Mollat dans le paysage des librairies bordelaises
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Mollat dans le paysage des librairies bordelaises

actualisé le 28/09/2016 à 14h45

L'immeuble de la librairie Mollat en centre ville. Il abrite la libraire sur 2700 m2, les sutidos d'enregistrement son et video, les deux salles de rencontres, ainsi que le consulat du Mexique (WS/Rue89 Bordeaux)

L’immeuble Mollat en plein centre ville de Bordeaux. Il abrite la libraire sur 2700 m2, les studios d’enregistrements son et vidéo, les deux salles de rencontres, ainsi que le consulat du Mexique (WS/Rue89 Bordeaux)

Selon le délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF), Guillaume Husson, « Bordeaux est une des villes de France où il y a la plus belle offre de librairies ». Une réalité que masque peut-être la renommée et la force de frappe de Mollat, dans une ville où le nombre de librairies généralistes indépendantes se compte sur les doigts d’une seule main. Tour d’horizon et zoom sur Mollat.

« A Bordeaux, il y a Mauriac, Montaigne, Montesquieu et… Mollat ! »

« Mollat ? Mais c’est un monument ici ! », répondent en chœur deux fidèles clients d’une librairie concurrente. En effet, au même titre que le cannelé, Mollat fait partie du paysage bordelais, et sa renommée s’étend bien au-delà de la Gironde. Et pour cause : classée dans le peloton de tête des premières librairies indépendantes de France depuis une bonne dizaine d’années, Mollat en impose.

Tout d’abord côté chiffres : 25 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2013, une donnée en constante progression (23 millions d’euros en 2009), 2700 m2 de rayons, 108 salariés dont 57 libraires, près de 200 000 références, et 2 millions de livres passés en caisse chaque année ( 1 900 000 exactement). Et cela alors même que le climat général de l’économie du livre n’est pas au beau fixe que ce soit dans les librairies indépendantes où les ventes ont reculé de 4,5% en 2013, dans les grandes surfaces spécialisées (-11,5%) ou dans les hypermarchés (-7%).

A l’aune de ses 120 ans

Autre spécificité : la longévité de Mollat. En 2016, la librairie fêtera en effet ses 120 ans. Un âge canonique dans le petit milieu des librairies indépendantes bordelaises. Rappelons qu’à Bordeaux, où les librairies généralistes indépendantes se comptent sur les doigts d’une seule main, aucune n’a encore fêté ses quarante ans : en 2014, la librairie Olympique fêtait ses 32 ans ; la Machine à Lire ses 35 ans ; La Mauvaise Réputation ses 14 ans ; et Le Passeur, ses 2 ans.

Seule la librairie Georges, installée, elle, à Talence, affiche elle aussi un beau centenaire ; mais une histoire moins ascensionnelle et sensationnelle que celle de Mollat.

Créée en 1904, à Bordeaux par Georges Bory, la librairie éponyme s’est installée depuis 1974 de l’autre côté des boulevards. En cause : la main-mise de Mollat sur le marché du livre bordelais dans les années 60-70.

« Avant la loi Lang sur le prix du livre (1981, NDRL), la librairie Mollat, alors géré par William Mollat, le père de l’actuel patron, Denis Mollat, jouait à la bagarre des remises, notamment dans le domaine du marché des livres scolaires. Beaucoup de librairies indépendantes n’ont pas pu rivaliser et ont été contraintes de fermer. Dans les années 70, on comptait encore une quinzaine de librairies indépendantes à Bordeaux… », raconte Josette Bory, la femme de Georges, aujourd’hui gérante non salariée de la librairie talençaise.

« Oui, avant la mise en place de la loi Lang, Mollat pratiquait un véritable dumping sur les appels d’offres (bibliothèques, établissement scolaires) et cela dans toute la France », approuve André Rosevègue, documentaliste au collège du Grand Parc, aujourd’hui à la retraite, selon qui « la plus grande librairie de France s’est au fond érigée sur le cadavre de ses confrères. »

Denis Mollat (DR)

Denis Mollat (DR)

Denis Mollat prend la suite

Arrivé en 1982 dans la librairie, Denis Mollat prend la suite de son père en 1989. Le prix unique et les lois sur les appels d’offres limitent alors le dumping. Et les concurrents reprennent du poil de la bête.

« Avant l’arrivée de la Fnac puis de la Machine à lire dans les années 80, nous étions en situation de quasi monopole, ce qui posait quand même quelques problèmes », plaide Denis Mollat, qui affiche la même position que le Syndicat de la librairie française : dans le domaine du livre, c’est l’offre qui crée le marché.

