Naturisme en Gironde, la liberté à fleur de peau
Société  Vie pratique 

Naturisme en Gironde, la liberté à fleur de peau

actualisé le 27/07/2015 à 16h40

Libre comme l'air sur les plages de l'Atlantique (DR)

Libres comme l’air sur les plages de l’Atlantique (DR)

Le naturisme, une manière de vivre inspirée de la nature, se pratique en Gironde depuis le début du XXe siècle. Au Porge, à Montalivet ou à Grayan-et-l’Hôpital, des centres accueillent chaque été les fadas de la tenue d’Adam et Ève, mais aussi de plus en plus de « textiles », nudistes à temps partiel. Rue89 Bordeaux a tombé la chemise pour explorer ce phénomène.

Dans les années 1950, le ciel est tombé sur la tête des habitants de Montalivet quand ils ont vu s’installer sur leur commune ce qui est aujourd’hui le plus ancien centre naturiste familial du monde. Et pour cause, sur un terrain dévasté par les flammes, 500 campeurs ont déboulé la bouche en cœur pour pratiquer le « bain nu ».

Il n’en fallait pas plus pour voir débarquer les Allemands. Le naturisme, qui prône un mode de vie en harmonie avec la nature et une nudité en groupe dénuée d’érotisme, était déjà autorisé Outre-Rhin dans les années 1920 – contre 1956 en France. Sous le régime communiste de RDA, il était même très en vogue : les Allemands de l’Est y trouvaient une forme de liberté qu’ils n’avaient pas dans bien d’autres domaines.

Après « Monta » – le CHM Montalivet – un certain monsieur Bianzini de la Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte d’Aquitaine (MIACA) défend le projet de création d’un centre naturiste à Grayan-et-l’Hôpital que l’équipe municipal confie à Hubert Lacroix, dirigeant local. En 1976, un bail de 99 ans est signé avec la société anonyme créée pour la circonstance : Euronat.

Euronat, c’est 335 hectares de forêt situés en bordure de la plage naturiste de Dépée, longue de 1,8 kilomètre. Le centre contient plus de 1400 emplacements de camping, 500 bungalows ainsi que 70 mobile-homes pour environ 300 résidents permanents et 90 000 de passage en très haute saison. Ainsi voit le jour, le plus grand Centre de vacances naturistes en Europe.

Les « textiles », mauvais joueurs

Quelques années plus tard, la nudité intégrale n’est plus respectée à Euronat : elle est évaluée à moins de 70%.

D’un côté, ce constat amène la direction du centre à afficher des recommandations visibles sur une signalétique conçue pour la cause. D’un autre côté, cette même direction qui, dans un souci de remplissage, ferment les yeux sur une clientèle « textile » : celle qui ne tombe pas le maillot de bain. Alain, la soixantaine et vieil habitué d’Euronat, regrette « une perspective de rentabilité qui guette le centre ».

Car au fond, ces panneaux ne donnent que des recommandations et n’imposent rien à personne. Pour faire face, les puristes s’organisent. Ces écarts aux règlements se retrouvent dans d’autres centres naturistes. Néanmoins, la nudité continue à dominer largement.

Surtout que plus bas vers Le Porge, début des années 1980, un autre centre naturiste se développe sur 127 hectares : La Jenny, où la nudité « n’est pas facultative ».

Trois centres naturistes se développent finalement en Gironde. On est au cœur de la pinède et en phase avec la nature, mais on se débarrasse plus facilement de ses fringues que de sa voiture ! D’autant plus regrettable que le relief et les distances sont propices aux déplacements à vélo.

Chateau Guiton fait tomber la feuille de vigne

Elles sont deux à avoir relevé le défi : implanter à l’intérieur des terres le premier centre de naturistes en Gironde loin de la mer. En échange des grandes plages océanes, au Château Guiton c’est un cadre de charme qui est proposé. Ce domaine, autrefois viticole, est dédié au naturisme depuis 14 ans grâce à Marie-Ange et Isabelle. Leur projet avait été bien accueilli par la mairie et contre lequel les Frontenacais n’ont émis aucune réserve.

