Le Grand Stade de Bordeaux, deux fois trop cher ?
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Le Grand Stade de Bordeaux, deux fois trop cher ?

actualisé le 25/06/2014 à 11h20

Le chantier du nouveau stade de Bordeaux en février dernier (Photo Thierry Darriet/flickr/CC)

Le chantier du nouveau stade de Bordeaux en février dernier (Photo Thierry Darriet/flickr/CC)

Si les recours déposés contre le Grand Stade de Bordeaux ont été déboutés au tribunal administratif, le dossier n’est pas clos. Des zones d’ombre subsistent : coût réel, conflit d’intérêts, incertitude sur l’évolution du partenariat public-privé. Le maire de Bordeaux mène 1-0, mais l’opposition veut contre-attaquer.

« Ce n’est pas à moi de répondre à des chiffres fantaisistes ». Alain Juppé s’agace quand on lui parle du coût du Nouveau Stade de Bordeaux. « Je connais mes chiffres, assène le maire de Bordeaux, interrogé lundi en conférence de presse avant le conseil municipal. Nous n’allons pas rebondir sur la propagande régulière de Monsieur Rouveyre ».

Sauf que si les recours de l’opposant socialiste ont été déboutés en appel par la cour administratif, le coût de l’enceinte aux 43000 places pose toujours question, et le conseiller municipal socialiste (et nouveau patron du PS girondin) n’est plus seul à porter ce combat des chiffres.

« Gabegie financière »

Officiellement annoncé à 183 millions d’euros, le coût total de la conception et de la construction du Nouveau Stade Bordeaux serait bien plus élevé pour le contribuable, selon le nouveau site d’informations Hexagones. Les Bordelais devraient payer 350 millions d’euros, estiment  les journalistes Nicolas Vaux-Montagny et Thierry Lévèque, auteurs d’une enquête sur la « gabegie financière » causée par l’organisation de l’Euro 2016 en France.

En cause selon eux, notamment, les fameux partenariats public-privé (PPP) lancés pour la construction des nouveaux stades :

« Le coût de l’Euro 2016 pour les finances publiques s’élève à 2,5 milliards d’euros selon nos calculs, en prenant en compte les financements directs, les remboursements des PPP et les crédits nécessaires aux aménagements extérieurs des stades. Sur dix enceintes sélectionnées pour la compétition, cinq consomment 90 % du budget : les quatre PPP (Lille, Marseille, Nice, Bordeaux), qui génèrent des loyers sur 27, 30 ou 31 ans. »

Si les PPP sont valorisés par les décideurs c’est qu’ils allieraient rapidité, qualité et performance dans la réalisation. Mais pour les journalistes d’Hexagones, les stades de Lille, Bordeaux et Nice font « exploser le budget » de l’Euro 2016 à cause des partenariats en place. Le maire de Bordeaux s’en défend :

« Tous les chiffres sont connus. Il ne faut pas mélanger les coûts de fonctionnement d’un stade et ce qui est le coût de financement sur la durée d’un PPP. Ça n’a strictement rien à voir. »

SBA du tout ce prix là

Alain Juppé fait par ailleurs valoir que « l’acharnement » de Matthieu Rouveyre a des conséquences sur les taux d’emprunt souscrits par la Ville, ce qui ferait perdre 30 millions d’euros sur la durée du contrat.

Mais la décision du tribunal administratif n’arrête pas l’opposant socialiste, qui porte l’affaire devant le Conseil d’Etat. Ce PPP ferait selon lui la part belle à la Société Stade Bordeaux Atlantique (SBA), consortium qui regroupe les constructeur-exploitant, Fayat et Vinci, depuis octobre 2011 :

« Le rapporteur public a dit que les coûts avaient été minorés. Selon nos comptes, on atteint 551 millions d’euros avec les coûts de construction et de fonctionnement sur la durée du contrat qui dure plus de 30 ans. Le maire ne dit pas que nous rembourserons à l’euro près, les impôts sur la société de projet Fayat-Vinci. C’est environ 2,5 millions d’euros par an. D’autres coûts sont liés au remboursement de l’emprunt. Le maire dit que ce n’est pas lui qui emprunte mais la société de projet. Sauf qu’il y existe un acte d’acceptation de la créance, autrement dit une fois que le stade est livré, c’est la ville de Bordeaux qui devient le débiteur des banques et pas le co-contractant. »

Bird & Bird, drôles d’oiseaux ?

