Un bébé quand je veux, certes. Mais où je veux… C’est une autre histoire. Entre l’accouchement à domicile, naturel mais potentiellement risqué en cas de complications, et les naissances médicalisées en maternité, il existe une troisième voie : les maisons de naissance.
Contrairement à l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, le Canada ou la Grande-Bretagne, le modèle est peu commun en France. Seules trois structures se sont développées, dont la maison Arc-en-Ciel située à Lormont. Mais elles pourraient faire des petits : ce jeudi, tous les acteurs de la naissance (professionnels, associations…) se réunissent à la Haute autorité de santé (HAS) afin de définir un cahier des charges.
Ce devrait être le point de départ d’une expérimentation qui en cinq ans, pourrait donner naissance à une dizaine de projets. Enfin, car le sujet est sur la table depuis 13 ans…
« On en parle depuis 2000, on a même travaillé un an et demi sur le sujet avec le ministère de la Santé et puis tout s’est arrêté », indique Isabelle Noël, responsable de la maison Arc-en-Ciel, à Lormont.
200 accouchements à la maison Arc-en-Ciel
Mais cette fois-ci, la sage-femme ne craint pas un retour en arrière car le contexte a changé. Deux cents femmes ont accouché à la maison Arc-en-Ciel, créée en 2010, et au moins autant à Pontoise et à Paris, dans les deux autres maisons de naissance françaises étroitement liées à des maternités. Elles vont bien, leurs enfants aussi et elles sont prêtes à recommencer.
Isabelle Noël a « inventé un fonctionnement », une sorte de prototype de maison de naissance qu’elle souhaite dupliquer ailleurs en France.
La maison Arc-en-ciel est une structure gérée par des sages-femmes libérales au sein de la polyclinique Bordeaux Rive-droite. Elles y pratiquent l’accompagnement global, à savoir un suivi des parents par la même sage-femme du 6e mois de grossesse au premier mois de l’enfant, l’accouchement physiologique sans médicament, ni intervention chirurgicale non justifiée selon un protocole qu’elles ont défini. Et bien sûr sans péridurale. Mais seule une porte sépare la maison Arc-en-Ciel des blocs obstétricaux, en cas de pépin.
Les liens qu’une sage-femme tisse avec sa patiente confortent leur sentiment de sécurité. Elles sont disponibles 24h sur 24 pour répondre aux questions ou aux doutes des futures et des jeunes mamans.
« La sécurité affective est importante, les femmes sont préparées à ce qui va se passer, on leur donne tous les outils pour gérer au mieux. »
C’est exactement ce qu’a ressenti Magali, à la naissance de Sasha en septembre 2012 dans la maison de naissance.
« Je suis anxieuse de nature et j’attendais le moment où j’allais stresser… Il n’est jamais arrivé. Tout s’est passé naturellement sans épisiotomie, sans déchirure. »
Amélie, maman d’une petite Taïli de deux mois et demi, sait que dans un cadre « normal » sa fille aurait été sortie à l’aide de forceps.
« Le bébé était mal positionné, la sage-femme m’a aidée, tout s’est passé dans le calme, j’avais totalement confiance en elle, je savais qu’elle ferait au mieux pour nous. »
La manipulation effectuée, la sage-femme est retournée à son tricot et Amélie à son travail. Les deux jeunes mères reconnaissent que la proximité des blocs obstétricaux était rassurante. C’est d’ailleurs la condition sine qua non à la mise en place de l’expérimentation nationale (lire ci-contre).
Pour ou contre l’autonomie des maisons
La proposition de loi votée en 2011, qui autorise l’expérimentation des maisons de naissance fait dépendre leur création de la proximité immédiate de services médicaux :
« Les maisons de naissance devront être contiguës à une maternité, avec laquelle elles devront conclure une convention, qui organisera notamment le transfert adéquat des parturientes en cas de complication, au cours de la grossesse ou au moment de l’accouchement. »
Ce point crispe les défenseurs du modèle européen des maisons de naissance, structures juridiquement et géographiquement indépendantes des hôpitaux.
