La corrida, est-ce vraiment pour les enfants ?
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La corrida, est-ce vraiment pour les enfants ?

actualisé le 08/08/2014 à 23h56

(Dessin Simon Mitteault/Rue89 Bordeaux)

(Dessin Simon Mitteault/Rue89 Bordeaux)

C’est la temporada, et des corridas ont lieu ce week-end à Bayonne, le suivant à Dax. Les anti-corrida manifestent ce samedi à Bayonne. Ils s’appuient sur une récente recommandation des Nations-Unies, inquiète des effets de la tauromachie sur la santé mentale des enfants, pour relancer le débat sur son interdiction aux plus jeunes.

Simple chiffon rouge ou vraie banderille dans le dos des aficionados ? En recommandant récemment au Portugal de relever à 12 ans l’âge auquel les enfants sont autorisés à assister aux corridas et se former à la tauromachie, les Nations unies ont relancé le débat sur leur impact sur les plus jeunes.

Dans un rapport dévoilé en février dernier, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU se dit en effet « préoccupé par l’état de santé physique et mentale des enfants qui participent à un apprentissage de la tauromachie et aux corridas liées à celle-ci, de même que par l’état de santé mentale et l’état émotionnel des enfants spectateurs exposés à la violence de la tauromachie ».

« Pour nous, cette recommandation est extraordinaire, car pour la première fois cette critique de la corrida ne vient pas des anti, estime Thierry Hely, président de la FLAC (fédération des luttes anti-corrida). Et si on interdit la corrida aux enfants c’est le début de la fin, car cela empêcherait tout prosélytisme dans les écoles, et tout renouvellement d’un public de moins en moins nombreux ».

A défaut d’abolition pure et simple en France – les propositions de loi en cours ont peu de chance d’aboutir, vu l’hostilité manifestée par le Premier ministre Manuel Valls à leur endroit –, les opposants à la tauromachie demandent son interdiction pour les moins de 16 ans ; ils  soulignent que la province espagnole de Galice envisage de proscrire les corridas aux moins de 12 ans, et que le Mexique ou l’Equateur adoptent des mesures similaires.

Et quand le jeune entre dans l’arène…

Car non seulement il n’y a pas d’âge limite en France, mais de nombreuses villes taurines favorisent l’accès des enfants aux arènes. Par exemple, dans le Sud-Ouest, les novilladas sont gratuites pour les moins de 17 ans à Dax, dont la feria se tient du 13 au 17 août prochain. Pendant la feria d’août qui démarre ce vendredi 8 août à Bayonne, et où les anti-corridas appellent à manifester samedi, l’entrée est gratuite pour les moins de 8 ans aux corridas, et aux novilladas pour les moins de 14 ans.

Jointes par Rue89 Bordeaux, les deux municipalités organisatrices ont refusé de s’exprimer sur leur politique en la matière. Pour Guillaume François, secrétaire général de l’Union des villes taurines françaises (UVTF), et responsable de la commission taurine de Mont-de-Marsan, cela ne fait tout simplement pas débat :

« Le gouvernement a tranché la question à l’occasion des rencontres Animal et Société, en 2008 :  comme pour toute activité culturelle, il n’y a pas de lieu de restreindre l’accès aux mineurs. Tant mieux, car c’est toujours inquiétant quand le politique veut réglementer la culture. Et comme toute activité culturelle, il est logique que des tarifs préférentiels soient pratiqués pour certaines catégories de la population, et que cela coute un peu moins cher pour les enfants ; je n’y vois qu’un peu de justice. La corrida, si on aime pas, on n’y va pas. »

« Si on a pas d’empathie pour un taureau, peut-on en avoir pour les humains ? »

C’est justement là que le bât blesse, selon les anti : certains enfants n’ont rien demandé.