Le journaliste Nicolas de La Casinière s’est penché sur les PPP signés par Vinci dans son enquête « Les prédateurs du Béton ». Rappelant les alarmes tirées par certaines autorités (Chambre des Comptes d’Ile-de-France, France BTP, le syndicat UNSFA des architectes…), il s’interroge sur les raisons qui poussent à développer ces contrats :

« L’avantage, une vraie aubaine en temps de vaches maigres [pour les collectivités publiques – NDLR], c’est de ne pas avoir à effectuer l’investissement. Et en général, les élus ne seront plus aux manettes, trente ou cinquante ans plus tard, au terme de la concession, à l’heure de faire les comptes. »

A Bordeaux, l’opposant socialiste s’inquiète aussi de la présence du cabinet d’avocats Bird & Bird parmi les conseillers de la ville pour la mise en place de ce PPP. Ce même cabinet a participé au projet de l’Arena de Dunkerque qui devait accueillir son équipe de handball. Seulement, dans le Nord, le cabinet ne conseille pas la ville, mais l’entreprise Vinci…

« C’est vraiment très incestueux. Les deux avocates travaillent en même temps pour Bordeaux et pour Vinci avec des intérêts parfaitement contradictoires. D’ailleurs, elles se vantaient de leurs méfaits sur Internet. Ce dont on souffre beaucoup aussi, c’est que ceux qui créent la doctrine juridique pour influencer la jurisprudence sont les mêmes que ceux qui sont au service des PPP. »

Mise à jour 14h :
la réponse de Bird & Bird

Comme l’ensemble des équipes d’avocats spécialisés dans le domaine du conseil sur les dossiers de PPP, notre équipe peut être amenée à conseiller, selon les dossiers, l’ensemble des acteurs du marché (industriels, investisseurs, Etat et collectivités territoriales, banques). Eu égard aux règles déontologique applicables à la profession d’avocat (indépendance, confidentialité, secret professionnel), une telle situation ne saurait constituer un conflit d’intérêt s’agissant de deux projets distincts.

Les intérêts de la Ville de Bordeaux et ceux de l’entreprise Vinci dans le cadre du dossier de PPP de Dunkerque, ont ainsi été défendus par deux avocats distincts de l’équipe, et ce en toute indépendance et avec la plus grande probité.

Des PPP sportifs pour les finances publiques

A l’heure où nous écrivons ces lignes, le cabinet Bird & Bird, contacté par Rue89 Bordeaux, n’a pas donné suite à nos sollicitations (voir ci-contre). Mais les objections de Matthieu Rouveyre n’ont pas non plus été retenues par le tribunal administratif.

Pas de nouvelles non plus de la société Stade Bordeaux Atlantique. Nicolas Vaux-Montagny et Thierry Lévèque relèvent pour Hexagones que les PPP peuvent être très sportifs pour les finances publiques :

« La facture pour les contribuables pourrait cependant augmenter, en raison des aléas sur la réussite sportive et des situations financières souvent très précaires de ces clubs. Si un club descend en Ligue 2 et/ou fait faillite, le loyer baissera forcément, voire disparaîtra ».

C’est ce qui s’est passé en Sarthe. Le Mans FC a fait faillite. Exit l’équipe pro, direction le championnat amateur. La reconstruction du club est en cours. Après une descente administrative en Division d’Honneur (6e division), les Manceaux sont désormais promus en CFA2. Trois ans après son inauguration, le MMArena – avec ses 25000 places – reste vide. Le partenariat public-privé, lui, court toujours. Vinci en est le concessionnaire.

Un loyer décuplé pour les Girondins

De quoi faire frémir les supporters des Girondins de Bordeaux, alors que leur loyer va s’envoler la saison prochaine. Il va passer de 400 000 euros par an pour jouer au Stade Chaban-Delmas à 3,8 millions d’euros par an pour le Nouveau Stade de Bordeaux. Matthieu Rouveyre est pessimiste :

« On est tout à fait dans un scénario du type Le Mans. J’avais essayé de faire passer un amendement pour que la Ville ne se substitue pas aux Girondins de Bordeaux pour payer le loyer si le club fait faillite. C’est le contraire qui s’est passé. Ce ne sont pas les Girondins qui sont tenus de payer contractuellement, mais la ville de Bordeaux, qui se fait rembourser par les Girondins. Donc si le club arrête de payer, nous serons obligés de payer. Mon amendement a été refusé car M6 [actionnaire majoritaire des Girondins, NDLR] prévoyait de signer une lettre d’intention garantissant que la chaîne suppléerait le club dans un tel cas de figure. Ça porte bien son nom : c’est une intention par une sûreté. »

Selon Matthieu Rouveyre, qui avait saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour connaître le contenu de cet engagement, la lettre n’est toujours pas signée et ne le sera qu’à la livraison du stade, prévue en avril prochain.

Sauf que depuis plusieurs années, les bruits de couloirs indiquent que M6 cherche à vendre le club des Girondins. Les derniers bruits dataient d’octobre dernier. Le directeur de la chaîne, Nicolas de Tavernost voulait « reconsidérer » son investissement dans le football si la taxe à 75% sur les hauts revenus était mise en place. Malgré l’échec du tribunal administratif, Matthieu Rouveyre compte poursuivre son action devant le Conseil d’Etat pour faire annuler les délibérations autorisant le maire à signer le contrat de PPP. Le match retour aura-t-il lieu ?

Aller plus loin

Le blog de Matthieu Rouveyre

Didier Harpagès « La contestation du projet inutile, d’Arena, à Dunkerque, se renforce » à lire sur Reporterre.net

Nicolas de la Casinière « Vinci, géant de l’embrouille public-privé » à lire dans les Z’indignés / La Vie est à Nous n° 9

Nicolas de la Casinière « Les Prédateurs du béton. Enquête sur la multinationale Vinci » Edition Libertaria

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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