« Cette expérimentation est un pas en avant, mais il a fallu lâcher du lest, reconnait Chantal Ducroux-Schouwey, présidente du collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), car tout était bloqué. Pour nous, ces structures seraient plutôt des pavillons de naissance. »
« Le fait qu’elles soient dans un service de la clinique ne garantit pas l’autonomie de la pratique des sages-femmes, si le chef de service qui était favorable est remplacé par un autre qui ne l’est pas, que devient la maison de naissance ? « , s’inquiète Catherine Bernard, représentante du collectif des maisons de naissance.
Pour ces associations, le modèle est la Belgique. Des structures à proximité d’une maternité, mais totalement indépendante et gérée par des associations de sages-femmes et de parents (lire encadré ci-dessous).
Mais Isabelle Noël, de la maison Arc-en-Ciel de Lormont, ne partage pas cet avis.
« Je ne voulais pas d’une structure indépendante car il est important que les sages-femmes puissent se concentrer sur leur travail et non pas sur le fonctionnement de la structure. »
Elle évoque également la nécessité d’être soutenues par une structure solide en cas de problème, ou encore de bénéficier d’un financement pour le matériel – le prix du lit d’accouchement avoisine les 20 000 €.
« Les sage-femmes prennent de plus en plus de risques »
Malgré les protocoles très stricts qui guident les activités des maisons de naissance – de la conduite du bain jusqu’à l’alimentation des mères en travail –, le pari n’est pas gagné : la méfiance des obstétriciens reste en effet de mise.
« Le médecin de garde va être appelé par une sage-femme dépassée, craint Jean-Pierre Laplace, représentant aquitain du syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof). On fait des progrès dans la gestion du risque et on va nous mettre face à un problème car les sages-femmes prennent de plus en plus de risques et nous, on n’est pas des cow-boys. »
Une pensée que formule clairement le syndicat sur son site estimant que « les maisons de naissance tournent le dos aux mesures de sécurité ». Des propos qui déclenchent l’ire des plus sages des sages-femmes :
« Il y a une heure d’entretien avant d’accepter une patiente à la maison de naissance, précise Isabelle Noël. Nous refusons les femmes qui ont du diabète, une grossesse gémellaire, un bébé en siège ou des antécédents de césarienne, de cancer ou d’hémorragie… Et nous prévenons nos patientes qu’elles peuvent être réorientées à tout moment vers un obstétricien pendant la grossesse. Nous engageons notre responsabilité », s’insurge-t-elle.
Ainsi, 30% des femmes qui accouchent à la maison Arc-en-Ciel sont transférées vers le bloc.
Opposé à ce type de structure au sein de la clinique Bordeaux Nord, dans laquelle il exerce, le docteur Laplace reconnaît tout de même que :
« Moins il y a de gestes médicaux, moins il y a de complications. Les études nous ont également poussés vers la démédicalisation : plus la péridurale est retardée, meilleur est le travail, la déambulation facilite la naissance et la position verticale entraîne moins de dégâts sur le périnée. »
Pour l’épisiotomie, c’est la même chose, elles sont passée de 70% il y a vingt ans à 30% aujourd’hui. Un changement de position (colossal) rassurant pour les futures mères qui ont envie de devenir actrices des leur accouchement.
Cela a donné lieu à la clinique Bordeaux Nord – 2925 naissances en 2013 – à la création d’une salle nature, destinée au travail, équipée de ballons, de lianes et d’une baignoire et mise à disposition des mères qui veulent repousser la péridurale, voire ne pas la prendre du tout.
« Elle est peu demandée, ironise toutefois l’obstétricien, cinq ou six fois par mois peut-être. Il y a une différence entre les demandes et la réalité… »
Une situation quelque peu sous-estimée car selon la clinique, plus d’un tiers des femmes suivies formulent le souhait d’avoir un accouchement physiologique (avec un ou sans passage par la salle nature) et 27% « tiennent » jusqu’au bout sans péridurale.
Des parents encore dépossédés de la naissance de leur enfant
Le Collège national des gynécologues et des obstétriciens est plus encourageant. Après un avis défavorable en 2008, l’organisation a reconnu en 2012 que les maisons de naissance pouvaient être une alternative. Ils appuient leur avis sur des études et résultats satisfaisants.
Une étude anglaise réalisée entre 2008 et 2010 sur près de 70 000 femmes révèle que celles qui ont accouché dans des maisons de naissance indépendantes ou attenantes à des maternité n’ont pas eu de difficultés particulières durant leur accouchement et des suites de couches moins douloureuses.