Ses confrères en conviennent et refusent tous de se positionner en concurrents. Ils le répètent à l’envi : leur seul rival c’est Amazon. Il est vrai qu’en 2013, si la plupart les signaux de l’économie du livre sont dans le rouge, ceux de la vente en ligne sont en nette progression avec + 8%. David, un fidèle client de la librairie Olympique, qui se présente comme économiste et philosophe, le concède :

« La présence de la librairie Mollat favorise une pratique, celle de la lecture et cela a un effet d’entraînement. »

« Jusqu’ici, ça va bien »

Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la dernière enseigne à avoir fermé ses portes est Virgin : sans âme, ce mastodonte des produits culturels n’a pas su trouver sa place et sa clientèle. Car le lecteur et plus particulièrement le consommateur de livres est quelqu’un de difficile. C’est peut-être pour cela que face à Mollat, chacun tente de se trouver un créneau porteur : la poésie et l’implantation locale pour la librairie Olympique, boutique emblématique des Chartrons, où elle organise chaque année le Marché de la poésie. De la même manière, la toute jeune librairie Le Passeur, installée rive droite revendique la proximité et la convivialité. Et défend avant tout la littérature de création dans ses rayons. Place du Parlement, la Machine à Lire milite, quant à elle, pour un service de qualité :

« Un Goncourt n’a pas forcément besoin d’être porté par un libraire. Nous avons choisi de défendre des auteurs, des livres auxquels nous croyons », explique Hélène des Ligneris qui propose, comme Mollat, de nombreuses rencontres avec les auteurs, et qui a récemment diversifié son offre en rachetant Harmonia Mundi pour y créer La Machine à Musique, une maison de la presse près du Jardin Public rebaptisée La Petite Machine et la librairie du Pont-Tournant devenu La Machine au Théâtre.

Preuve que face à Mollat, il est possible de se développer. Avec 1 million et demi de chiffre d’affaires annuel, Hélène des Ligneris ne se plaint pas : « Jusqu’ici ça va bien ». Et tous le répètent :

« Mollat ou pas Mollat, on ne joue pas dans la même cour. »

Mollat, une grande surface ?

Car, et la critique revient souvent, Mollat, ses milliers de livres et ses 2700 m2 de surface, se rapproche de plus en plus de la grande surface que de la librairie dans l’esprit de beaucoup de Bordelais.« Flux commercial de grande surface », « impression d’être à la Fnac », « vision consumériste du livre », les clients interrogés l’admettent : Mollat n’a pas l’ambiance feutrée des librairies où il fait bon feuilleter quelques pages et échanger avec le libraire. Même si beaucoup le reconnaissent : Mollat c’est pratique. Tout d’abord en raison de sa situation : en plein centre et avec un arrêt de tram, à ses portes. Mais aussi en raison d’un fonds très important et d’une présence forte des 55 libraires répartis dans les 15 rayons.

Sur le front des nouvelles technologies, la librairie Mollat est là aussi à la pointe : site internet, réseaux sociaux, Mollat est partout. Une réussite qui est une des grandes fiertés de Denis Mollat. La vente en ligne, avec frais de port gratuits dès 20 euros, si elle ne représente que 3% du chiffre d’affaires permet à la librairie de rayonner bien au-delà de l’aire girondine. Et le site mollat.com est une vitrine efficace : les vidéos de rencontre avec les auteurs, par exemple, sont ainsi très bien référencées sur la toile. Comme si au fond, et comme il le dit lui-même Mollat n’était pas qu’une librairie, mais une agence de communication, un « Mollat network » selon ses propres termes, reposant sur « un marketing viral » ultra perfectionné.

Au-dessus de la librairie, il nous montre d’ailleurs les studios de montage vidéo et son, qu’il a fait installer, le tout ayant été payé de sa poche, afin que ses salariés puissent réaliser eux-mêmes les prises de vue ou de son des quelques 200 auteurs accueillis chaque année en conférence et signature, le tout étant ensuite podcastable sur le site. Grâce à ces outils, Mollat a assuré son virage numérique : le site de la librairie comptabilisait plus d’un million de visionnages à ce jour fin 2013.

Le volontariat requis pour la multimédia

Côté salariés, ce développement du numérique et du multimédia n’est pas du goût de tous. Sollicités – sur la base du volontariat – pour alimenter le site mollat.fr en critiques et surtout en vidéo et enregistrements sonores, certains y prennent goût comme c’est le cas d’une salariée qui a préféré garder l’anonymat :

« J’apprécie particulièrement la polyvalence demandé aux vendeurs : on est plus que libraires, on fait de la vidéo, du montage et de l’animation culturelle. »

Mais d’autres ne l’ont pas aussi bien vécu :

« Bien sûr, personne ne force personne à faire de la vidéo ou de la prise de sons, mais si vous n’êtes pas volontaires, on vous le reproche. C’est un management très vieille France, en fait, qui règne à Mollat. Il n’y a pas de syndicats, les rapports de pouvoirs sont très prégnants. Il faut toujours se faire bien voir pour monter dans les strates. Au fond, il y a un côté emprise : vous devez faire votre travail et ne rien dire, sinon on vous le fait payer », explique un ancien salarié, qui a démissionné de la librairie Mollat il y a quelques années, et qui lui aussi souhaite garder l’anonymat.

