Société 

Bacalan : Bordeaux retrouve le Nord

La cité HLM du Port de la Lune a dû attendre plusieurs années pour être correctement desservie par le tram (Yoann Boffo/Rue89 Bordeaux)

La cité HLM du Port de la Lune a dû attendre plusieurs années pour être correctement desservie par le tram (Yoann Boffo/Rue89 Bordeaux)

La ligne B du tramway est prolongée vers le Nord d’une nouvelle station, Berges de Garonne. Associée aux chantiers des Bassins à flot, elle renforce encore un peu plus l’intégration de Bacalan et de la zone d’activité Bordeaux Nord, à la ville. La CUB mise sur la construction dans ces quartiers, entre autres, dans sa quête du million d’habitant.

Bordeaux ne s’arrête plus aux Chartrons. Après les façades immaculées des quais et le dernier hangar, au-delà des Bassins à flot, il existe un quartier longtemps oublié mais aujourd’hui en plein phares.

Bacalan ne ressemble pas à Bordeaux. Le quartier est constitué pour moitié d’habitat social collectif et souvent ancien. Avec ses échoppes basses et ses rues bordées d’arbres, il a plutôt des airs de petite ville de périphérie, coincée entre métropole et campagne.

Mais tout ça pourrait bientôt changer. Déjà, les grues fleurissent autour des Bassins à flot. Les anciennes friches portuaires laissent peu à peu la place à des immeubles d’habitations aux courbes résolument modernes.

Une évolution à laquelle réfléchit l’A’urba. Dans l’agence d’urbanisme de l’agglomération bordelaise, une équipe travaille à « programmer » le Bordeaux Nord de demain :

« Comme Saint-Jean Belcier ou La Bastide, le quartier sera profondément transformé d’ici dix ans. Le nombre important de terrains disponibles en fait un des axes de développement majeur pour atteindre le million d’habitant visé par la municipalité. Le défi est de développer l’habitat tout en sauvegardant la vocation économique, historique du quartier », explique Camille Uri, directrice de l’équipe « projet urbain » à l’A’urba.

Aujourd’hui Bacalan compte environ 8000 habitants. Il devrait y en avoir 10000 de plus d’ici 2017.

Pour Alain Juppé le tramway est l'instrument privilégié du désenclavement de Bacalan (YB/Rue89 Bordeaux)

Pour Alain Juppé le tramway est l’instrument privilégié du désenclavement de Bacalan (YB/Rue89 Bordeaux)

Rompre l’isolement

Lors de l’inauguration de l’arrêt de tramway « Berges de Garonne », vendredi 20 juin, Alain Juppé l’a assuré : « Il faut poursuivre le désenclavement de Bacalan ». Car si la ligne B du tramway est aujourd’hui prolongée de 750 mètres au-delà de la station Claveau, il fut un temps pas si lointain où l’ensemble du quartier n’était même pas desservi.

Ici, le tramway s’est longtemps fait attendre. Les Bacalanais ont dû patienter jusqu’en 2008 pour entendre son tintement. Et bien plus tard pour avoir droit à un service normal. Alors chaque nouvelle inauguration est un petit événement.

« Avant les rames passaient toutes les 45 minutes. Et encore, quand elles passaient ! Il y a eu des problèmes sur les rails du pont permettant de franchir les Bassins à flot. Maintenant il y en a toute les dix minutes. Les cadences sont moins fréquentes que dans le reste de Bordeaux mais c’est toujours mieux que rien », explique Rosemary Faucouneau, présidente de l’amicale des locataires du Port de la Lune.

Les transports ont pourtant un rôle crucial à Bacalan. Le quartier est dans une nasse : au Nord, la rocade et le pont d’Aquitaine forme une frontière entre les habitations et la ZAC de Bordeaux-Nord ; au Sud, les Bassins à flot et leurs friches industrielles, devenues un chantier géant, séparent le quartier du reste de la ville.

Aujourd’hui la nécessité de relier Bacalan à Bordeaux parait évidente. Elle succède pourtant à plusieurs dizaines d’années de mise à l’écart.

Le sentiment d’être exclu des évolutions urbaines est encore tenace. Face aux difficultés du tram, beaucoup enfourchent leur vélo pour gagner le centre ville. Mais là encore, les équipements du centre peinent à atteindre Bacalan :

« Pour vivre ici le vélo est presque nécessaire. Il est plus rapide que le tramway et permet de rallier le centre ville. Pourtant il n’y a presque pas de pistes cyclables. Les rues sont étroites et les cyclistes n’ont pas le choix : ils doivent rouler avec les voitures », regrette Jean-Jacques Latrubesse, un retraité du quartier adepte de la bicyclette.

Les Bacalanais mobilisés

Pour attirer l’attention de la mairie, tout le quartier a dû agir ensemble. Des pétitions ont circulé et les habitants sont descendus de nombreuses fois dans la rue pour voir le tram arriver jusqu’à chez eux et briser l’isolement.

