Pourquoi Bordeaux met fin à la gratuité de ses musées
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Pourquoi Bordeaux met fin à la gratuité de ses musées

La façade du Musée d'Aquitaine (WS/Rue89 Bordeaux)

La façade du Musée d’Aquitaine (WS/Rue89 Bordeaux)

Visiter à l’œil les collections permanentes des musées d’Aquitaine, des Beaux Arts ou du CAPC, c’est terminé dès le 1er aout prochain. Le conseil municipal de Bordeaux a voté ce mardi la fin de la gratuité systématique des musées de la Ville, afin de financer des acquisitions d’œuvre. Sans doute au détriment de la fréquentation. Explications.

4 euros : à partir du 1er août, c’est le prix du ticket dont devront s’acquitter les Bordelais pour visiter les collections permanentes des quatre musées municipaux – le musée d’Aquitaine, ceux des Beaux Arts et des Arts décoratifs, ainsi que le CAPC, en attendant la réouverture du muséum d’Histoire naturelle. Finie donc la gratuité pour tous, instaurée en 2005 à Bordeaux.

Ainsi en a décidé  le conseil municipal du mardi 15 juillet, ne supportant plus d’être une exception française : selon l’adjoint au maire en charge de la culture, Fabien Robert, la gratuité systématique ne serait plus appliquée que dans trois villes, Dijon, Limoges et Bordeaux. Il met de côté Paris, dont les collections permanentes de tous ses musées municipaux (Carnavalet, Petit Palais…) sont en accès libre.

Si les élus l’ont voté à l’unanimité, ce renchérissement de la culture soulève quelques questions, qui se posent ailleurs en France : après avoir adopté la gratuité dans tous ses musées en 2008, la ville de Nice, du très sarkozyste Christian Estrosi, vient par exemple de la limiter aux seuls résidents niçois. A l’inverse, Paris continue à défendre ce principe, au nom de la diversification des publics.

Qui profite de la gratuité des musées bordelais ?

Réponses avancés lors des débats par l’adjoint à la culture, Fabien Robert :

« La gratuité bénéficie essentiellement aux touristes ainsi qu’aux visiteurs qui ont une pratique habituelle des musées ; les collections permanentes sont privilégiées au détriment des expositions temporaires ; et on constate une certaine dévalorisation de l’image des collections permanentes. »

En 2013, les musées de la Ville ont ainsi attiré 443 000 personnes (dont 147 000 au musée d’Aquitaine, le plus visité). Et 146 000 pour les expositions temporaires, payantes, ce qui signifie que près des deux tiers des visiteurs sont entré gratuitement, ce que déplore Fabien Robert :

« C’est un effet pervers de la gratuité : les collections permanentes n’ont pas de coût, pas de valeur, alors que c’est justement la valorisation du patrimoine culturel d’une ville qui coûte cher, pas les expositions temporaires qui relèvent de l’évènementiel. C’est presque contradictoire de dire aux jeunes qu’il ne faut pas télécharger illégalement de la musique ou des films, et de laisser entendre ensuite que cela ne coûte rien d’aller au musée. »

Tout gratuit un dimanche par mois

Néanmoins, de nombreux publics continueront à bénéficier de la gratuité, ciblée notamment sur les moins de 18 ans, les handicapés et les bénéficiaires de minimas sociaux (RSA, allocation de solidarité aux personnes âgées…). La mairie fait par ailleurs valoir que les musées seront gratuits tous les premiers dimanche de chaque mois, y compris les expositions temporaires, ce qui est pour le coup une bonne nouvelle.

Et pour ne pas léser les touristes, la Ville a créé un CityPass, un sésame à prix avantageux permettant d’entrer gratuitement dans les musées. Les habitués auront eux droit à un Pass intermusée, forfait annuel qui sera créé à l’automne.

L'entrée du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, aile sud (WS/Rue89 Bordeaux)

L’entrée du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, aile sud (WS/Rue89 Bordeaux)

Quel sera l’effet sur la fréquentation ?

Personne ne peut nier l’effet positif de la gratuité sur l’attractivité des musées bordelais. En 2004, avant son instauration, ils étaient visités par 371 643 personnes. Deux ans après, ce chiffre bondissait à 457 556 (dont 337 630 entrées gratuites). A peu près comme aujourd’hui, mais avec un périmètre différent – le Museum d’histoire naturelle était alors ouvert. En réalité, des établissements de la Ville notent une progression constante du nombre d’entrée, estimée par exemple à 10% par an au Musée d’Aquitaine.

« On ne peut pas raisonner à périmètre constant, tempère Fabien Robert. On a ouvert de nouvelles salles, notamment aux Beaux Arts, créé des expositions, et bénéficié de l’arrivée de nouveaux habitants. Forcément, la fréquentation progresse, mais c’est dû à une politique dynamique, pas seulement à la gratuité ».

« Juste catastrophique »

L’adjoint à la culture reconnait toutefois que la fin de la gratuité se traduira sans doute par « une petite baisse » de la fréquentation. C’est en effet ce qui a été observé à Caen en 2011 : un an après le retour des entrées payantes, le nombre de visiteurs aux musées des Beaux-Arts et de Normandie avait dégringolé d’un tiers.

Sous couvert d’anonymat, le responsable d’un musée municipal est plus catégorique :

« Pour nous, c’est juste catastrophique. Il existe actuellement un très fort mouvement dans les musées en France pour considérer que c’est la médiation (actions visant à faciliter la rencontre entre l’œuvre et le public, NDLR) qui doit être gratuite, pas l’accès. Mais faire payer constitue malgré tout un frein : la gratuité fait que des Bordelais fréquentent nos salles une demi-heure au moment du déjeuner. C’est un énorme levier, surtout en temps de crise, où les familles peuvent venir sans compter qui aura droit à la gratuité ou aux tarifs réduits. »

Les pauvres chassés des musées ?