Un constat qui surprend peu. Delphine, maman d’un petit garçon de six ans a multiplié les interventions médicales. A regret. Elle a donné naissance à son fils et ne sait toujours pas ce qu’est une contraction. Après une grossesse sans complication suivie à la clinique Bordeaux Nord, les jeunes parents ont sauté sur l’occasion quand leur obstétricien leur a proposé un accouchement programmé six jours avant le terme.
« On a suivi le mouvement et puis on trouvait ça pratique », reconnaît Delphine.
Alors le jour J, le petit garçon est né après plusieurs injections de « produits », selon la maman (ocytocine), une péridurale avant même les contractions, une épisiotomie et quelques « coups de main » d’une sage-femme appuyée sur son ventre. En fin de journée la jeune maman avait son bébé. Et une luxation du coccyx en prime !
Une réponse au manque d’obstétriciens
Un cas extrême certes, mais représentatif d’un courant de pensée que beaucoup espèrent obsolète : la naissance, c’est l’affaire des médecins, pas des parents. Une enquête du Ciane réalisée entre février et mars 2012 sur près de 4000 femmes révèle que 61 % des mères qui ont subi un déclenchement n’ont pas été suffisamment informées sur le déroulement du travail. Peut-être auraient-elles pris le temps de réfléchir si elles avaient su que cette pratique suppose un taux de césarienne multiplié par 2,4, 30% d’épisiotomie en plus, 50% de forceps en plus et 25% de péridurale en plus (chiffres Ciane).
Plus qu’une alternative, les maisons de naissance pourraient être une réponse aux problèmes à venir : le manque d’obstétriciens. Un fait que déplore le docteur Laplace, du Syngof :
« la moyenne d’âge des obstétriciens est de 55 ans, les futurs médecins choisissent des spécialités moins contraignantes, aujourd’hui c’est difficile d’accoucher ailleurs que dans une grande ville. »
Ne serait-il pas temps de développer un partenariat et de laisser les grossesses sans risque – 80 % d’entre elles – aux sages-femmes afin que les médecins puissent se concentrer sur leur spécialité, la pathologie ?
Le modèle belge
La Belgique compte aujourd’hui une petite dizaine de maisons de naissance, gérées par des associations. A Namur, Bénédicte de Thysebaert est sage-femme dans l’une d’entre elles, sorte de grande maison d’hôtes avec au rez-de-chaussée une cuisine, un espace de vie et une salle pour les préparations à l’accouchement et à l’étage les chambres munies de baignoires, ballons, lianes et hamacs pour les bébés. Un endroit douillet et très différent de l’ambiance aseptisée de la maison Arc-en-Ciel.
Depuis 2005 420 bébés y sont nés. Seule une soixantaine de mères ont été transférées dans la clinique située à 350 mètres. Et ce dans la voiture familiale. Bénédicte n’a eu à faire face qu’une seule fois à une réelle urgence avec un transfert en ambulance en raison du ralentissements des battements de cœur d’un bébé. »Si le travail est trop long ou bien la poussée, on va à la maternité, nous n’avons aucun intérêt à dépasser les limites. Nous sommes aussi là pour repérer quand on n’est plus dans la physiologie ». A Namur, on ne refuse pas les femmes faute de place, mais à cause d’un état de santé inapproprié. « L’accouchement sans péridurale, c’est une longue traversée et on ne souhaite pas que les gens s’abîment. »
Elle détaille fièrement son bilan : sur près de 500 femmes admises à la maison de naissance, elle dénombre dix césariennes et à peine 4 % d’épisiotomie. Et pour elle, le facteur de réussite tient aussi au partenariat entre les sages-femmes et les médecins de la clinique voisine.
Quand elle regarde la situation en France, cela la renvoie dix ans en arrière. « C’était pareil en Belgique, on nous accusait de ne pas être raisonnables, ça a été dur. » Elle ne cache pas son amertume quand elle voit comment sont traitées ses consœurs françaises : « C’est un comble d’avoir des sages-femmes aussi bien formées et de ne pas leur laisser d’autonomie. Moi après 32 ans d’exercice, j’ai enfin retrouvé l’essence de mon métier. »
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