« Beaucoup – pas la majorité, il ne faut pas exagérer – vont dans les arènes presque trainés par leurs parents, observe Isabelle Nail, psychologue et ancienne conseillère municipale (Europe écologie-Les Verts) à Dax. L’enfant n’est pas toujours en état de protester contre une habitude familiale. En toute bonne foi, certains parents veulent faire perdurer une tradition, mais sans s’être questionné sur ce qui se passe dans l’arène pour un taureau,  ou avoir conscience de ce que cela peut engendrer chez leurs enfants. Interdire l’accès des plus jeunes permettrait d’éveiller cette conscience ».

La psychologue landaise, auteur d’un pamphlet récent sur la corrida, « Ni art ni culture », affirme avoir eu en thérapie « des enfants qui trouvaient fort amusant de voir un taureau saigner  » :

« Cela me parait bizarre et très dangereux qu’un enfant de 6 ans n’ait aucune trace d’émotion. Il n’a pas la possibilité d’entrer en empathie avec l’animal car il voit des parents se réjouir du spectacle. Ce qui ressort, c’est la conduite à risque du torero représenté comme un héros, les strass et paillettes, la musique… En aucun cas la souffrance de l’animal, passée sous silence, et niée. Or si on a pas d’empathie pour les animaux est ce qu’on peut en avoir pour les humains ? « 

Une corrida à Rion-des-Landes (Photo Sycomore/flickr/CC)

Une corrida à Rion-des-Landes (Photo Sycomore/flickr/CC)

Des études un peu olé-olé

Si la FLAC relaie des témoignages de personnes affectées dans leur enfance, peut-on parler de conséquences psychologiques graves pour les plus jeunes ? Non, tranche Guillaume François, de l’Union des villes taurines :

« Il n’existe pas d’enfants traumatisés qui ont besoin de voir un psy pour se remettre d’une corrida. Et quand vous forcez un gosse à faire quelque chose, cela se voit très vite. C’est du fantasme, qui relève d’une logique visant à éradiquer un phénomène culturel, de faire en sorte qu’il ne se transmette pas d’une génération à l’autre. »

De fait, la validité des rares recherches scientifiques sur ce thème est sujette à caution, comme celle de chercheurs de l’université de Madrid en 2004. Alors que les corridas sont retransmises à la télévision espagnole, elle montrait  qu’une partie significative d’un panel d’enfants était perturbé par ce spectacle. Mais même l’anti-corrida Hubert Montagner, chercheur retraité en psychophysiologie, et éminent spécialiste bordelais du développement de l’enfant, est critique :

« Des études scientifiques sérieuses, et longitudinales, sur le long terme, sont impossibles à mener pour des raisons éthiques – l’enfant n’est pas un animal de laboratoire – et méthodologiques : ces travaux sont souvent entachés d’une forte subjectivité des chercheurs, et forcément biaisées, car sur le long terme, les enfants changent rapidement, tant dans leurs relations avec leur famille que dans leur corps et leur psychologie. Il devient alors très difficile d’objectiver : une poussée d’eczéma peut être due  à un évènement récent ou plus ancien, ou à une combinaison des deux, par exemple. »

« Insupportable mise à mort »

Lors des Rencontres Animal et Société citées plus haut et menées en parallèle au Grenelle de l’environnement, les associations anti-corrida avaient ainsi finalement rejeté l’idée de mener une telle recherche, pourtant la seule de leurs propositions retenues. Mais selon Hubert Montagner, cela n’enlève rien à la réalité de l’impact selon lui très négatif des corridas :

« La mise à mort du taureau, après la torture que constitue la pose des banderilles, est absolument insupportable, d’autant plus pour les enfants, très sensibles à la souffrance. Chacun a pu le constater dès lors qu’un enfant a vu un chien ou chat heurté par voiture, ou un oiseau blessé, entraînant la détresse ou la mort de l’animal ; on sait aussi que la vue de la souffrance animale perturbe surtout les enfants en situation d’insécurité affective, qui du fait des conditions familiales ont l’impression d’être délaissés. Le risque, c’est que ces enfants n’aient plus cette confiance en eux, essentielle, parce qu’ils ont mobilisé leurs ressources pour faire plaisir à leur entourage ».

