Face à l’euro, les monnaies locales gagnent du crédit
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Face à l’euro, les monnaies locales gagnent du crédit

Billets de Miel (DR)

Billets de Miel (DR)

La Miel, l’Abeille, l’Eusko : ces monnaies locales complémentaires se sont développées en Aquitaine, avec plus ou moins de succès. Les députés viennent de valider un projet de loi facilitant le développement de ces moyens de paiement alternatifs à l’euro, et des rencontres nationales sur le sujet se tiendront le 30 mai à Libourne.

Pour payer le café qu’il vient de prendre dans un bar du centre de Libourne, Philippe Labansat sort de son portefeuille de drôles de billets, très colorés, façon Monopoly. Ce retraité du Trésor public ne s’est pas lancé sur le tard dans une carrière de faussaire, il s’apprête à régler une transaction en Miels. Pas le liquide, non, mais bien la monnaie d’intérêt économique local. Car l’homme a initié l’implantation de cette alternative à l’euro en janvier 2013.

« On ne peut pas vraiment parler d’alternative. L’euro sert essentiellement à exporter. La Miel nous permet d’emprisonner la monnaie sur un territoire et de le faire vivre. »

Le territoire. Voilà le maître-mot du concept. À l’origine du projet, une vingtaine de personnes, membres de groupes informels, qui réfléchissent à des alternatives développées en réaction aux « impasses politiques et économiques ».

« Nous voulions initier un changement d’attitude par rapport au consumérisme, se souvient Philippe Labansant. Et cela passe par une action au plus près de chez soi, tout à fait concrète, sur le territoire où l’on vit. »

Une centaine de commerces acceptent la Miel

Des altermondialistes ? Leur philosophie s’y retrouve, quoi que leurs membres se défendent d’une quelconque appartenance, préférant suggérer l’idée qu’ils agissent « de manière concrète et empirique, en voyant ce qui marche ou pas ». Et le plus proche du terrain, pour eux, c’est la monnaie.

« Depuis un an et demi, chacun de nos 300 adhérents peut se présenter dans un de nos comptoirs. En échange de 50 euros, ils se voient remettre une enveloppe contenant 50 miels en billets. Cette monnaie, qui est donc exactement au même cours que l’euro, peut être utilisée comme moyen de paiement dans la centaine de commerces partenaires. »

Est-ce légale ? Oui, car la miel rentre dans la comptabilité des entreprises comme des euros en espèce. D’ailleurs, la réglementation  impose à chaque association gestionnaire d’une monnaie de ce type de posséder autant d’euros en fonds de garantie que de miels en circulation.

Mais contrairement aux euros d’un compte en banque classique, qui fructifient avec le temps, la miel a un taux d’intérêt négatif : avec le système de la fonte, elle perd un peu de sa valeur tous les six mois, ce qui rend sa thésaurisation sans intérêt, et permet l’accélération des échanges. Pour faire simple, chaque billet doit être « réactivé » chaque semestre en s’acquittant de 2 centimes pour pouvoir l’écouler.

Conso « fléchée » bio et local

Les adhérents ont donc reçu une liste d’entreprises acceptant la miel. Sur le dépliant proposé par l’association, le panel a l’air large : culture (librairie, école de danse, sculpture), santé (ateliers de massages, naturopathe, yoga, plantes médicinales)… Mais l’essentiel de la liste concerne les artisans et les commerces alimentaires. Car c’est bien là l’intérêt de cette monnaie. Il s’agit de « flécher » la consommation pour aiguiller vers des entreprises qui correspondent à la défende du territoire, les produits bio en tête.

Pour l’association, ce procédé doit permettre de redynamiser l’économie du territoire, développer les circuits courts de proximité, valoriser l’échange et le lien social, soutenir les projets locaux pérennes.

Après 18 mois d’activité, comment la miel s’est-elle bien implanté dans les habitudes des Libournais ? Dans la rue Montesquieu, en centre-ville de Libourne (24 000 habitants), trois commerçants ont adopté la miel.

Pas de rush sur la Miel

Pour le libraire, l’évocation de la miel se résume en un sourire doux-amer.

« On a eu des dizaines de nouveaux clients au tout début. Et puis maintenant on arrive péniblement à deux par mois. »

Un peu plus bas dans la rue, le gérant de la quincaillerie fait le même constat.

« On joue le jeu, car c’est un bon projet. Mais les paiements se sont effondrés à 80 Miels par mois, au lieu des 180 au début. »

Quant au bijoutier, il n’avait jamais vu un seul client le régler en Miels.

Alors par où transitent-elles ? Pierre Moreau, le gérant du Biocoop, fournit une explication.

