans les sous-sols du commissariat de Bordeaux. Au-dessus, au ras du sol donc, se trouve une grille empêchant l’évasion des retenus. En cas de tempête, l’eau s’infiltre et provoque parfois des inondations.

Le CRA vu depuis l’esplanade du commissariat en 2011 (Extrait du rapport du Contrôleur général des lieux de privations de liberté)

Ancienne sortie d’urgence, la cour donne sur l’esplanade centrale du commissariat. En 2009, un retenu avait brûlé un matelas et l’incendie avait dégradé le lieu qui n’a été ré-ouvert que deux ans plus tard.

Trois rapports à charge

L’emplacement du CRA n’est pas passé inaperçu aux yeux du Contrôleur général des lieux de privations de liberté qui l’a qualifié d' »intrinsèquement inadapté » en 2015. L’autorité administrative indépendante a établi trois rapports à charge de 2009 à 2015 :

« La localisation en sous-sol, limitant la luminosité des lieux et la consistance de la “cour de promenade”, simple patio exigu en sous-sol de la dalle de l’immeuble, rendent les conditions de rétention indignes », observe le contrôleur général.

Il ajoute que, faute d’espace de rangements, le ménage « consiste à nettoyer le sol dans les endroits où il n’est pas recouvert d’objets ou de vêtements ». Niveau ambiance, il est décrit que :

« L’ennui règne, évidemment, épais et persistant, sans que policiers et intervenants – les premiers à en être navrés et à en subir les effets en termes de tensions – aient les moyens d’y porter remède. »

Pourtant, comme le recommande le contrôleur, les fonctionnaires de la police aux frontières et l’office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) avaient proposé l’installation de matériel de sport pour améliorer le quotidien des retenus. Le projet « a été refusé “en haut lieu” à la déception générale » précise le rapport.

Suite à l’incendie, il avait été envisagé le transfert du centre près de l’aéroport de Mérignac dans des locaux plus grands. Les contrôleurs rapportaient en 2011 que « le tribunal de grande instance de Bordeaux s’était opposé à la création d’un centre de plus grande capacité (…) faute de ressources humaines suffisantes en magistrats et en greffiers pour faire face au contentieux qui en aurait résulté ».

En juin 2017, dans sa lettre à l’autorité indépendante, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb n’évoque même plus la question.

« Frappé »

Ce mardi, Loïc Prud’homme est venu rencontrer les retenus pour « s’enquérir de leur santé » et en savoir plus sur les raisons et les conditions de leur détention. Le porte-parole désigné par le groupe, Alpha Diallo explique les raisons de leur mouvement de contestation :

« On a des difficultés pour faire une demande de régularisation. C’est un mouvement pacifique, nous n’avons pas de problème avec la police. »

Malgré la présence policière à l’écoute, il rapporte que, depuis une semaine, plusieurs visites ou passages à l’hôpital ont été refusées ou qu’il a fallu plusieurs heures pour que les fonctionnaires viennent au secours d’un gréviste de la faim en plein malaise. D’autres tenteraient de dissuader les grévistes de jeûner. Un homme fend le petit groupe pour montrer ses blessures à la main :

« Sept policiers sont venus me prendre dans la chambre pour me mettre en chambre d’isolement. Ils m’ont frappé. »

Tour à tour, Loïc Prud’homme écoute les exilés. Les histoires sont différentes par les récits mais similaires par les drames qu’ils racontent. Certains vivent dans cet environnement depuis plus d’un mois.

Loïc Prud’homme avec les « enfermés » du CRA de Bordeaux (XR/Rue89 Bordeaux)

Un irakien de la minorité kurde tenait un restaurant à Limoges depuis une dizaine d’années avant d’être placé au centre début août. Sa compagne, qui a dû fermer leur établissement, dort près de l’hôtel de police dans sa voiture pour pouvoir lui rendre visite. Deux Sénégalais avaient traversé le Maroc et l’Espagne pour arriver en France. Ils s’étaient rendus au commissariat de Limoges pour faire une demande d’asile. Interpelés et menottés sur place, ils n’en sortiront que pour être conduits au CRA.

Tous veulent en dire plus. Alpha Diallo reprend la main et questionne Loïc Prud’homme :

« Qu’est-ce qu’on peut espérer ? »

Le député ne promet rien. Selon lui, un certain nombre de retenus n’ont pas à l’être et pourraient plus simplement être soumis à une assignation à résidence. Il souhaite rencontrer à ce titre le préfet. Ce dernier, à la suite de la visite du député, a assuré s’en remettre au juge des libertés qui a confirmé 15 des 16 rétentions (la dernière est en attente).

Le ministre mal renseigné

Nécessaires pour éviter le CRA, les garanties présentées par les exilés (preuves d’identité, d’hébergement…) semblent de moins en moins suffisantes pour les juges selon Mélanie Maugé. L’intervenante de la Cimade pour l’aide juridique au sein du centre note que les ennuis volent d’ailleurs en escadrille :

« Le délai de recours [pour une obligation de quitter le territoire, ndlr] est très réduit dans un CRA. Il est de 48h en rétention contre plus de deux semaines dans une procédure normale en France métropolitaine. Pour ceux qui arrivent le week-end, nous avons une permanence téléphonique. Mais souvent ils ne le comprennent pas et laissent passer le délai », explique-t-elle au député.

Enfin, le député rencontre le service médical lié au CHU Pellegrin qui déplore l’absence de psychologue et psychiatre. Pourtant, face à cette critique déjà émise en 2015 par le contrôleur des lieux de privation de liberté, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb vient d’affirmer en juin dernier qu’un psy intervient… « parfois ».

A la sortie du commissariat, Loïc Prud’homme avoue aux militants rassemblés avoir été « percuté de plein fouet » par sa visite. Plus politique, il reprend :

« Je ne pense pas que notre seul horizon peut être d’avoir la Méditerranée comme cimetière avec 5000 personnes qui y sont mortes l’année passée. Je ne dis pas que tout le monde peut être régularisé et accueilli, mais je ne peux pas croire qu’on n’a pas moyen d’accueillir différemment. On ne peut pas réagir comme des comptables. […] Si les gens au pouvoir ne savent être que des comptables et ne savent pas faire autrement, qu’ils laissent la place. On saura gérer 0,2% des gens qui arriveraient sur notre sol et les accueillir normalement. »

A voir si le préfet l’entend de cette oreille.

Travailler dans un trou

Les conditions de travail des fonctionnaires de la police aux frontières n’ont pas été abordées durant la visite. On peut en revanche relire les critiques émises par les divers rapports du contrôleur générale des lieux de privations de liberté. En 2009, il regrettait que les fonctionnaires présents n’étaient pas volontaires pour ce poste ni forcément formés pour l’exercer.

« La visite de ce centre laisse une impression de spirale infernale de la violence dans un climat de tension et de répression. »

En 2011, malgré quelques améliorations, il rapporte que les fonctionnaires se « plaignent » de travailler dans un « trou ». Quatre ans plus tard, les formations de secourisme et de lutte contre les incendies ont amélioré les conditions d’exercices du métier. Le contrôleur saluent les « efforts » des fonctionnaires et de la responsable dans des conditions qui restent « pénibles ».

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.
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