Après avoir fréquenté les trois centres majeurs en Gironde, les deux comparses se lancent et accueillent aussitôt une clientèle hollandaise, « premiers campeurs naturistes en Europe ».

Autour d’un chai XVIIIe siècle aménagé et entouré d’un camping d’une trentaine d’emplacements, de deux tentes aménagées, d’un mobil home et de trois gîtes, 50% de la clientèle est hollandaise, 25% anglaise et 25% française. Marie-Ange déplore l’absence de Girondins et surtout de Bordelais « qui associent inévitablement le naturisme à la mer ». Cependant, le domaine n’est pas très vaste et les activités naturistes sont limitées.

Malgré les disponibilités en haute saison, Château Guiton ne cède pas à la tentation du textile : « le naturisme n’est pas une option ».

Où la crise met à poil

Francine Lagrange est la présidente de la toute jeune association ADN Naturisme à Euronat. Depuis peu, l’association organise régulièrement des campagnes d’informations pour promouvoir la nudité.

« Il y a de plus en plus de personnes vêtues. Ce n’est pas dans l’esprit de la culture naturiste. Il y a une tolérance pour les personnes malades, ou pour les enfants et les ados. Mais pour les autres, il faut se plier à la règle. »

Pourquoi autant de personnes vêtues ? L’explication vient selon elle de la crise :

« Ici le cadre est idyllique, les locations très abordables. Ceux qui n’ont plus les moyens de partir loin se rabattent sur cette solution alors qu’ils ne sont pas naturistes ».

Cette adepte inconditionnelle du naturisme vit à Euronat toute l’année :

« Le naturisme n’est pas juste se baigner tout nu et se rhabiller pour rentrer au chalet. C’est un mode de vie qu’il ne faut pas confondre avec ce qui se passe au Cap d’Agde et ailleurs ! Ici tout se fait dans le respect de l’être humain. »

« Une coupure radicale »

Dans les années 80, Alain se fait prêter un bungalow au CHM de Montalivet. Il y passe avec sa compagne un séjour « sans électricité, un peu comme si tu étais dans un refuge à la montagne ».

Sauf que là, on vit nu et le rapport avec le temps se passe de manière différente. « Car s’habiller le matin est déjà un repère dans le temps qui est ici aboli ».

Alain et sa femme n’ont pas encore d’enfants et la découverte de ce mode de vie les incite à « enchaîner » à Euronat.

« Je n’envisage pas de passer des vacances autrement. C’est une coupure radicale parce que tu vis différemment. »

Euronat veut se rafraîchir

A Euronat, la clientèle huppée est attirée par le concept et les équipements proposés à l’époque comme la thalassothérapie. Mais les installations d’Euronat ont besoin d’être rafraîchies. En plus de la redevance annuelle, une levée de fonds pourrait être opérée pour rénover les installations communes. Beaucoup de propriétaires sur le site rechignent à accepter le principe car, contrairement à ceux de La Jenny, ils ne sont pas propriétaires-actionnaires.

Une affaire de générations ?

Francine Lagrange s’est mise au naturisme très tôt et a même initié ses enfants :

« Évidemment, à l’adolescence, il y a des complexes qui rendent les jeunes réticents. Mais avec le temps, ils y reviennent. »

En Allemagne, pays friand du naturisme, les jeunes sont moins enclins que leurs parents à ôter bikinis et shorts. Les moins de 20 ans affirment leur identité autrement ; à travers un look qui détermine l’appartenance à un groupe. La présidente d’ADN Naturisme suppose que les jeunes sont moins « centres » que leurs parents :

« Les jeunes n’ont plus besoin de s’engager dans une organisation structurée pour cela… Le naturisme, ils le pratiquent à la sauvage. »

Les Teutons, champions du monde

Après son installation à Euronat, la famille d’Alain s’agrandit. Les enfants suivent : deux garçons et une fille. Ils ont été très vite habitués à la règle du jeu jusqu’à l’adolescence.

