Difficiles exils des Parisiens à Bordeaux
Société 

Difficiles exils des Parisiens à Bordeaux

actualisé le 12/06/2014 à 18h08

Soirée des Parisiens de Bordeaux au restaurant La Bocca, rue Notre-Dame (Photo Simon Barthélémy/Rue89 Bordeaux)

Soirée des Parisiens de Bordeaux au restaurant La Bocca, rue Notre-Dame (Photo Simon Barthélémy/Rue89 Bordeaux)

Les Chartrons ne sont certes pas Sangatte, et les migrants parisiens n’ont guère le parcours de réfugiés syriens. Mais s’installer à Bordeaux n’est pas toujours facile pour ses nouveaux habitants, majoritairement issus de la région capitale. Solitude, marché du travail saturé, pluie… Certains s’accrochent et s’entraident, d’autres repartent. Témoignages.

On connaissait les Aveyronnais ou les Alsaciens de Paris, la Maison de l’Aquitaine et autres réseaux provinciaux dans la capitale. Mais on ignorait que l’inverse avait aussi cours. Une association des Parisiens de Bordeaux fédère quelques 150 « expatriés », qui se retrouvent tous les premiers jeudi du mois pour une soirée informelle. Ce 5 juin, c’est à la Bocca, nouveau restau de la rue Notre-Dame, tenu par… un ancien parisien.

Autour d’une assiette burrata-charcuterie, une quarantaine de personnes, en majorité des cadres de trente à cinquante ans, devisent en terrasse du pays, et échangent leurs impressions sur leur nouvelle vie. Un conseiller marketing qui travaille dans l’univers de la musique se réjouit que de tels apéros puissent ainsi déborder dans la rue – « Il y a 10 ans, les voisins auraient appelé les flics ! ».

Un jeune couple de cadres, fraîchement débarqué, se réjouit de la proximité du Bassin, mais déplore les bouchons causés par les travaux du tramway à Pessac et les pluies fréquentes – « Il faudrait vivre 6 mois à Paris, et 6 mois ici ».

Un chef d’entreprise, à Bordeaux depuis 8 ans, regrette que les recruteurs donnent la priorité à l’embauche de gens qui leur sont recommandés par des réseaux personnels, plutôt que de choisir le plus compétent pour le poste. « Il ne faut pas croire que parce que vous êtes parisien, vous êtes attendus ici ».

Pourtant, les anciens parigots se pressent à Bordeaux : selon la Mairie, sur les 4500 foyers qui s’installent ici chaque année, 60% viennent de la région parisienne. Des pots d’accueil sont d’ailleurs régulièrement organisés tous les mois au Palais Rohan pour mettre en relation ces nouveaux venus avec les services de la Ville.

« C’est un sujet de satisfaction, juge Stephan Delaux, adjoint au maire en charge du tourisme. Il y a 15 ans, c’était quasi impossible d’imaginer faire venir un cadre professionnel à Bordeaux et de lui faire abandonner Paris. Tout d’un coup, la tendance s’est complètement renversée quand les gens ont vu la transformation et la beauté de la ville, et décidé de s’installer ici pour la qualité de vie. Mais c’est évident que du fait de la taille de la ville, les mouvement professionnels ne sont pas comparables, et il y a plus de candidats que de postes disponibles pour tout le monde, notamment les conjoint-e-s entraîné-e-s ici suite à une mutation professionnelle dans leur couple ».

Certains s’accrochent à leurs projets, d’autres changent d’orientation, mais quelques un choisissent de repartir. Voici six témoignages de Parisiens installés depuis plus ou moins longtemps à Bordeaux, ou qui en partent, et relatent leurs bonnes et leurs mauvaises expériences.

 

« C’est dur, mais on ne regrette pas »

Eric Gonzalez, 41 ans, cogérant de la société Polypode

Eric Gonzalez

« Je suis arrivé ici avec ma famille il y a quatre ans, sans connaître personne. On pensait que notre activité de décoration intérieure allait démarrer plus vite, notamment grâce à la clientèle des châteaux. Mais en fait on travaille très peu avec des bordelais « pure souche ». On a eu le sentiment d’être observé, pour vérifier qu’on était fiable. Maintenant, les clients viennent plus facilement. Mais ce sont surtout des gens qui arrivent – beaucoup de personnes qui ont eu une mutation, avec souvent dans les couples une personne qui travaille, et l’autre pas, ou qui créent leur propre activité.