La mairie de Bordeaux assure que ses nouveaux tarifs (4 euros les collections permanentes, 6,50 euros avec l’exposition temporaire) restent en deçà de la moyenne nationale, plus proche de 5 euros. Et jure que sa grille tarifaire garantira l’accès des plus modestes :

« J’estime que notre mesure est socialement plus juste que la gratuité pour tous, lâche Fabien Robert. Pourquoi ceux qui le peuvent ne paieraient pas 4 euros ? Il n’y a pas plus injuste que l’égalitarisme dans ce domaine là, nous préférons une gratuité ciblée. »

La Ville n’ignore toutefois pas le côté stigmatisant pour les bénéficiaires sommés de présenter patte blanche : « Les bénéficiaires des minimas sociaux hésitent à produire les attestations idoines. Aussi, une carte destinée aux bénéficiaires de ces minimas (délivrée par le CCAS) sera étudiée afin de ne pas obliger la production de ces justificatifs. »

Lors de la délibération, l’adjoint à la culture a évoqué « un rapport de la Chambre Régionale des Comptes sur les musées de la ville de Paris (qui) démontre le faible impact de la gratuité (malgré un coup élevé) sur la diversification des publics ». Cela a suscité une réponse du conseiller municipal écologiste Pierre Hurmic, reprenant la réaction de la mairie de Paris au rapport de la chambre :

« De 2001 à 2012, le nombre des visiteurs a presque quadruplé dans ces musées. Il est passé de 400 000 à 1,4 million pour les expositions permanentes . Et les professions et catégories sociales inférieures et moyennes représentaient, en 2009, 42 % des visiteurs des musées municipaux contre 31,4 % pour les musées nationaux situés à Paris. »

Rue89 Bordeaux n’a pas eu connaissance de telles statistiques à Bordeaux. Mais les musées, qui disent avoir comme ailleurs du mal à attirer les classes populaires, mettent l’accent sur la diversification des publics, à l’image des ateliers organisés par l’association Promofemmes au musée d’Aquitaine, ou de l’école de la médiation en projet au CAPC.

La collection du CAPC recèle de nombreux trésors trop rarement exposés (Anne Chaput/Rue89 Bordeaux)

La collection permanente du CAPC recèle de nombreux trésors trop rarement exposés (Anne Chaput/Rue89 Bordeaux)

A quoi servira l’argent de la billetterie ?

Cette somme, que la mairie ne préfère pas évaluer du fait de l’impact inconnu sur la fréquentation, n’alimentera pas le budget de fonctionnement des musées de la Ville, environ 11 millions d’euros par an. Bordeaux investit par ailleurs chaque année une dizaine de millions dans ses équipements culturels. 14 millions d’investissements seront par exemple nécessaires à la rénovation du muséum d’histoire naturelle (à titre de comparaison, la subvention de la mairie pour le grand stade est de 17 millions, et le coût de fonctionnement annuel de cet équipement sera de l’ordre de 2 millions).

Les gains générés par la réforme tarifaire seront fléchés vers le « doublement des acquisitions afin d’associer le public à l’enrichissement des collections municipales ».

« On achète chaque année pour 350 000 euros d’œuvres nouvelles dans nos musées, dont 150 000  sont des legs, et 200 000 payés par la Ville, détaille Fabien Robert. Mon objectif c’est de doubler cette part pour passer à 400 000 euros d’acquisition. Mais pas pour un prix démesuré : le musée des Beaux Arts a par exemple renoncé à l’achat d’un Redon dont les enchères se sont envolées, car on est pas là pour faire spéculation, mais pour soutenir notre marchés de l’art local, par exemple. Le CAPC, 15e budget des musées français d’art contemporain, a un classement ridicule sur le critère des acquisitions. »

Or c’est une nécessité pour renouveler les collections, et attirer ou faire revenir les visiteurs. Katia Kukawka, responsable des publics au musée d’Aquitaine, se réjouit de cette politique :

« Le budget d’acquisition des musées est plutôt en berne, même si nous n’avons jamais été limités dans nos achats. On se félicite aussi qu’une réflexion soit menée sur l’intéressement des établissements à leurs bénéfices. Aujourd’hui, il n’y a pas de réattribution automatique des recettes, qui sont reversées au budget de la collectivité, et donc peu d’incitation à les augmenter. »

En 2013, les recettes des musées, générées par les expositions temporaires et les boutiques, représentaient 480 000 euros, soit à peine 5% du budget de fonctionnement. Les musées de Bordeaux ont il est vrai peu développé le merchandising, et n’ont donc guère capitalisé sur l’augmentation des entrées liées notamment à la gratuité.

« A Bordeaux, il n’y a pas assez de boutique dans nos musées, on les développe petit à petit, signale Fabien Robert. On va en ouvrir une au Musée d’Aquitaine. »

Mais ces recettes n’auraient selon l’adjoint jamais été en mesure de compenser les pertes de billetterie liées à la gratuité :

« Ou alors il aurait fallu faire payer les expositions temporaires plus de 20 euros, comme le font les musées de Londres, dont les collections permanentes sont depuis deux siècles en entrée libre. »

Cela joue pourtant fortement dans l’attractivité de la capitale anglaise. Mais pour les musées comme sur d’autres sujets, ce n’est décidément pas la même culture des deux côtés de la Manche.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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