« La rupture est arrivée à l’adolescence. Aujourd’hui, je suis naturiste et pas eux. Je ne peux même plus faire les concours de pétanque avec mon fils ! (NDLR : toutes les activités à Euronat exigent une nudité totale). Il a arrêté depuis qu’il est en couple. Bien qu’ils viennent parfois passer un peu de temps, on préfère ne pas être là en même temps qu’eux. »

Une autre naturiste, Lucie a 25 ans. Une fois arrivée dans le centre, c’est le grand ouf ! Elle enlève ses habits et ne retouche plus, ni un bout de tissus, ni sa voiture. Elle reconnaît que les centres se vident des gens de son âge mais, pour elle, l’âge n’a aucune importance. Elle a des amis de 40 et de 50 ans.

La situation est la même en Allemagne, le FKK (Frei Körper Kultur, « la culture du corps libre »), a connu des époques plus prospères. « La société change », annonce à l’AFP Kurt Fischer, président de la Fédération allemande des clubs de naturistes (DFK). Les amateurs de bronzage intégral vieillissent : le plus gros contingent est désormais celui des 50-60 ans et les jeunes de moins de 25 ans se font rares.

Mais les Allemands restent les champions du monde de la baignade en tenue d’Adam et Ève, selon un rapport du site de voyage Expedia.

J’ai dit dans les yeux

Marta, la quarantaine passée, est une habituée d’Euronat. Une fois passé le terrain de pétanque dans l’allée centrale, la nature et le calme s’offrent aussitôt à l’écart du « centre du village ».

« Dans ces chalets au milieu des bois, il n’y a pas de clôtures, pas de limites, pas de bruit. On vit la nature et l’odeur des pins sur la peau. Tout le monde est l’égal de tout le monde. Il n’y a plus de laideur, tous les corps sont beaux. »

Si on n’a pas lu la charte à l’entrée, ni les nombreux avertissements, Marta le rappelle avec précisions :

« Ici, les signes ostentatoires érotiques sont bannis. Surtout rien de suggestif : pas de strings, pas de piercings coquins… »

Mais oui au fait ! Au milieu de tant nudité, quid du désir et des pulsions sexuelles qui font légitimement partie de l’être humain ?

« Il n’y a rien de plus et rien de moins ! jure Alain. Tu regardes une jolie fille comme dans la “vraie vie”, celle où tout le monde est habillé. C’est tout ! Le fait d’être tous nus remet les valeurs à zéro. Tu n’y penses plus, tu regardes les gens dans les yeux ! »

Sélection naturiste

Lucie est à moitié d’accord. Même si les relations entre les hommes et les femmes prennent les mêmes tournures que partout ailleurs, à Euronat, les discussions entre copines sont cocasses et :

« Les mecs te matent quand même, et tu peux devenir “salope” plus vite qu’ailleurs parce qu’on voit tout de toi… »

Pas la peine de poser la question à Marta. Selon elle, l’ambiguïté et la perversion disparaissent au contact de la nature et laissent place à une certaine spiritualité et une certaine activité cérébrale. Ce constat lui a donné une idée qu’elle aimerait bien voir réalisée : organiser une résidence d’artistes pendant les mois où tous ces bungalows sont vides.

Le naturisme serait donc l’affaire d’une élite intellectuelle qui transcende la nudité, l’intellect et la nature ?

« Ce n’est pas de l’élitisme ! répond Alain. Il y a énormément de respect entre les gens… et il y a aussi des beaufs, comme partout ailleurs ! »

Mais il précise que les gens qui ne méritent pas d’être là s’en vont d’eux-mêmes : « Il y a, pour finir, une sélection naturelle ». La nature ! Encore elle.

ALLER PLUS LOIN

Le site de la fédération française de naturisme FFN

Le site du Château Guiton

Le site du CHM Montalivet

Le site d’Euronat

Le site de La Jenny

L'AUTEUR
Walid Salem
Walid Salem
Co-fondateur de Rue89 Bordeaux et directeur de la publication

En BREF

L’expulsion de Drita sera révisée par la Préfecture

par Klervi Le Cozic. 763 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

La bibliothèque de Neneuil sera reconstituée après la « bévue » de sa destruction

par Walid Salem. 3 798 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Ford : l’offre de reprise de Punch « tient la route »

par Simon Barthélémy. 629 visites. 1 commentaire.