Même si c’est dur, on ne regrette pas d’être venus. On apprécie énormément la qualité de vie, les gens sont sympas. Et pour les enfants, c’est génial, c’est une ville à la bonne échelle. En plus on habite aux Chartrons, qui a un côté petit village. J’y suis arrivé par hasard, parce que l’agence immobilière nous a trouvé un local accessible. J’habite à 50 mètres du travail, et je ne me déplace plus qu’à vélo. A Paris, avec le camion, il nous fallait 2 heures pour faire 10 kilomètres. On n’en pouvait plus, et à la fin du bail de notre local parisien, on s’est dit que c’était l’occasion de partir. »

« J’ai goûté au château La Solitude »

Isabelle (le prénom a été changé), chargée de communication, 49 ans

« Je ne voulais pas partir de Paris, mais j’ai eu une belle opportunité professionnelle il y a 3 ans. Et je me suis laissée séduire par le bien vivre que représente cette terre d’Aquitaine – je dis bien terre, car je suis plus Dordogne et Lot-et-Garonne qu’océan et Bassin. Mais deux choses m’ont accueilli à mon arrivée et ont marqué au fer rouge mon passage ici : il a plu non stop pendant un mois, et la première bouteille de Bordeaux que j’ai goûté était un Château La Solitude, un Pessac-Léognan… Divorcée, je suis venue avec trois de mes enfants, qui ont eux adoré cette ville à taille humaine, qu’on peut s’approprier très vite. Pour moi c’était trop petit, j’étouffais.

Certes, je me suis fait des amis, mais parce que je suis allée les chercher. En effet, ce n’est pas dans les traditions bourgeoises d’inviter les célibataires à dîner… Je n’ai jamais connu un tel poids des conventions sociales à Paris. Venez à Bordeaux, oui, mais en famille ! Et réfléchissez bien à votre projet professionnel, car il y a peu de grandes entreprises, donc peu de travail dans les domaines de la communication ou des ressources humaines, notamment.

Vrai respect des autres

Ce qui m’a également pesé, c’est que tout est tempéré ici. Je n’étais pas dans le même rythme que les gens, assez calmes, manifestant une certaine forme de lenteur. Ce n’est pas une critique, ce n’était simplement pas en adéquation avec mon tempo. L’ambiance électrique de Paris et la possibilité d’aller écouter à n’importe quelle heure du jazz dans un piano bar me manquaient. En outre, j’ai déjà mes racines dans le Comtat Venaissin (Vaucluse). On dit souvent que Bordeaux est un petit Paris. OK, mais alors un tout petit Paris.

Je retiens en revanche un vrai respect des autres, qui se traduit par exemple dans l’attention portée aux personnes handicapées. Un de mes enfants, sourd profond, a ainsi bénéficié d’une super prise en charge au lycée Montaigne et au Cesda (centre d’éducation spécialisée pour déficients auditifs). »

« Bordeaux est un port, c’est ça qui est sympathique »

Anne Iris Poussielgues, fondatrice des Parisiens de Bordeaux

Anne Iris Poussielgues, fondatrice de l'association des Parisiens de Bordeaux (SB/Rue89 Bordeaux)

Anne Iris Poussielgues, fondatrice de l’association des Parisiens de Bordeaux (SB/Rue89 Bordeaux)

« Bordeaux est un port, on y vient, on en repart, c’est ça qui est sympathique. Moi je suis arrivée il y a 3 ans, lorsque ma société de communication est passée sous la coupe d’un grand groupe. Et je suis venue ici car j’avais des contacts d’anciens clients. L’émigration est souvent liée à des préoccupations économiques, car la vie à Paris est devenue très chère. Beaucoup de gens viennent avec l’espoir d’une vie différente mais repartent à cause de la pression économique. Dans notre groupe informel (150 adhérents à l’association, 450 personnes sur notre listing), on estime qu’une personne sur cinq repart.

Bordeaux est une ville très accueillante, mais constituée de réseaux. J’ai donc créé cette association pour accélérer les contacts, et servir de plateforme aux gens qui arrivent et se sentent isolés, amicalement ou affectivement, même si ils sont en couple. Les réseaux sociaux ne sont pas tout, on a toujours besoin de contacts humains. Nous leur disons : « Ne restez pas incognito ».

