Grande Guerre : les soldats fous oubliés à Cadillac
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Grande Guerre : les soldats fous oubliés à Cadillac

actualisé le 10/10/2014 à 11h06

Plus de 3000 âmes reposeraient dans le Cimetière des Oubliés de Cadillac (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

Plus de 3000 âmes reposeraient dans le Cimetière des Oubliés de Cadillac (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

Sauvé d’une destruction programmée en 2007, le Cimetière des Fous de l’hôpital psychiatrique de Cadillac se délabre. Alors qu’une centaine de soldats de la Grande Guerre, traumatisés par leur expérience au front,  y reposent, certains voient là une tâche dans les commémorations du centenaire de 14-18.

« Ma parole ! Ils ont bouché l’entrée ou quoi ? » Bien qu’elle connaisse les lieux, Colette Lièvre peine à s’y retrouver. Caché derrière la vigne vierge, le « cimetière des fous » se dévoile. Coincé entre l’hôpital psychiatrique, l’unité des malades difficiles (UMD) et le cimetière public, Cadillac renferme ici un trésor autant qu’un tabou.

Il y a trois ans, les murs du lieu sont entrés à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Sur un demi-hectare, 900 croix rouillées se succèdent. Le terrain est marqué par près d’un siècle d’existence. Sur trois couches de terres, plus de trois milles âmes atteintes de troubles mentaux seraient enterrés ici.

« C’est moins triste que ce ne fut. Il y a quelques fleurs, quelques sépultures. Rien de tel avant, précise Colette Lièvre, fondatrice des Amis du cimetière des oubliés de Cadillac-sur-Garonne. Depuis qu’on a monté l’association, des personnes qui ignoraient où étaient enterrés leurs parents ou grands-parents ont découvert qu’ils pouvaient être dans ce cimetière, car internés à l’hôpital de Cadillac. »

Protégé sans être réhabilité

Seulement, depuis 2011, les murs se sont un peu plus effondrés, le sol un peu plus affaissé. Protégé sans être réhabilité, le cimetière s’écroule sur lui-même. Il y a urgence.

En avril dernier, des membres du Souvenir Français, en charge de la mémoire des « Morts pour la France », proposent un projet de réhabilitation. En effet, dans le cimetière, 99 croix sont celles de militaires – dont une femme – pris de folie sur le front.

A plus de 400 km de ces croix rouillées, c’est le comité du Canton d’Arles-Est du Souvenir Français qui prend le dossier en main. Son président, Alain Bompard a découvert le cimetière des oubliés en 2011, en faisant des recherches pour un adhérent :

« Son grand-père était médecin-major. Depuis le début de la première guerre, il côtoyait le front, notamment lors des batailles de Verdun. Il a dû voir tellement d’horreur qu’il a perdu la tête et a été interné à Cadillac. Il est décédé et enterré en 1916 à Bordeaux. »

« C’est Disneyland ! »

Alain Bompard se rend compte alors de l’état dans lequel est le carré militaire du cimetière de Cadillac. Devenu membre des Amis des cimetières, il convainc son voisin à Arles, le Général Philippe Vial d’agir. Ce dernier propose un projet de réhabilitation façonné par sa fille, Camille Vial, ingénieure-paysagiste. Les graviers sont remplacés par de la pelouse. Arbres et bancs bordent les allées. Surtout, les croix disparaissent au profit de plaques plus discrètes à ras du sol.

Le projet présenté par la paysagiste Camille Vial (DR)

Le projet présenté par la paysagiste Camille Vial (DR)

« Cet avant-projet permet de faire un chiffrage, avance Alain Bompard qui évoque la somme de 50 000 euros. Mais c’est normal qu’il ne convienne pas tout à fait. »

C’est peu dire. Colette Lièvre s’emporte :

« C’est Disneyland ! On est étonnés. Pour faire les plans, ils ne sont pas venus sur place. »

Sans critiquer les bonnes intentions, elle recadre la volonté de son association :

« Il faut financer la remise en état du mur d’enceinte. C’est la première chose à faire. Ce qu’on voudrait, c’est une étude du sol pour drainer l’eau. Les cercueils étaient de très mauvaises qualités et donc s’écroulent. Et on aimerait avoir un mur mémoriel dans le carré militaire. Selon nous, ce cimetière est émouvant dans son dénuement. Quand vous voyez ça en hiver avec un peu de brouillard, l’effet est saisissant. »

La Direction Régionale des Affaires Culturelles (Drac) qui s’occupe du catalogue des monuments historiques refuse également ce projet en l’état.