Pour Guillaume François, l’enfant est sans arrêt exposé à la violence :

« Est ce qu’on se pose la question de la violence lorsque des parents emmènent leurs enfants à l’église ? Pourtant c’est terrible de voir un homme crucifié… Les gens qui se soucient du bien-être de l’enfant devraient se pencher sur le JT de 20h ou les films pornographiques, beaucoup plus détraquants. Car les enfants ont facilement accès à la télé ou Internet, alors qu’ils doivent être accompagnés pour aller à une corrida. C’est plus efficace que les pictogrammes du CSA, et très sain comme ça ».

Manifestation anti-corrida (Ekinez Sortu/flickr/CC)

Manifestation anti-corrida (Ekinez Sortu/flickr/CC)

« Une façon noble de vénérer la viande »

Richard Milian, ex torero dirigeant dans les Landes l’école taurine Adour Aficion, la seule du Sud-Ouest (et comme les autres dans le collimateur des anti, lire sa réaction ici), va dans ce sens :

« Voir des entants étripés dans la bande de Gaza me fait plus de peine qu’un taureau éventré dans une arène un samedi après-midi. Et quand je vois mon gamin qui achète certains jeux vidéo, cela me pose plus de soucis. Au premier degré, la tauromachie parait certes agressive, il y a du sang, et cela peut paraître choquant, surtout pour les enfants. Mais il y a une explication à tout ça. C’est un façon noble de vénérer la viande, un message sur le respect de la force et de l’intelligence. Certes il faut du contrôle, mais notre société est de plus en plus aseptisée, elle risque de devenir insipide et incolore. »

Les anti-corrida rétorquent que la violence virtuelle, à travers les écrans, n’est pas comparable avec le spectacle d’une violence réelle. Et Hubert Montagner s’indigne de la passivité des pouvoirs publics :

« C’est un sujet tabou, car il est notoire que le Premier ministre, d’origine catalane, est un partisan de la corrida. Mais c’est incroyable que l’on envisage pas du tout de protéger les enfants en prenant une mesure de précaution, l’interdiction pour linterdire ce spectacle aux moins de 12 ans. Je la défends pour les moins de 16 ans, car c’est l’époque de la puberté, et les jeunes sont alors déjà perturbés. »

Fermer les yeux puis dormir sur des deux oreilles

Pour faire bouger les choses, le scientifique bordelais ne croit pas du tout aux recommandations onuesques, limitées au Portugal – le comité des droits de l’enfant examine l’état des droits de l’enfance pays par pays, et ne se penchera sur la France qu’en juin 2015 –, et sans plus de pouvoir coercitif que les résolutions de l’ONU visant Israël.

Thierry Hely, du Flac, est plus optimiste :

« Avant les élections municipales, j’ai demandé aux candidats s’ils appliqueraient les recommandations de l’ONU, et Jean-Claude Gaudin ou Anne Hidalgo nous ont répondu positivement. Certes, Paris et Marseille ne sont pas des ville taurine, mais c’est le grand rêve des clubs taurins de faire revenir les corridas dans la cité phocéenne, et ils sont très actifs pour cela. Même Elie Aboud, aficionado et candidat UMP (battu) à Béziers, mais aussi médecin, a jugé “traumatisant et sanglent” ce spectacle pour les enfants. Dès que cela concerne les humains, et a fortiori les enfants, nos arguments portent davantage auprès des politiques, que quand on évoque le sort des taureaux et des chevaux martyrisés dans les arènes. La possible interdiction aux enfants est donc le pire cauchemar des pro-corrida. »

Mais ils devraient encore dormir quelques temps sur les deux oreilles. Et la queue.

L'AUTEUR
Simon Barthélémy
Simon Barthélémy
Journaliste, rédacteur en chef de Rue89 Bordeaux

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