Le télétravail encore très virtuel en Aquitaine
Economie  Société 

Le télétravail encore très virtuel en Aquitaine

actualisé le 24/06/2016 à 12h41

Michel Szlazak  (http://michalweb.free.fr/)

Michel Szlazak (http://michalweb.free.fr/)

83 % des Aquitains seraient branchés par le télétravail, les pouvoirs publics l’encouragent, mais il reste un Graal difficile à atteindre : entre 5 % et 20 % des salariés le pratiquent effectivement. Où est le bug ?

Travailler un à deux jours par semaine chez soi ou en tiers-lieux, c’est moins de déplacements, une meilleure concentration, une efficacité et une productivité accrues (de 22 %, selon une étude de Greenworking) et un meilleur équilibre vie privée/vie personnelle. Donc des salariés plus sereins et plus investis. La contrepartie ? Une bonne préparation du salarié et du manager et l’utilisation régulière de Skype. Le télétravail serait perçu comme l’avenir de l’entreprise. Mais son déploiement reste modeste… Selon l’enquête « Travailler autrement en Aquitaine », réalisée en 2013 par le conseil régional, 83 % des salariés aquitains veulent télétravailler, mais seulement 20 % le pratiquent déjà. Or le télétravail pourrait concerner 400 000  à 500 000 personnes en Aquitaine. Les institutions mettent le paquet cette année pour développer le télétravail. Des collectivités s’engagent via la création de tiers-lieux ou centres de télétravail (lire notre encadré « Le tiers-lieu, à mi chemin entre chez soi et le bureau »), l’Association régionale des conditions de travail (Aract) le considère comme son dossier numéro un et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) en fait la promotion. Surtout, depuis le début de l’année, le conseil régional alloue une aide aux entreprises qui se lancent. Il prend en charge la moitié des frais engagés pour la mise en place du télétravail, un coût qui s’élèverait à 1370 euros par salarié. Et les entreprises ? Elles hésitent. Aucune ne s’est manifestée auprès de la région, mais certaines entreprises régionales comme Cdiscount, McKesson, Agfa, Gifi et Gaz de Bordeaux ont engagé une réflexion.

79 % des salariés en télétravail « gris »

Une enquête réalisée en 2011 en Aquitaine par Raudin, un groupe de recherches sur les usages pour le développement des dispositifs numériques, est révélatrice. Sur plus de 550 entreprises sollicitées, seules 10 % ont répondu. Et la moitié d’entre elles ont reconnu qu’elles n’avaient pas l’intention de mettre en place cette organisation. Pourtant, une autre étude menée en 2013 par Neonomad, Openscope et Ze village révèle que 79 % des Français interrogés pratiquent le télétravail « gris ». Si certains salariés travaillent déjà chez eux ou en déplacement, c’est le plus souvent hors d’un cadre réglementaire. Officiellement, le télétravail ne représenterait pas plus de 5 % des salariés, car le mettre en place présuppose un accord avec les syndicats, un avenant au contrat, une contrepartie financière à verser au salarié et la réversibilité. En France, selon l’Anact, on ne dénombre que 38 accords d’entreprise connus.

« Tout est bordé, confirme Marianne Davril, journaliste télétravailleuse à boursier.com, j’ai signé un avenant sur lequel il est précisé l’adresse du tiers-lieu dans lequel je travaille, les horaires que j’effectue et la société me paie mon abonnement internet ».

C’est la structure et surtout la culture des entreprises qui ne semblent pas compatibles avec ce souhait d’autonomie des salariés. Le présentéisme, les contrôles répétés des managers sont de réels obstacles à cette pratique pour laquelle l’autonomie et à la confiance sont de mise.

« Tant que les entreprises auront un fonctionnement pyramidal, ça ne prendra pas, confie une responsable des ressources humaines, les sociétés pensent que les équipes doivent être présentes pour travailler ensemble ».

Pour Dominique Broustau, directeur de Teamresa, une société pessacaise qui édite des logiciels, « la base du télétravail, c’est la confiance ». C’est d’ailleurs ce qui l’a conduit à poursuivre sa collaboration avec sa directrice de production, il y a trois ans, malgré un déménagement à Paris. Depuis, plus de la moitié de la société télétravaille. Patron compris ! « Cette année, je dois recruter et je pense faire du télétravail un argument en faveur du poste », précise ce dernier. Ne plus avoir de limite géographique, c’est aussi s’offrir le luxe de rassembler les meilleures compétences.

Dessin Marc Chalvin (http://chalvin.free.fr)

Dessin Marc Chalvin (http://chalvin.free.fr)

La peur de voir les bureaux se vider

Une étude de Greenworking, leader en conseil du télétravail, révèle que le taux d’occupation d’un bureau est de 45 %, et que ce lieu est souvent perçu comme un environnement perturbateur. Mais officialiser le télétravail « gris », chez soi ou en déplacement, présenterait  le risque de voir les bureaux se vider. Erreur. Depuis un an, le conseil général du Lot a mis en place le télétravail et à ce jour, seuls 5% des salariés ont choisi cette option. « Entre 1990 et 2000, la part des télétravailleurs au Canada est passée de 0 % à 10 %. En 2010, elle était toujours de 10 %, niveau qui montre les limites probables du télétravail chez les salariés », indique Yves Lasfargue, fondateur de l’Observatoire du télétravail (Obergo). « Plus de 70 % des personnes sont favorables au télétravail, mais quand il y a des expérimentations, il y a peu de volontaires », reconnaît Nathanaël Fournier, chargé d’études à l’Agence d’urbanisme de Bordeaux (A’Urba). Au conseil régional d’Aquitaine, 39 des 950 agents identifiés se sont par exemple montrés intéressés par la phase de test. Ce n’est pas une révolution, mais peut-être une brique à l’élaboration d’une société plus responsable. « La troisième voie de la rocade, c’est le télétravail ! », ose même Marie-Laure Cuvelier. La co-présidente de la coopérative des tiers-lieux (lire notre encadré ci-dessous « Le tiers-lieu, à mi chemin entre chez soi et le bureau ») y croit et sensibilise les entreprises. Si le changement sociétal auquel elle aspire n’est pas encore arrivé, « il infuse ».