Le même élan a eu lieu il y a deux ans, quand La Poste a essayé de fermer son bureau de la rue Achard. Bacalan est animé par un esprit de solidarité exacerbé par son isolement et sa tradition ouvrière.

La zone fut le centre maritime de Bordeaux tout au long des XIXe et XXe siècles. La proximité des Bassins à flot a attiré de nombreuses industries, dont une raffinerie. La rue Achard était surnommée la rue bleue en raison des nombreux ouvriers en bleus de travail qui l’arpentaient nuit et jour. Aujourd’hui tout a fermé et l’artère a perdu sa coloration mais l’esprit populaire, lui, est toujours vivace.

Reste un tissu associatif parmi les plus anciens de France et toujours dynamique. L’Amicale Laïque anime le quartier depuis 1881 et le Bordeaux Athletic Club (BAC) est un des plus anciens club de football du pays.

« Les négociants en vin anglais ont donné la première impulsion puis les travailleurs du port ont pris le relais pour imiter une forme de sociabilité britannique très en vogue au début du XXe siècle », explique Christopher Bernede, auteur du mémoire universitaire Genèse et développement du football dans les quartiers Nord de Bordeaux.

Pour Philippe Dorthe, conseiller régional et habitant du quartier depuis toujours, il ne fait aucun doute que l’engagement ouvrier se perpétue encore aujourd’hui :

« L’aristocratie ouvrière, très bien formée, citoyenne et syndiquée a toujours eu une inclination à défendre le quartier et ses intérêts ».

Un sentiment d’insécurité

Le combat du moment porte sur le retour d’un poste de police dans le quartier. Début mai, Philippe Dorthe a interpellé le ministre de l’Intérieur et le préfet. Cette demande fait suite à la destruction de plusieurs caméras de surveillance au fusil de chasse. Actuellement, le poste le plus proche est situé au Nord de Bacalan, dans la cité des Aubiers :

« Bacalan souffre d’un sentiment d’insécurité plus que d’une réelle délinquance. Il y a quelques dégradations, des jeunes qui roulent à vive allure sur leur scooter, sans casque. Tout ceci crée un climat. Un poste de police ce n’est pas uniquement de la répression, c’est aussi un service public et l’affirmation de la paix républicaine. »

La requête de Philippe Dorthe s’appuie sur la forte croissance démographique à venir. Mais la réputation du quartier n’est pas nouvelle. Les plus anciens se souviennent qu’il y a encore trente ans les taxis bordelais refusaient de franchir les Bassins à flot et de pénétrer dans Bacalan… Pourtant, les agressions n’y sont pas plus fréquentes qu’ailleurs.

« Beaucoup de Bordelais ont longtemps confondus ouvrier et délinquant, étranger et criminel », estime l’élu.

La criminalité se nourrit de la précarité d’une bonne partie des habitants. Sur un total de 8000 personnes, plus de 1000 bénéficient du RSA. Le retard scolaire à l’entrée en sixième est, lui, environ deux fois plus important qu’ailleurs à Bordeaux.

Un quartier d’immigration

La vocation portuaire de Bacalan l’a transformé en carrefour. On y trouve même une rue des Etrangers !

Le quartier des dockers étaient aussi celui des nouvelles communautés, fraîchement débarquées. Immigrés d’Indochine, des colonies d’Afrique, d’Espagne ou d’Italie ont commencé leur intégration ici. Aujourd’hui, une forte communauté de gens du voyage est installée à Bacalan.

La prochaine vague d’immigration, elle, sera surtout économique et sociale. La réhabilitation du quartier attire de nouveaux habitants. Plus aisés, ils viennent profiter de prix de l’immobilier encore attractifs mais appelés à augmenter rapidement.

La destruction des friches industrielles proches des Bassins à flot laisse la place à de nouveaux immeubles d’habitations destinés à reconstituer une continuité urbaine entre les Chartrons et Bacalan.

L’arrivée de ces nouvelles populations pourrait rompre définitivement l’isolement de Bacalan mais, beaucoup d’habitants restent sceptique, à l’image de Philippe Dorthe :

« On construit un mur de béton entre Bacalan et Bordeaux. Les premières livraisons montrent l’effet inverse de ce qui était attendu. La plupart des nouveaux logements accueillent des populations plutôt aisées disposant d’une voiture et d’un parking privé. Elles travaillent et font leurs courses en dehors du quartier. Elles ne contribuent pas à sa vie. C’est une cité dortoir. »

Les habitations ne suffiront pas seules à remettre Bacalan dans la ville. Tout le défi des prochaines années est de parvenir à reconstituer un tissu économique. Le projet de développement d’une activité de refit aux Bassins à flot, associé aux activités de services autour des nouveaux logements et de la future Cité des civilisations du vin, pourraient changer la donne.

L'AUTEUR
Yoann Boffo
Yoann Boffo
Journaliste indépendant.
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