« Jamais évident d’émigrer »

On propose une soirée tous les premiers jeudi du mois dans un endroit différent, et le premier lundi de chaque trimestre, nous recevons un talent bordelais. Je vais aussi lancer des « bébés brunch », où on pourra venir avec ses enfants, car sortir coûte trop cher quand on doit payer une baby-sitter.

Notre public cœur de cible, ce sont les 27-45 ans, des gens audacieux car ce n’est jamais évident d’émigrer. Certains restent d’ailleurs très partagés entre Paris et Bordeaux, car ils ont des activités dans les deux villes. La région devrait à mon sens favoriser et valoriser cette mobilité, en proposant des abonnements TGV abordables. Car un aller-retour par semaine, c’est le prix d’un studio à Paris, le calcul pourrait être vite fait !

Un conseil aux candidats à l’émigration en Gironde ? N’espérez pas retrouver ici le même métier et le même salaire. Quand on a l’esprit ouvert et les yeux derrière la tête, on n’est pas rejeté par les Bordelais. »

« Une ville où il faut créer sa propre dynamique »

Romain Delachaux, du restaurant La Bocca (SB/Rue89 Bordeaux)

Romain Delachaux, du restaurant La Bocca (SB/Rue89 Bordeaux)

Romain Delachaux, restaurateur

« Je suis arrivé à Bordeaux il y a 8 ans, et j’avais ouvert aux Chartrons une boutique de vêtements de créateurs, pour enfants. On était alors des précurseurs, il n’y avait que des antiquaires dans la rue Notre-Dame. On était même un peu trop en avance car ça ne fonctionnait pas bien… Comme je suis passionné de cuisine, j’ai passé un CAP, puis on a monté une épicerie fine italienne, qui a bien pris, puis ce restaurant, la Bocca. Avant de m’installer ici, je réalisais des films documentaires sur les voyages, en particulier en Inde, où j’ai vécu 3 ans. Maintenant je n’ai jamais été aussi sédentaire !

Je suis venu ici pour la proximité de l’océan, la beauté des paysages, et parce qu’on sentait que ça allait bouger à Bordeaux. C’est une super ville, mais il faut y créer sa propre dynamique. C’est très compliqué de rentrer dans les réseaux, beaucoup plus qu’à Paris, et en même temps il y a une demande forte pour de nouvelles choses. »

« Envie de retrouver l’énergie folle de Paris »

Manon J., comédienne et animatrice socioculturelle, 35 ans

« Nous sommes arrivés en juillet 2011, parce que je voulais faire une formation à Bordeaux, un BPJEPS (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport) au Théâtre en Miettes, pour me réorienter vers l’animation culturelle. Et puis aussi parce qu’on voulait partir de Paris et voir comment on vivait ailleurs. Mon compagnon a passé sa jeunesse ici, moi je ne connaissais que parce qu’on y venait en vacances.

J’ai trouvé du boulot, mais de manière très ponctuelle, jusqu’à ce que je crée avec d’autres diplômés de la même formation une association. Le problème, c’est que mon compagnon, qui est décorateur dans le cinéma, travaille 6 mois de l’année à Paris, parce qu’il a très peu de tournages dans la région… Nous nous attendions à avoir du mal à trouver du travail dans les milieux du spectacle, mais on se disait qu’on allait bien voir. Mais quand tu débarques, c’est compliqué, il n’y a pas beaucoup de travail et les gens s’accrochent logiquement aux postes qui existent.

Bordeaux, c’est les vacances

On commençait juste à avoir des contacts, il aurait fallu un peu de patience. Mais nous en avons marre de ne pas nous voir. Et seule avec deux enfants petits, c’était compliqué de m’investir dans des projets artistiques ici. Ce sera plus facile à Paris, où je pourrai m’appuyer sur ma famille et mes amis.