Des institutions avant-gardistes

Ce sont les collectivités qui ouvrent le bal. Depuis novembre 2013, la CUB, le conseil général et le conseil régional sont en phase d’expérimentation.

« La loi du 12 mars 2012 a autorisé la fonction publique à pratiquer le télétravail, et cela correspond à notre politique de généralisation du haut débit et de diminution des gaz à effet de serre », précise Corinne Garmendia, directrice des ressources humaines adjointe au conseil régional d’Aquitaine.

Jean-Christophe Mazurie fait partie des 23 « cobayes ». Une journée par semaine, il rejoint en vélo le tiers-lieu de Bourg-sur-Gironde et se dispense de trois heures de voiture.

« Je n’aurais jamais fait cette demande car c’est souvent mal perçu, mais quand on me l’a proposé, ça m’a intéressé. J’organise ma journée comme je l’entends, je suis tranquille et je traite plus de dossiers. Je ressens moins la fatigue et la pression », témoigne le chargé de mission.

Mais même quand les entreprises se lancent, la méfiance reste de mise. Astrium-Airbus – groupe soumis au secret défense – vient de signer un accord autorisant le télétravail.

« Les salariés sont tous très investis, passionnés et nous craignons que cela ne les incite à travailler encore plus,  Bruno Tauby, secrétaire CGT chez Astrium. Comment va-t-on pouvoir contrôler les débordements ? »

Si les entreprises craignent que les salariés coincent la bulle, et les syndicats qu’ils soient trop zélés, le télétravail risque en effet de mettre du temps à décoller.

Le tiers-lieu, à mi-chemin entre chez soi et le bureau

Les centres de télétravail, tiers-lieux ou espaces de coworking ont fleuri ces dernières années en Gironde. On en dénombre une petite vingtaine, dont certains sont encore en travaux. S’ils ont du succès dans Bordeaux – principalement utilisés par des travailleurs indépendants à la recherche de lien social – ils connaissent un démarrage plus lent en périphérie.

« En zone rurale, les gens ont plus d’espace chez eux et donc plus de facilité à s’installer un bureau au domicile », explique Marie-Laure Cuvelier, co-présidente de la coopérative des tiers-lieux. Pourtant, selon elle, ce sont particulièrement ces projets qu’il faut soutenir : « Ils permettent de créer une activité économique dans une zone dortoir, car le tiers-lieu n’est pas seulement un espace de télétravail, mais un lieu de vie commun qu’il faut animer et dans lequel on peut développer des projets annexes ».

Selon Marie-Laure Cuvelier, le plus bel exemple est l’Arrêt Minute, situé à Pomerol. Ce tiers-lieu a atteint son autonomie financière, et outre son cadre agréable pour travailler, c’est aussi un lieu de vie où l’on peut récupérer son panier bio ou découvrir les ouvrages d’un éditeur local.

La pépinière Coolworking à Bordeaux (Photo Orianne Dupont/Rue89 Bordeaux)

La pépinière Coolworking à Bordeaux (Photo Orianne Dupont/Rue89 Bordeaux) A Bordeaux, les espaces de coworking ne semblent pas avoir besoin de faire d’efforts pour attirer le télétravailleur. A Coolworking, rue Esprit des Lois, cinquante utilisateurs se relaient sur les trente postes disponibles, et les gérants du lieu envisagent un déménagement afin de doubler la surface. Chacun y trouve son compte : des collègues de bureau avec qui déjeuner, des compétences à partager et le matériel nécessaire pour travailler (imprimante, connexion internet…). Si Miguel, Mark, Thomas, Arthur et Nicolas, salariés de la même société à Paris, l’utilisent comme une pépinière – ce qui les dispense de la location d’un local –, Virginie, chargée d’études pour une société belge, vient ici pour les « à-côtés », comme les apéros : « J’y cherche surtout du lien social car en arrivant à Bordeaux, je ne connaissais personne », précise-t-elle. Alors, chaque jour, chacun choisit son bureau – et son ambiance – et tous partagent leur repas du midi autour d’une grande table. Pour la coopérative des tiers-lieux, ces espaces pourraient faire office de levier pour les entreprises qui doutent du bienfait du télétravail. Il est peut-être plus facile pour les employeurs d’imaginer leurs salariés dans une ambiance « bureau », plutôt que chez eux.

Aller plus loin

Le site de Tiers-lieux Les aides de la région Aquitaine pour le télétravail et les tiers-lieux Le site de Obergo, l’observatoire du télétravail Le site de Coolworking, travailler autrement à Bordeaux

L'AUTEUR
Orianne Dupont
Orianne Dupont
Journaliste en presse écrite et pragmatique, toujours à la recherche d'infos visant à améliorer le quotidien des travailleurs, des femmes, des enfants, des Bordelais... et des autres. Bref, en quête perpétuelle du bonheur pour tous !

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