Guerre des tranchées au Souvenir Français

Le carré militaire de Cadillac fait aussi débat du côté du Souvenir Français. Si depuis sa terrasse des Bouches-du-Rhône, Alain Bompard parle d’une « tâche dans les commémorations du centenaire de la Première Guerre Mondiale », le président national du Souvenir Français, le Général Gérard Delbauffe, est d’un tout autre avis :

« Ces anciens combattants ne relèvent pas du Souvenir Français. D’après les éléments que j’ai, rien ne m’autorise à intervenir. »

L’association ne peut agir que si le carré militaire existe administrativement et que les hommes et la femme enterrés sont déclarés « Morts pour la France ». La représentante du Souvenir Français en Gironde, Maryse Gilles enfonce le clou :

« Les Amis du cimetière sont incapable de justifier les chiffres, et puis faire classer les murs d’enceinte, à quoi ça rime ? »

En entendant ces critiques, le sang d’Alain Bompard ne fait qu’un tour :

« Un médecin-major de 14-18 décédé à cause de sa folie, n’a-t-il pas mérité l’honneur de la nation ? Je m’indigne contre cette histoire de statut « Mort pour la France ». On fait tant de choses pour le centenaire mais rien pour ces 99 à cause d’une mention ? Ce qu’ont vécu ces gens devenus fous, on ne s’en occupe pas ? Le Souvenir Français passe à côté de l’histoire ! »

Le carré militaire du cimetière des fous de Cadillac comporte 99 croix (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

Le carré militaire du cimetière des fous de Cadillac comporte 99 croix (Photo Tiphaine Maurin/Rue89 Bordeaux)

Michel Bénézech, président des Amis du Cimetière,  avance pourtant quelques chiffres. En épluchant les archives de l’hôpital, il a relevé que 201 militaires sur 561 étaient morts dans l’hôpital entre 1914 et 1925. Leurs origines sont diverses, quoique majoritairement françaises. Des prisonniers de guerres allemands et des Russes sont ainsi répertoriés. Certains sont venus de Chine et de l’Océan Indien et se sont retrouvés à Cadillac après être passés par le front. Alors que la France est alors encore une puissance coloniale, une vingtaine est mentionnée comme venant d’ « Indochine » et plus de 130 patients sont recensés comme venant d’ « Afrique noire » et d’ « Afrique du Nord ».

Cette présence militaire est matérialisée dans le cimetière par une plaque sobre saluant la mémoire des « mutilés du cerveau ». Il ne s’agit pas de gueules cassées, mais de mutilation mentale.

« Le contexte était terrible, avec le bruit, la mort, les mauvaises conditions d’hygiène, la mauvaise alimentation, l’excès d’alcool », précise le professeur qui souhaiterait une plaque honorifique plus exhaustive.

Du côté du Ministère de la Défense et du secrétariat d’état aux Anciens Combattants, on ne se prononce pas, n’ayant pas d’éléments pour trancher ni dans un sens ni dans l’autre.

Une richesse touristique pour Cadillac

Les Amis du cimetière se tournent aussi vers le nouveau maire. Jocelyn Doré. Mercredi 16 juillet, une première rencontre s’est déroulée entre l’édile et les Amis du Cimetière.

« On est d’accord sur l’ensemble des points : la réhabilitation, et organiser une conférence le 11 novembre », lance le président des Amis du cimetière, Michel Bénézech.

Il évoque aussi la possibilité d’intégrer le cimetière des fous dans le circuit touristique de la ville.

La hache de guerre semble donc enterrée entre l’association et la municipalité. L’équipe précédente envisageait en effet en 2007 de construire un parking en lieu et place du cimetière. A l’époque, une unité psychiatrique et pénitentiaire était en construction et la ville s’étendait. Et plus aucun patient n’étant enterré depuis plusieurs années au cimetière des fous, il pouvait être considéré comme désaffecté.

« Si le parking s’était construit, toute cette histoire aurait disparue », souligne Colette Lièvre.

L’association a alors monté un dossier pour que le lieu soit classé par  la Drac. Trois carrés dans le cimetière sont inscrits, ainsi que les murs. Et le tribunal administratif rejette en 2012 l’appel du maire.

Michel Bénézech, président de l'association des Amis du Cimetière des Oubliés de Cadillac-sur-Garonne (Photo Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Michel Bénézech, président de l’association des Amis du Cimetière des Oubliés de Cadillac-sur-Garonne (Photo Xavier Ridon/Rue89 Bordeaux)

Colette Lièvre se souvient :

« Quand on est arrivé, il y a sept ans, il y avait beaucoup de croix par terre, il n’y avait pas d’ossuaire, ils avaient commencé à déménager les corps, ils mettaient les os dans les sacs poubelles. Il y avait des bouts de tibia, de vertèbres… »

Quelques os jonchent d’ailleurs encore le sol quand nous le foulons en juin dernier. Mais aujourd’hui, Michel Bénézech a le sourire :

« Le maire comprend que ce site est un enrichissement pour sa commune car il est devenu exceptionnel. »

Un tabou est tombe, celui des soldats rendus fous par la guerre, et que les autorités préféraient masquer, cacher, oublier. Une prochaine réunion entre la Drac, la mairie et l’association est prévue pour octobre, afin que leur mémoire demeure.

L'AUTEUR
Xavier Ridon
Xavier Ridon
Rémois, devenu journaliste à Tours, installé à Bordeaux. Bref, file vers le Sud avec un micro et un stylo.

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