Je réalise aussi que je suis une parisienne dans l’âme. J’ai eu envie de retrouver la familiarité que représente Paris, l’énergie folle que cette ville dégage, ce truc indescriptible que beaucoup de gens trouvent difficile à vivre. Bordeaux est une ville cool, dans le vrai sens du terme, une vraie douceur de vivre en émane, tout est reposant. Pour moi, c’est les vacances, mais ce n’est pas comme ça que je suis habituée à vivre, ça ne me correspond pas. Et en plus, il pleut trop ! »

 « Mon conseil : constituez vous rapidement un réseau »

 Jean-François Olive, fondateur de l’application Time to Lunch, 55 ans

« J’ai longtemps vécu à Paris, où je travaillais chez Publicis. Mais la boîte a grandi, et mon activité est devenue plus financière, déconnectée de la réalité des boîtes et des marques, ce n’était plus ma tasse de thé. Je me suis d’abord installé à Biarritz, où vivaient mes parents. Je viens d’arriver à Bordeaux, où j’ai lancé mon activité, le développement d’une application mobile pour la pause déjeuner, Time to lunch. Elle a déjà été testée par 60 restaurateurs, et est utilisée par la moitié d’entre eux ; une dizaine de téléchargements sont faits tous les jours.

J’ai choisi Bordeaux comme ville pilote, car elle a la concentration de restaurants commerciaux la plus importante de France, et se développe beaucoup dans le secteur du numérique – il suffit de voir un succès bordelais comme CDiscount. Je trouve plus facile de cultiver son réseau dans ces domaines ici qu’à Paris car les gens sont plus accessibles, moins sollicités. Et les restaurateurs sont plus sensibles aux nouvelles technologies.

La ville attire énormément, et sort du 100% bordelais de souche, viticole, etc. Les gens sont accueillants, et de nombreux forum montrent cette envie d’intégrer les gens.

Bâton de pélerin

Mon conseil : constituez vous rapidement un réseau. Quand on arrive de Paris, on est toujours « catalogué », que ce soit de façon positive ou négative. Il faut donc rencontrer des gens dans son milieu professionnel et ses centres d’intérêt, qui peuvent vous aider. C’est ce que j’ai  ce que j’ai fait en prenant mon bâton de pèlerin. Je suis allé à la rencontre des gens pour tester les pour et les contre avant de m’installer.  Aujourd’hui, les réseaux sociaux facilitent cette étape. Et je me sens assez impliqué.

C’est en revanche plus compliqué en terme de vie sociale privée. Il y a moins de lieux ou d’occasions de rencontres qu’à Paris, mathématiquement.  Il est sans doute plus facile d’utiliser sa carrière pro comme un tremplin, pour faciliter son intégration personnelle. C’est le seul bémol à mes yeux, mais c’est probablement pareil dans d’autres villes de province. »

« Un coup de cœur pour Bordeaux »

Colette Malani, présidente de l’association Bordeaux Accueille

Colette Malini, présidente de Bordeaux Accueille (SB/Rue89 Bordeaux)

Colette Malini, présidente de Bordeaux Accueille (SB/Rue89 Bordeaux)

« Lorsque je suis partie à la retraite – j’étais cadre dans une compagnie aérienne –, j’ai voulu changer de vie. J’étais veuve, sans enfant, et vivais à Levallois-Perret, en banlieue. Mais lorsque j’ai vendu mon appartement, j’ai réalisé qu’avec l’évolution des prix, je faisais une bien meilleure affaire en quittant la région parisienne. Je connaissais un peu Bordeaux, pour le travail, mais je n’y étais pas retourné depuis 20 ans, et j’ai eu un coup de cœur en voyant comment la ville était transformée.

J’étais boulimique d’infos sur Bordeaux et la région. J’ai reconstitué un réseau amical grâce à Bordeaux Accueille, une association fondée il y a 52 ans à l’attention des épouses de jeunes cadres, qui s’ennuyaient à Bordeaux. Nous avons aujourd’hui 700 adhérents, dont de plus en plus de parisiens et une majorité de retraités.

Nous organisons toute une panoplie d’activités, entre autres des apéritifs et des sorties culturelles, et une centaine de bénévoles accueillent les nouveaux arrivants bordelais dans nos permanences.

Pour ma part, j’ai également connu la ville grâce aux réunions de Bordeaux-Centre, dont je suis devenue conseillère de quartier. Et j’ai reçu d’Alain Juppé la Médaille de la Ville pour mon intégration rapide et mon amour pour Bordeaux ! J’ai aujourd’hui une vie sociale bien plus développée qu’à Paris. »

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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