« Nous, on était déjà convaincu dès le départ ; donc nos clients, déjà dans l’esprit bio et filière courte, nous ont suivi. Parfois avec un peu trop d’application : on a souvent des gens qui viennent échanger 50 euros, qu’ils dépensent aussitôt en Miel. Ça ne sert pas à grand-chose. À part financer de nouveaux projets en réactivant les billets tous les six mois en s’acquittant de 2 centimes. Nous-mêmes, on voudrait payer nos fournisseurs en Miel, mais on a du mal. L’autre jour, l’électricien a bien voulu qu’on règle la moitié de la facture en Miels. Mais je le comprends, il ne pouvait pas écouler une si grosse somme. C’est ça aussi qui fait peur. »

On pourrait penser que les producteurs bios sont les bénéficiaires de l’achat en Miels. À la ferme Haute Cerre, on nuance cette évidence.

« Avec certaines personnes, ça marche bien. Ils n’étaient pas sensibilisés à l’achat bio avant l’arrivée de la monnaie. Ça a été comme un déclic pour eux. Mais on n’a pas fait beaucoup progresser le chiffre d’affaire grâce à ça. »

« Faire rayonner l’Abeille »

Les autres producteurs que nous avons joints confirment eux aussi la faible part des paiements par Miels. Et certains sont mêmes décidés à ne plus les accepter.

Philippe Labansat se contente de ce demi-succès. Il espère à terme créer un emploi aidé pour gérer à plein-temps la monnaie. Mais il compte aussi faire fructifier l’argent (en euros) qui sert de garantie, en le plaçant à la Nef, une société coopérative de finances solidaires. Les gains apportés par l’intérêt permettront, il l’espère, de soutenir les entreprises bio du système, et financer de nouveaux projets.

Malgré les difficultés rencontrées dans le Libournais et le Sud-Gironde, les monnaies locales complémentaires se développent en France, comme le montre cette carte.

Sur la trentaine d’initiatives, certaines s’en sortent plutôt bien. C’est le cas de l’Abeille, qui fut la première à revenir en France au XXIe siècle, à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne). Françoise Lenoble, coprésidente de l’association Agir pour le vivant, qui a initié cette monnaie, se souvient.

« Dès le début des années 2000, on a senti qu’une monnaie locale pouvait être un outil pour retrouver un certaine cohérence par rapport aux filières classiques de la consommation, tout en redynamisant l’économie. L’abeille a été introduite en 2010. Depuis, on n’a pas connu une progression fulgurante. Mais il s’agit d’abord d’encrer la monnaie, la faire rayonner sur notre territoire. Et puis surtout, beaucoup de personnes intéressées ont pris exemple sur nous, et nos abeilles ont fait des petits… »

Eusko ça marche ?

Les Basques figurent parmi les bons élèves. Lancé en janvier 2013, l’Eusko est aujourd’hui la plus importante des 20 monnaies locales en circulation en France. 2 700 utilisateurs et un peu plus de 500 entreprises et associations le font vivre, et cinq personnes ont été embauchées. Dante Edme-Sanjurjo, coprésident de l’association Euskal Moneta, analyse se succès par l’état d’esprit du Pays basque.

« On a vraisemblablement bénéficié d’une certaine mentalité de territoire, avec une envie très présente de mener des projets collectifs. Avec un an de préparation, de réunions publiques, et de sensibilisation, on avait déjà 800 adhérents avant même la mise en circulation. Et cette année, des maires qui se sont engagés pour soutenir l’Eusko ont été élus. La volonté d’aider les petits commerces joue à fond ici. Mais contrairement à certains autres projets, nous ne pratiquons pas la fonte. Cela faisait décrocher les gens, peut-être parce que c’était trop technique, ou que ça faisait peur. L’Eusko montre que les gens écoulent la monnaie, mais pas à cause de la peur qu’il perde de la valeur. Pour l’instant, on arrive à se développer sans pratiquer la fonte. »

De l’avis de tous les porteurs de ces projets, la réussite d’une monnaie locale tient au fait qu’elle parvienne à convaincre un public qui dépasse l’horizon traditionnel des « écolos, altermondialistes, et fans de bio ».

La France vote pour des monnaies de sages

C’est précisément la piste qui sera explorée à Libourne, où se dérouleront les rencontres nationales des monnaies complémentaires du 30 mai au 1er juin. Pour cela, les associations attendent avant tout un soutien des pouvoirs publics. Beaucoup militent pour que les mairies et les collectivités locales s’intègrent elles aussi au système, comme c’est le cas par exemple à Toulouse. Une mission d’étude a également été lancée par le gouvernement.

En attendant ses conclusions, peut-être en juin, un amendement au projet de loi sur l’économie sociale et solidaire vient d’être voté à l’Assemblée nationale, en première lecture. S’il est définitivement adopté, il permettra alors aux monnaies locales complémentaires de bénéficier d’une reconnaissance de principe par la loi en tant que moyen de paiement, alors qu’elles existaient jusque là uniquement en tant que dérogation. La France, qui était à la traîne en la matière, serait alors un des premiers pays occidentaux à accorder un tel statut pour les monnaies locales complémentaires.

L'AUTEUR
Jonathan Guérin
Jonathan Guérin
Journaliste multitâches (SR, JRI, rédacteur), passionné par l’image, la politique, et l’international

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