« J’étais arrivé à saturation, certes j’étais bien payé (les salariés de Mollat disposent d’un treizième et au bout de six mois d’ancienneté d’un quatorzième mois et de salaires situés en haut des grilles de ceux pratiqués dans la profession, NDRL) et le boulot était intéressant mais je ne pouvais plus supporter cette ambiance, ce côté il faut tout donner pour la librairie et surtout n’émettre aucune critique », poursuit-il.

Interrogé sur l’absence de représentation syndicale dans son établissement, Denis Mollat ne s’en étonne pas :

« Nos salariés sont plutôt intellos, ils préfèrent se représenter eux-mêmes », explique-t-il…

Tout en se défendant de tout paternalisme.

Notable multi-casquettes

Des arguments qui cachent une autre réalité. Celle d’un notable dont l’influence à l’échelle de la vie économique et politique est indéniable. S’il est connu comme PDG de la librairie familiale, dont il était le seul héritier, il est avant tout médecin, toujours inscrit au tableau de l’Ordre. Mais aussi, consul honoraire du Mexique – il possède donc l’immunité diplomatique, comme le stipule la convention de Vienne de 1961 et 1963.

Denis Mollat est aussi président du Cercle de la Librairie, président du Conseil d’Administration de la SA d’HLM Coligny, Administrateur de la Société Bordelaise de CIC, Conseiller à la Banque de France, Membre de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux, et à ce titre membre du Conseil d’Administration de Vinexpo, Trésorier du Medef, Membre de l’Académie Nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, Membre de l’Académie du Vin de Bordeaux, Membre de l’Union Club et Ancien Président du Rotary Club de Bordeaux. N’en jetez plus. Fonctions qu’il endosse, comme il le dit « par curiosité » puisqu’elle ne lui rapporte « rien » à l’exception de son statut d’administrateur de banque. Du bénévolat dont il sait bien pourtant qu’il lui assure des relations de choix…

Des liens solides avec Juppé, moins avec le milieu du livre

Mollat est aussi connu pour être un proche de Juppé. Sa femme, Constance, est d’ailleurs conseillère municipale à la mairie depuis 2009. Le militant associatif, Stéphane Lhomme en a d’ailleurs fait les frais en 2006 lors de la parution de son livre satirique « Juppé saute sur Bordeaux », à la veille de l’élection anticipée d’octobre 2006 qui a permis à Alain Juppé de retrouver le siège de maire après avoir purgé son année d’inéligibilité :

« J’avais des amis qui travaillaient à l’époque chez Mollat et l’un d’eux m’a appelé pour me dire que mon livre avait été retiré des rayons. J’ai décidé de faire une vente à la sauvette devant la librairie, j’en ai quand même vendu 45 en 30 minutes… et j’ai fini au commissariat. »

Jugé en 2008, Stéphane Lhomme a finalement été relaxé par le Tribunal d’instance de Bordeaux.

Des réseaux très politico-économiques, bien loin du petit monde de livre au sein duquel Denis Mollat ne s’investit qu’avec parcimonie. Il ne fait ainsi pas partie de l’association des Librairies Atlantiques, portée depuis sa création en 1999 par « un état d’esprit où l’on met la concurrence de côté pour réfléchir ensemble à ce qui peut améliorer, aider la profession ». « Mollat n’a aucun intérêt à en faire partie », explique Josette Bory de la librairie Georges qui est membre de l’association, « ça ne lui sert à rien ». Pas plus qu’il ne participe à l’Escale du livre.

« Je n’aime ni le lieu, ni le président, Pierre Mazet », explique laconiquement Denis Mollat.

Interrogé, ce dernier, affirme « regretter que Mollat ne veuille pas se joindre à cette manifestation dont l’objectif est la défense du livre et des petites librairies indépendantes de la ville qui y sont toutes représentées à égalité ».

Ce qui ne doit pas forcément plaire au propriétaire de la plus grande librairie indépendante de France. Qui, de plus, n’a pas besoin de ce genre d’événements pour faire parler d’elle.

Quant à l’avenir, le sexagénaire ne voit pas trop de raisons d’en parler :

« Je ne suis pas encore parti et je ne suis pas gâteux », s’agace-t-il. « Concernant la suite, on verra en temps et en heures », poursuit-il avant de lâcher : « Mon fils est peut-être un peu trop poète pour prendre ma succession, ma fille serait certainement plus à même, mais c’est elle qui choisira. »

Libraire un métier sans poésie donc ?

L'AUTEUR
Aline Chambras
Aline Chambras
Journaliste indépendante et réalisatrice sonore.

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